Scène de "Bovary" © Pierre Grosbois Scène de "Bovary" © Pierre Grosbois

La police, trop occupée à contrôler l’occupation intempestive de la place de la République, n’a pas vu le coup venir : un peu plus loin,  au milieu de la rue de la Roquette, emmenées par Madame Bovary en personne, des hordes de spectateurs  mis au parfum, venus en découdre avec l’art théâtral, occupent le théâtre de la Bastille. Et disent vouloir y rester qu’à la mi-juin et plus si affinités. Que fait la police ?

Programmer l’imprévisible

Pas le moindre képi, pas le moindre robocop à l’horizon. La police ne lit pas assez les programmes de théâtre car cette occupation était programmée depuis belle lurette. Les théâtres ont la sale habitude de boucler leurs futures saisons un an voire deux ans à l’avance, figeant ainsi le paysage dans une durable léthargie. L’irréductible Jacques Livchine dénonce encore ce fait dans sa dernière chronique abritée par la revue Cassandre-Hors-champ.

Il en va de cette anomalie comme du droit de vote des étrangers aux élections locales ou de la légalisation du cannabis, on est pour, on en parle, mais quand on arrive aux affaires, on ne fait rien. Les théâtres qui laissent une place dans leur saison à une part d’imprévisible se comptent sur les doigts d’une main. Le Théâtre de la Bastille n’en fait pas partie, mais en programmant très longtemps à l’avance sa propre occupation par une masse de péquins et sans savoir où tout cela mènerait, il a osé prévoir l’imprévisible. Bravo.

C’est, comme toujours, une histoire d’amour, un coup de cœur, c’est la faute à By heart. La saison dernière, c’est avec ce spectacle qui n’en était pas un mais s’inventait avec les spectateurs sans pour autant verser dans les travers, les pesanteurs et les impasses du théâtre participatif, que l’on découvrait le Portugais Tiago Rodrigues. Acteur, auteur, concepteur, et metteur en scène. On tombait illico sous le charme du bonhomme et de son théâtre tricoté du bout des doigts, dans une sorte d’évidence tactile et sensible, ce qui suppose, en sous-main, un gros boulot, une sacrée cogitation du ciboulot. Du théâtre amical, exactement.  

Une infinie douceur

Puis au Festival d’Avignon, on découvrait une version pour deux danseurs-acteurs d’Antonio e Cléopatra d’après  Shakespeare (lire ici) et on tombait encore sous le charme. Entre-temps, on avait appris que cet activiste venait d’être nommé à la tête du Théâtre national du Portugal et qu’on le reverrait durablement au Théâtre de la Bastille au printemps 2016.

Nous y sommes. Et donc Bovary. Le charme opère encore une fois. Rien à voir pourtant avec les précédents spectacles si ce n’est l’essentiel : une infinie douceur ; dans la façon d’aborder les œuvres, sans les violenter tout en démontant amoureusement leur moteur, dans la façon de mettre la complicité au centre du jeu des acteurs entre eux et des acteurs avec le public (sans pour autant s’abaisser au moindre racolage ou clin d’œil ou hurlement intempestif), dans la façon de chahuter la notion de pièce, de cuisiner le texte à vue. On retrouve tout cela dans Bovary.

Le spectacle part du procès intenté à Flaubert pour interdire la publication de Madame Bovary en volume (l’ouvrage avait déjà été publié en feuilleton). Motif : atteinte aux mœurs et à la religion, apologie de l’adultère. Comment ne pas penser à, il n’y a pas si longtemps, l’interdiction d’Eden Eden Eden de Pierre Guyotat auquel, soit dit en passant,la revue Critique rend un bel hommage dans son dernier numéro en prélude à une grande exposition qui s’ouvrira sous peu. Comment ne pas penser aux spectacles de Roberto Castellucci et Rodrigo Garcia  dont les cathos réacs de Civitas et consort demandaient, il y a peu, l’interdiction.

Un redoutable avocat

Tiago Rodrigues part de ce procès, il s’en délecte avec gourmandise car l’accusation, en la personne de monsieur Pinard, « l’avocat impérial », n’est pas une brute épaisse mais un fin lecteur. C’est un décrypteur du sous-texte hors pair et sa dénonciation est, de fait, une forme d’ovation, ce que comprend très bien Flaubert lequel juge, en comparaison, pâlichonne la défense de son avocat. Je me souviens que certaines critiques impitoyables du redouté critique du Figaro Jean-Jacques Gautier, tout en brocardant le spectacle, fourbissaient une analyse qui poussait loin l’introspection.

Alma Palacios est Emma © Pierre Grosbois Alma Palacios est Emma © Pierre Grosbois
Via le procès fait à au texte de Madame Bovary, de preuve accusatrice en réponse courroucée, on entre logiquement dans le corps du texte où la citation tient lieu de preuve, puis, par un léger glissement, on s’installe dans le roman, livre en main pour ainsi dire. Chemin faisant, l’avocat de Flaubert (David Geselson)  devient aussi l’épouvantable monsieur Lheureux ou Léon, l’avocat impérial (Ruth Vega-Fernandez) est aussi occasionnellement Rodolphe (l’amant d’Emma), l’acteur qui tient le rôle de Flaubert (Jacques Bonnafé) s’offre également quelques bonus identitaires. Seuls les acteurs jouant les rôles de Charles (Grégoire Monsaingeon) et Emma (Alma Palacios) Bovary, s’en tiennent avec force à leur personnage. Tous composent et recomposent le décor (Angela Rocha) fait essentiellement d’accessoires : paravents, tabouret, table, vaisselle.

Tous les excellents acteurs suscités ont en commun d’avoir foulé la scène du Théâtre de la Bastille ces dernières saisons dans des spectacles de qualité, le plus souvent chroniqués ici ou ou encore . Ils font bloc, groupe, troupe autour de Tiago Rodrigues qui signe le texte pétillant et la mise en scène idoine de Bovary.

Ce n’est qu’un début

Tiago Rodrigues et les acteurs inaugurent ainsi cette « Occupation de la Bastille » qui va donc occuper, dans tous les sens du terme, tout le théâtre y compris son équipe dirigeante, une longue occupation de 90 personnes, « motivée » par trois « urgences »  décrétées par Rodrigues que je cite avec plaisir :

« Urgence de l’équipe d’un théâtre à questionner son rapport aux artistes et au public, en s’opposant au rythme précipité (mais pas souvent urgent) de la consommation culturelle ; urgence des artistes à rencontrer des théâtres autrement, d’une façon qui leur permette réellement de s’inscrire dans la cité ; urgence, enfin, d’un public qui désire habiter le théâtre comme quelqu’un qui déchiffre un mystère, en pariant sur le fait de ne pas savoir ce qui aura lieu. »

Car rien n’est écrit de ce qui va advenir, sauf le titre du second rendez-vous après Bovary, un spectacle renouvelé à chaque fois mais invariablement titré : Ce soir on ne répétera jamais. L’ensemble devant déboucher en fin de parcours, sur un « manifeste-mémoire » de l’occupation titré, lui, Je t'ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille. L’idée est d’« inventer une communauté », une phrase qui rôdait du côté de la place de la République ces jours derniers.

Artistes portugais et français, acteurs de la vie et de la scène, spectateurs actifs vont donc occuper la Bastille, 68(hum, hum) jours durant, jusqu’au 12 juin. Avec ce délice qu’est Bovary, c’est bien parti.

Théâtre de la Bastille :

Bovary, jusqu’au 17 avril à 20h, dim 17h (sf le 14), puis du 3 au 26 mai (sdf dim, lun, mar et du 5 au 7 mai)

Ce soir ne se répétera jamais, les mar 10, 17, 24 mai à 20h

Je t’ai vu pour la première fois au Théâtre de la Bastille, du 6 au 12 juin à 20h, dim 17h (sf jeudi)

Comme les autres pièces de Tiago Rodrigues, Bovary est publiée aux éditions Les Solitaires intempestifs, 110 p., 13€.

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