« Opening Night » : après le film au long cours, un spectacle au court cours

« Opening Night » (2h24), le film de Cassavetes, se passe entièrement dans le milieu du théâtre et tourne autour de la vie d’une actrice célèbre interprétée par Gena Rowlands. Cyril Teste s’inspire du scénario du cinéaste pour signer « Opening Night » (1h15), un spectacle en partie filmé qui tourne autour d’une actrice star, Isabelle Adjani, et de son retour à la scène.

Bien que mort, John Cassavetes se devait tôt ou tard de croiser la route de Cyril Teste. Tous les deux ont une formation d’acteurs mais seul le premier devait mener une carrière à la télévision et au cinéma avant de passer à la réalisation de films. Shadows (1969), le premier film de Cassavetes, doit beaucoup à ce qu’il avait appris dans les écoles de théâtre (l’art de l’improvisation, par exemple). Huit ans plus tard, il signe Opening Night avec son actrice et épouse Gena Rowlands, un film qui se passe entièrement dans le milieu du théâtre.

Entre théâtre et cinéma

Cyril Teste a fondé en 2000 le collectif MxM dont les préoccupations ne mettent pas l’acteur au centre - contrairement à Cassavetes. Cependant, l’acteur est partie prenante d’un dispositif où la vidéo, le filmage en direct, les éclairages et la création musicale vont de pair. Le collectif MxM devait voir divers spectacles d’approches couronnés en 2013 par ce spectacle emblématique que fut Nobody (lire ici) d’après des textes de Falk Richter, une « performance filmique » assortie d’une charte de création (lire ici) depuis plus ou moins appliquée. Cela nous a valu par la suite un superbe Ctrl-X (lire ici) servant au mieux la pièce de Pauline Peyrade, puis un moins convainquant Festen (lire ici) d’après le scénario de Thomas Vinterberg et Morgens Rukov.

John Cassavetes a écrit le scénario d’Opening Night pour son épouse, la grande Gena Rowlands, qui est dans la plupart des plans, lui-même jouant le rôle de son principal partenaire, tandis que Ben Gazzara tient le rôle du metteur en scène. Un film de 2h24, une splendeur qui enchaîne sorties du public, répétitions, coulisses, représentations et afters. Avec une foultitude de personnages : l’actrice célèbre dans la quarantaine, le metteur en scène de la pièce, l’épouse de ce dernier, l’auteure de la pièce, le vieux producteur (amant occasionnel de la grande actrice), plusieurs acteurs, une habilleuse et le public filmé d’un grand théâtre lors de la représentation de la pièce (imaginaire) The Second Woman.

Au début du film, on voit l’actrice sortir du théâtre dans la nuit sous la pluie, une foule l’attend et se bouscule pour obtenir un autographe, une jeune fille blonde est plus insistance que les autres, plus troublante aussi, elle se jette au cou de l’actrice en lui disant l’aimer, l’actrice la serre vaguement dans ses bras. On voit ensuite (très beau plan) la jeune fille mettre ses mains en ombres chinoises sur la vitre du taxi qui emporte l’actrice, l’auteure et le metteur en scène au restaurant. Le taxi démarre, la jeune fille reste seule sur la chaussée mouillée, une voiture la fauche, elle meurt. L’actrice qui, dans la vitre arrière du taxi voit le corps allongé, va être obsédée par cette jeune fille. Son visage d’abord qui ressemble au sien vingt ans auparavant, puis tout son corps, et enfin son fantôme hostile jusqu’à tuer symboliquement ce dernier. L’alcool n’arrangeant rien, les répétitions et les représentations sont déstabilisées par cette disparition qui renvoie l’actrice à son vieillissement, son mal de vivre, sa difficulté à jouer d’autant qu’elle n’aime pas la pièce désespérée qu’elle joue quand elle voudrait une pièce avec de l’espoir. Bien que saoule et ré-improvisant largement la pièce au détriment de ses partenaires un peu paumés, elle finira par triompher.

Mais à qui ?

De tout cela, il ne reste pas grand-chose dans le court (1h15), trop court, trop expéditif spectacle-film de Cyril Teste. Le scénario passé à la moulinette n’est qu’une peau de chagrin autour seulement de trois personnages - la grande actrice quadragénaire, Isabelle Adjani bien sûr, le metteur en scène (ici jeune) formidablement interprété par Morgan Lloyd Sicard, et le partenaire joué avec brio et finesse par le craquant Frédéric Pierrot. Certaines scènes comme celle de la gifle sont calquées sur celles du film, d’autres sont inventées par Cyril Teste comme la séquence autour de La Mouette de Tchekhov. Quant à l’histoire de la jeune admiratrice-double jeune de l’actrice (Zoé Adjani) qui meurt au début du film et hante l’actrice quadragénaire, elle m’a semblé trop allusive pour être pleinement comprise.

Reste Adjani. C’est pour elle, à l’évidence, que Cyril Teste a voulu faire ce spectacle, c’est pour elle que le public payant du soir de la première est venu et a offert une belle ovation. Mais à qui ? A l’actrice qui revient au théâtre après bien des déboires ? A la star aux lunette noires qui longtemps n’a pas voulu vieillir ? A celle qui joue un rôle dont on se dit qu’il lui ressemble en partie ? Ou encore à celle qui saisit la lumière de la caméra comme personne ? C’est cette dernière qui, pour moi, compte et sauve la mise. Dès que le cadreur (Nicolas Doremus ou Christophe Gauthier) de Cyril Teste la filme, dès que son visage (sans foulard ni lunettes) apparaît en gros plan sur le grand écran qui écrase le reste du décor, le miracle se produit. C’est peu mais c’est sidérant.

Théâtre des Bouffes du Nord, du mar au sam 20h30, dim 16h, matinée les sam 11, 18 et 25 mai, jusqu’au 26 mai.

Théâtre du Gymnase de Marseille du 3 au 6 juin.

Printemps des comédiens à Montpellier du 12 au 15 juin.

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