« Doreen » par David Geselson : le pot des adieux

A partir de « Lettre à D. » d’André Gorz, dans « Doreen » David Geselson et Laure Mathis nous invitent dans le salon où Gérard (André Gorz) et Doreen (sa compagne anglaise) vivent près de nous leur ultime soirée intime pleine de réminiscences amoureuses.

Moment de "Doreen" © Charlotte Corman Moment de "Doreen" © Charlotte Corman

On entre dans un théâtre mais on se retrouve dans le salon d’une maison. Il n’y a pas de rangées de fauteuils, de gradins mais des chaises et des fauteuils disparates formant un vague cercle avec un secrétaire, une bibliothèque-tourniquet, divers guéridons où sont posées des lampes de chevet allumées et, au milieu, une grande table où est dressé un buffet de bon aloi : vins, jus de fruit, bâtonnets salés, tranches de saucisson, jambon cru roulé. Pot de bienvenue ? Pot de départ ?

Une constante fébrilité

Un homme et une femme nous invitent à nous servir et même à nous resservir. Ils nous invitent aussi à prendre un des exemplaires du livre disposés un peu partout dans la pièce : Lettre à D. d’André Gorz, sous-titré « Histoire d’un amour ». L’amour d’un homme pour une femme nommée « Doreen », c’est le titre du spectacle qui, mine de rien, vient de commencer alors que l’on tient en main un verre tout en grignotant, debout ou assis sous un plafond qui délimite judicieusement l’espace où nous sommes et l’inonde d’une douce lumière (scénographie Lisa Navarro).

Il y a dans cette façon de nous faire entrer en loucedé dans l’univers d’un spectacle, une approche qu’affectionne David Geselson, c’était déjà le cas dans son précédent spectacle, En route-Kaddish (lire ici), qui a connu un réjouissant succès. Geselson était également l’un des acteurs très actifs du Bovary de Tiago Rodrigues (lire ici). On le retrouve dans ce nouveau spectacle avec contentement, c’est le mot exact, car, par la façon dont il nous accueille dans ce salon, on voit qu’il est content d’être là et content que l’on y soit aussi. Il y a chez cet acteur une jubilation douce à être en scène (c’est comme sa maison, il nous invite, faites comme chez vous) et, tout au long de la représentation qui advient, il n’aura de cesse d’intensifier l’instant présent, de ventiler l’air d’une constante fébrilité. Geselson porte dans son corps d’acteur (sans les atours d’un costume de scène, sans les parures du jeu de l’acteur qui sait y faire) l’esprit même du théâtre qu’il entend déployer avec sa compagnie Lieux-dits : « l’articulation entre le documentaire et la fiction ». Il se tient là à la frontière, entre David et Gérard.

Doreen part du livre Lettre à D. où André Gorz, de son vrai nom Gérard Horst, écrit, en 2006, une lettre d’amour à celle avec qui il vit depuis 58 ans, qui est malade et qu’il aime « plus que jamais », Doreen Keir. Geselson situe Doreen le jour où, un an plus tard, le mal étant incurable, Gérard et Doreen s’apprêtent à se suicider ensemble ; « il faudra bien que la mélancolie s’arrête, un jour ou l’autre », dit Doreen. Le moment que nous passons avec ce couple, avec ces deux acteurs, s’enrichit des mini pépites du jeu, fruit du travail au plateau entre David Geselson (Gérard) et sa partenaire Laure Mathis (Doreen).

Doreen, c’est elle

David et Laure étaient ensemble à Paris au CNSAD (Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) ; à la sortie de l’école, chacun est parti de son côté. David a peut-être vu Laure dans La Fausse Suivante de Marivaux mise en scène par Nadia Vonderheyden et dans les spectacles de la compagnie La vie brève de Jeanne Candel. Ils se sont retrouvés un été, chacun dans un spectacle, au festival de Villeréal qui est d’abord un lieu de rencontres et de croisements, et c’est là qu’a jailli l’évidence : Doreen, c’est elle, c’est Laure Mathis. Geselson ne se trompait pas. C’est bien elle, c’est Doreen, éperdument, une sensibilité aiguë, une actrice se tenant en équilibre sur une ligne de crête entre l’être et le paraître, maintenant le théâtre à la lisière de la vie dans un vibrato d’émotion tendu comme les cordes d’un violon, sans jamais tomber dans les facilités du sentimentalisme ou des ruses du métier d’acteur.

Tout se passe comme si le livre Lettre à D. levait le spectacle, levait Doreen. Le livre intervient peu de façon directe, quelques lignes vers le début (la première nuit), d’autres à la fin et quelques allusions entre-temps. Ce qui nous est donné à voir, c’est ce dont parle le livre écrit pour une femme aimée, ce couple qui traverse plus d’un demi-siècle, lui qui écrit, elle qui n’écrit pas. Lui qui est écrivain, essayiste, journaliste et chroniqueur dans des hebdomadaires de gauche, qui participe à des débats télévisés en en acceptant les règles du jeu qu’il sait pourtant pipées (ce que lui reproche Godard dans sa lettre). Elle qui est à ses côtés, l’aide à constituer sa documentation, non dans la dévotion, mais la collaboration, d’égal à égal. Au soir de leur vie, veillant sur cette épouse malade et digne, Gérard se sent redevable ; la Lettre à D. est aussi une lettre d’excuse. Un détail très beau dit la force réciproque de ce couple : Gérard lui parlait dans sa langue à elle, l’anglais, Doreen lui répondait dans sa langue à lui, le français, de cela le spectacle pianote l’écho.

C’est du théâtre a minima et à nu, parce que dépourvu de tous les oripeaux habituels. Les acteurs sont dans une vulnérabilité maximum et dans une concentration extrême et incessante. Le texte, le livre qu’ils tiennent en main ou qui est sur la table, est tour à tour ou à la fois tremplin, ami, talisman, boussole, bouée de sauvetage. Ce qui vaut ici pour le travail de David Geselson vaut tout autant, bien que différemment, pour celui d’Isabelle Lafon. L’un et l’autre ne font pas de nous des spectateurs ordinaires. Même s’il ne nous regardent pas ou le font en passant, sans s’appesantir, ils s’adressent au plus profond de nous, nous sommes comme des témoins, des voisins, des proches. Nous sommes des spectateurs de l’intérieur.

Créé au Théâtre de Vanves, Doreen est actuellement au Théâtre Garonne à Toulouse, encore cette semaine du mardi 13 au samedi 16 décembre à 20h30. Puis en 2017 :

Théâtre de Lorient du 10 au 12 janvier,

Lieu Unique, Nantes, du 28 février au 4 mars,

Théâtre de la Bastille, Paris, du 8 au 24 mars sf les 12 et 19,

autres dates à venir...

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