Scène de "Looking for Orestia" au Mans © Mokhallad Rasem Scène de "Looking for Orestia" au Mans © Mokhallad Rasem

C’était un soir tard au réfectoire de la Fonderie du Mans, ce lieu unique dans le paysage du théâtre français. Ils étaient là depuis plusieurs semaines, deux jours plus tard ils présenteraient en public (et aux professionnels) une étape de leur travail mais ce soir-là, après un dîner, simple et délicieux comme toujours, la soirée s’étirait en cette fin d’été où la porte ouverte du réfectoire apportait un peu de la fraîcheur de la nuit. Trônant au bout de la grande table commune, un maillot de corps bleu abritant son buste massif, les bras royalement écartés, la voix généreuse et sinueuse, le sourire accroché à ses yeux plissés, Maimoon Al Khalidi chantait.

Assis à ses côtés, de part et d’autre de la table, les deux musiciens irakiens l’accompagnaient. Sari Al Bayati, joueur de djoza, petite vièle à quatre cordes (une puis deux puis trois dans les temps de moins en moins anciens) que vient faire pleurer un archet. Et Khaled Al Khafaji qui avait troqué son santour contre un tambourin. Derrière lui, François Tanguy, le rêveur de la Fonderie, venait d’apporter son violoncelle et prenait place pour les accompagner.

L’imposant roi Maimoon

Maimoon (tout le monde l’appelle ainsi) que l’on connaît peu en France mais qui est un acteur roi de Bagdad, avait commencé par lire en arabe un poème pré-islamique, l’un des fondements de la poésie en langue arabe, le premier poème à avoir été accroché à la pierre noire de la

Dans le refectoire de la Fonderie © jpt Dans le refectoire de la Fonderie © jpt
Mecque  m’expliqua mon voisin, l’histoire d’un prince dont le père est mort, qui a perdu son royaume et cherche la demeure de sa bien-aimée. C’est après qu’il avait commencé à chanter des chansons d’amour, comme celles chères à Oum Khalsoum. Au milieu de la table, Inaam Wali Al Battat, une actrice iranienne exilée à Berlin chantait elle aussi, et d’autres encore. Parfois Maimoon se levait et avec un(e) partenaire de passage dansait, remuant son énorme carcasse avec la légèreté d’une frêle danseuse arabe ou d’un petit rat de l’opéra. A un moment, n’y tenant plus, au-delà de la fatigue accumulée, Yagoutha Belgacem se leva et dansa avec Maimoon.

Sans Yagoutha Belgacem, sans son énergie, sa faculté de déplacer des montagnes de méfiance et d’incompréhension, cette soirée-là n’aurait pas eu lieu, ni le reste. J’ai parlé dans ce blog de la plateforme Siwa qu’elle a créée il y a neuf ans lorsque j’ai raconté l’une de ses actions à Redeyef dans le sud Tunisien, au cœur des mines de phosphates (lire ici, et encore ). C’est là-bas que le projet syrien et celui de l’économat de Redeyef se sont croisés avec la venue en Tunisie du metteur en scène irakien Haythem Abderrazak et de l’équipe du Théâtre du Radeau, âme de la Fonderie du Mans. Célie Pauthe fit aussi le voyage pour assister à la mise en scène d’un spectacle fait en quelques jours par Haythem Abderrazak avec des acteurs irakiens et des amateurs et artistes de Redeyef. Horace, une courte pièce d’Heiner Müller plongée dans les échos sanglants et assourdissants de Bagdad et éclairée par la poussière de Redeyef, cela avait de la gueule.

J’ai retrouvé cette façon unique qu’a Haythem de cingler l’espace à La Fonderie, où bivouaquait un ambitieux projet autour de la trilogie d’Eschyle, baptisé Looking for Orestia. Un titre que l’on peut penser avoir été inspiré par le Looking at Tazieh, cette installation magnifique d’Abbas Kiarostami, d’autant que les plaintes du tazieh ne sont pas loin des lamentations du Komos ourlées du maqâm irakien qui hante L’Orestie de La Fonderie.

De Bagdad à Besançon

Mais revenons à Bagdad où tout a commencé. La franco-tunisienne Yagoutha Belgacem a fait plusieurs fois le voyage et depuis 2006 travaille avec la troupe fondée et dirigée par Haythem Abderrazak. La metteuse en scène Célie Pauthe l’a accompagnée là-bas bien avant qu’elle ne soit nommée au Centre dramatique national de Besançon. Le projet autour de L’Orestie est né de la rencontre entre les deux metteurs en scène, et plus tard, comme il y a trois parties dans l’œuvre d’Eschyle (telle qu’elle nous est parvenue), est venu les rejoindre Mokhallad Razem, un ancien élève d’Haythem aujourd’hui exilé à Anvers où il est artiste permanent au Toneelhuis que dirige Guy Cassiers.

L’arrivée de Célie Pauthe à Besançon a donné un sérieux coup de pouce au projet en accueillant une étape de travail l’été dernier et en cofinançant cette nouvelle étape à La Fonderie. Une résidence de traduction à la Saline d’Arc et Senans a facilité l’écriture d’une nouvelle traduction en arabe de L’Orestie par Youssef Seddik (pour la partie en langue française, le choix est celui de la traduction de Florence Dupont, parue à L’Arche). Le séjour de plusieurs semaines à La Fonderie constituait donc une troisième étape, la suivante devant se dérouler à Bagdad avant la création en France et en Irak au cours de la saison 2017-2018.

C’est un projet exemplaire car né d’un désir d’artistes, d’une envie et d’un besoin de partage. Rien à voir avec ces projets bâtards qui pour obtenir des crédits européens ou autres, constituent des dossiers épais comme un bottin, contorsionnés d’arguments fallacieux assortis d’une salade de nationalités où les acteurs tiennent lieu de pions-croûtons, tout cela pour répondre aux « critères » et toucher le pactole mais dont l’enjeu artistique est nul ou diaphane. Rien de tel ici. C’est une histoire d’amitiés et de rêves partagés. De séjour en séjour, une sédimentation dans le temps et les déplacements s’est faite, façonnant l’aventure comme la poussière accumulée sur des vêtements ou des chaussures garde la mémoire du voyage, y compris dans la façon de déplacer les trois pièces d’Eschyle.

Le résultat le plus étonnant est que les uns parlent le français, les autres l’arabe, et que pour eux comme pour nous spectateurs, cela semble aller de soi, rendant superflu l’usage de surtitres lesquels, à ce stade du travail, apparaîtraient incongrus. Cette aventure, nomade dans l’âme, implique un bagage scénique léger, mouvant, et un bricolage avec les moyens du lieu. Des caddies de supermarché, des lits d’hôpitaux sommaires, un charriot d’hôtel usagé pour linge sale, des branchages, une bâche noire en plastique, de la boue, des caisses à bouteilles tenant lieu de siège, une chaise en guise de trône pour Agamemnon, des blouses blanches maculées de sang et des éclairages non sophistiqués..

Massacres et maqâm

L’Agamemnon d’Eschyle ouvre la trilogie avec le retour du roi (Marc Berman), vainqueur de Troie, ville anéantie comme il en est tant aujourd’hui au Moyen Orient. Haythem Abderrazak remonte le flux du temps jusqu’à ce qui a précédé l’expédition victorieuse grâce aux vents favorables offerts par les dieux en échange du sacrifice d’Iphigénie, ici un bébé auquel on colle un scotch sur la poitrine et que l’on fusille. Infernal enchaînement des faits et gestes. C’est par la bande-son (bruit de salves, d’avions à basse altitude, d’incendie) que l’actualité contamine la scène et par la sauvagerie du jeu cette litanie sans fin de pays meurtris, envahis, détruits, et d’innocents sacrifiés. Sur ordre de Clytemnestre (impériale Ikbal Naim), un sniper invisible abat le roi et la captive Cassandre, l’étrangère dont personne n’a écouté les prédictions.

La pièce avance ainsi, coupée à la hache, Haythem met en scène moins des scènes que des visions (Agamemnon portant un casque de fer), des cauchemars, des mini guerres intestines comme celle qui oppose sans un mot le guetteur (Dan Artus) en tablier de boucher et pantalon rafistolé au serviteur zélé et ivrogne (Maimoon) de la reine meurtrière dans une scène où chacun cherche à berner et humilier l’autre. Un glissement de bâche comme une page d’un livre que l’on tourne fiévreusement pour connaître la suite nous entraîne dans Les Choéphores que met en scène Célie Pauthe. Le retour d’Oreste (Yas Khdhaer) que l’on croyait mort sur la tombe de son père que sa sœur Electre (Judith Morriseau) prend d’abord pour un étranger quand elle le découvre caché sous des branchages comme un enfant. Que seraient les pièces d’Eschyle sans le mot «étranger» ?

Scène de "Looking for Orestia" au Mans © Mokhallad Rasem Scène de "Looking for Orestia" au Mans © Mokhallad Rasem

Après la fureur, la douceur et le temps des lamentations avant que le couteau d’Oreste ne tranche la gorge de sa mère et de son amant Egisthe. Viendra alors le temps sombre et festif de la procession nocturne du Komos, autre vision forte, rythmée et musicale comme l’aura été toute cette partie bercée et pansée par les mélopées du maqâm irakien.

A Mokhallad Rasem revient la troisième partie, celle des Euménides, le jugement d’Oreste, coupable ou non coupable ? Caméra au poing, il questionne les acteurs autant qu’il s’interroge lui-même sur la violence et son usage. Troisième partie encore en devenir, manquant d’une ligne de force plus assurée mais qui, déjà, éclaire en la matérialisant la façon dont cette trilogie procède par accumulations, chavirements et déplacements. Et soudain le théâtre apparaît comme une ville assiégée, poussée dans ses plus archaïques et magnifiques retranchements, pour se défendre, ruser, faire du neuf avec du vieux. Une tragédie non des larmes mais des lueurs.

Laissons les derniers mots à l’infatigable Yagoutha : « Pour l’opinion européenne, l’Irak est devenu une nation spectrale, associée à l’horreur d’un désastre sans fin. Or, contre toute attente, les Irakiens montrent encore une vitalité et une maturité intellectuelles à tous égards exceptionnelle. Tournant le dos à quelque posture victimaire que ce soit, ils restent de par leur attachement à la culture et à leur créativité, uniques dans la région. »

A l’heure où j’écris ces lignes, Haythem, Maimoon et les autres sont retournés en Irak. C’est là-bas que L’Orestie poursuivra, entre deux langues, deux pays, son voyage introspectif. Rendez-vous à Bagdad l’année prochaine.

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