Printemps des comédiens - 2 : « La Mouette » de Tchekhov à l’heure du Teste

Cyril Teste et son collectif-commando M & M mettent la pièce de Tchekhov dans la centrifugeuse maison de la "performance filmique" où l’image filmée en direct est reine, les actrices et les acteurs forcément véloces, tout en s’appuyant sur une nouvelle traduction-adaptation-réduction d’Olivier Cadiot. Résultat du Teste : positif et négatif.

Scène de "La mouette" © Simon Gosselin Scène de "La mouette" © Simon Gosselin

Comme Treplev, l’un des personnages pivots de La Mouette de Tchekhov, le metteur en scène Cyril Teste est à la recherche de « formes nouvelles ». L’amorce d’une pièce exploratrice écrite par Treplev, au début de La Mouette, est donnée sur une scène sommaire dressée au bord d’un lac comme en est riche la province russe.

Dorn ou Arkadina ?

Ce bout de pièce du jeune Russe participe de cette recherche d’un nouveau langage théâtral, comme en mena Shakespeare en son temps (Treplev cite volontiers Hamlet) et comme Tchekhov, au carrefour de deux siècles. La démarche de Cyril Teste est similaire. L’essai dramatique de Treplev exaspère sa mère, Irina Arkadina (Olivia Orsini), actrice célèbre dans toute la Russie, habituée à jouer les grands textes du répertoire. Dorn (Gérald Weingand), le médecin du coin, est un ancien « jeune premier » (en français dans le texte russe de l’auteur). Dix ou quinze ans auparavant, Arkadina (qui a maintenant 42 ans comme Cyril Teste, mais ne les fait pas) le trouvait irrésistible. Dorn trouve, lui, la pièce de Treplev « un peu bizarre » mais il a été « impressionné ». Il lui dit, et ajoute : « Tu es fort, il faut continuer. » Je cite la traduction commandée à Olivier Cadiot par Cyril Teste. Dans la traduction de cette réplique comme dans d’autres, on est loin du nuancier tchékhovien si bien restitué par la traduction ancienne d’Antoine Vitez ou celle, plus récente, d’André Markowicz et Françoise Morvan (M et M, par la suite). Passez du « Vous êtes un homme de talent » de ces derniers au « Tu es fort » de Cadiot, ça fait mal. Et on pourrait citer bien d’autres exemples. Et pas seulement pour ce qui est de la traduttore, traditore, comme disent les Italiens dont la langue s’invite sans crier gare sur le plateau.

La Mouette de Cyril Teste est à la fois passionnante et exaspérante. Ici elle fait mouche, là elle s’embourbe dans le système filmique qu’elle met en branle et une traduction-réduction. Arkadina a raison de s’énerver, mais Dorn n’a pas tort de se réjouir.

Toute mise en scène conséquente de La Mouette (toutes ne le sont pas, loin de là) fait découvrir, ou plutôt met l’accent sur, un aspect de la pièce négligé par d’autres. Ici c’est d’abord le lac. D’un côté du lac se dresse la propriété de Sorine (Xavier Maly), fatiguée comme son propriétaire, où se passe toute la pièce. De l’autre côté habite la jeune Nina, celle dont Treplev est amoureux, et qui veut devenir actrice comme Arkadina. Elle tombera amoureuse de Trigorine (Vincent Berger), le compagnon d’Arkadina, un écrivain productif et connu que Treplev juge sans le moindre talent. Ce lac, la pièce en parle, mais on ne le voit pas. Au théâtre, c’est compliqué, un lac. Ici on le voit, filmé, magnifiquement. Une masse mouvante et sombre, obsédante, accompagnée (avec un peu trop d’insistance) par la musique de Nihil Bordures. Là, la Teste touch fonctionne à merveille.

C’est aussi le cas pour la place donnée à Macha, personnage on ne peut plus attachant et souvent sous-évalué. Elle aime Treplev qui ne l’aime pas, elle est aimée par l’instituteur Medvedenko (Pierre Timaitre) qu’elle n’aime pas mais finira par épouser, elle boit et fume beaucoup. C’est par elle que la pièce commence avec la question que lui pose l’instituteur : « Pourquoi t’es toujours en noir ? » (Cadiot) [« D’où vient que vous êtes toujours en noir ? » M et M]. Macha répond : « Je suis en deuil de ma vie. Je suis malheureuse » (Cadiot) [« je suis en deuil de ma vie. Je ne connais pas le bonheur », M et M]. Même remarque sur le nuancier tchékhovien. Dans le spectacle de Cyril Teste, on entend ces deux premières répliques de la pièce dites dans le noir, puis on voit Macha (Katia Ferreira, très impressionnante) filmée en gros plan en train de fumer désespérément une cigarette. Waouh ! Arrivée en force de la Teste touch. Hélas, après ces magnifiques premières minutes, le temps du spectacle comme celui du lac va se gâter, avant de nous entraîner à nouveau dans ses bras, et ainsi de suite. La traduction continuant à faire tanguer dangereusement la barque.

Grandeur et misère de la « performance filmique »

Julien Boizard (lumière), Nihil Bordures (musique), Cyril Teste et quelques autres ont créé le collectif M&M il y a une bonne dizaine d’années, et, sous l’impulsion de Cyril Teste, se sont orientés vers ce qu’il allaient nommer « la performance filmique ». En 2013, ce fut l’inoubliable et magistral Nobody d’après des textes de Falk Richter, spectacle créé au Printemps des comédiens et accompagné d’un manifeste en forme de charte (lire ici). Les spectacles suivants, tous présentés au Printemps des comédiens, comme les adaptations de films de Vinterberg et Cassavettes, soit Festen (lire ici) et Opening Night (lire ici), furent moins convaincants. Sa Mouette redresse un peu la barre et fraie d’autres pistes, sans atteindre l’éblouissement que fut et reste Nobody, peut-être aussi parce que ce spectacle, aussi novateur que fondateur, mettait en branle un fécond frottement entre le sujet (le monde de l’entreprise et ses effets sur les individus) et son traitement radical : tout était filmé en direct mais on ne voyait que le résultat sur un écran avec un montage en direct lui aussi.

Scène de "La mouette" Scène de "La mouette"
Avec sa Mouette, Cyril Teste explore de nouvelles formes complémentaires : par exemple, plus d’une fois, ce sont les actrices et les acteurs qui tiennent la caméra. Ainsi Treplev filme Nina tout en lui parlant alors qu’un cameraman les filme. Pertinent ici, gadget là. Il est d’autres exemples plus complexes. Le plateau quasiment nu tient de l’atelier du peintre et du studio de cinéma. Des toiles vierges sont dressées à l’arrière-centre du plateau, parfois se superposent et servent de cadre pour des images filmées de chaque côté du plateau (que l’on perçoit) ou derrière (que l’on entrevoit ou pas). C’est techniquement bluffant. Mais c’est un piège : dans cette saturation d’images, ce trop-plein de superpositions, le regard du spectateur (du moins, le mien) se perd, et l’émotion qui va avec. La performance technique brouille la réception et tue l’émotion.

Deux ans ont passé quand commence le dernier acte de La Mouette. Comme au début de la pièce, on se retrouve au bord du lac de plus en plus sombre et qui semble comme un miroir, voire comme un spectateur intérieur de la pièce. (Comment, dans le programme, peut-on parler d’une Mouette « ensoleillée » ? !!!). Le lac est là, mouvant sur l’écran, il semble comme nous, assister au spectacle. Il en a vu comme nous des vertes et des pas mûres. Un seul exemple, un peu plus tôt dans le déroulement de la représentation et qui m’a donné envie de rire. C’est un moment-clef de la pièce, Nina donne un médaillon à Trigorine où elle a inscrit le titre d’un de ses livres et une page. Dans la pièce, c’est l’agitation du départ (Trigorine et Arkadina rentrent à Moscou), plusieurs personnages entrent en scène et sortent, bientôt Trigorine revient avec le livre et lit la phrase soulignée par Nina : « Si tu as besoin de ma vie, viens et prends-la. » C’est là un glissement et une ellipse voulus par Tchekhov. Dans le spectacle, on a droit à un moment gros sabots : on voit l’excellent acteur jouant Trigorine (Vincent Berger) sur le côté de la scène, filmé par un caméraman, chercher le livre en question dans la bibliothèque de la maison. A quoi bon cette scène ajoutée? C’est vain, c’est faible, c’est placer la barre très bas. Dans ces moments-là, le système mis en place par Teste se tire une balle dans le pied.

Après bien des détours, le théâtre revient. Nina (surprenante Liza Lapert) et Treplev se retrouvent sur le plateau vide, sans caméra autour d’eux, deux animaux blessés qui se flairent. Elle est devenue actrice, il est devenu écrivain. Elle sans succès, lui avec. Il l’aime, elle aime toujours Trigorine avec lequel elle a vécu un peu avant qu’il ne revienne vers Arkadina. Treplev et Nina sont comme morts. Ni lui, ni elle, ne vivront vieux.

Reste l’épilogue où Cyril Teste renoue avec la virtuosité de la « performance filmique » jusqu’à ce qu’en coulisses (retour du théâtre) on entende un coup de feu. Dorn, le médecin, sort, revient, rassure tout le monde puis prend Trigorine à l’écart et lui dit : «  Éloignez Irina Nikolaïevna. Il y a que Konstantin Gavrilovitch vient de se tuer. » Subtilité du langage de Tchekhov aux mots soigneusement choisis dont rend compte cette traduction de M et M. Une fois de plus, Olivier Cadiot jette à la poubelle ce nuancier et propose lourdement : « Emmenez Irina immédiatement. Voilà la situation : Konstantin s’est suicidé. » Le spectacle survivra à cet épouvantable « voilà la situation » et, plus encore, à cet inepte « suicidé ».

Loin d’être un chef d’œuvre, ce spectacle « d’après la Mouette » dont toute la distribution ne peut être que louée, est l’œuvre d’un artiste au travail, qui avance, recule, cherche, s’égare, revient, repart, cherche encore « des formes nouvelles ». Comme Treplev. La preuve ; ce dernier est interprété par Mathias Labelle, attachant acteur à la voix légèrement et joliment voilée. Personnage moteur, il avait grandement contribué au succès de Nobody.

Tournée : du 6 au 10 oct à Bonlieu Scène nationale d’Annecy (Cyril Teste y est artiste associé) ; du 13 au 15 oct, à la Scène nationale de Chambéry ; du 9 au 18 nov aux Gémeaux, Scène nationale de Sceaux ; du 25 au 27 nov aux Quinconces, Scène nationale du Mans ; les 6 et 7 déc au Grand R, Scène nationale de La Roche sur Yon ; du 16 au 18 déc à Espace des Arts, Scène nationale de Chalon sur Saône ; les 5 et 6 janv à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; les 13 et 14 janv à Points-Communs, Scène nationale de Cergy ; les 20 et 21 janv 2022 à l’Archipel, Scène nationale de Perpignan ; les 27 et 28 janv, au Parvis, Scène nationale de Tarbes ; les 10 et 11 fév au CDN de Sartrouville ; les 16 et 17 fév à la Scène nationale Grand Narbonne ; du 2 au 12 mars aux Célestins à Lyon ; du 22 au 26 mars au Théâtre National de Bordeaux ; du 31 mars au 2 avril à la Scène nationale de Sénart ; du 6 au 8 avril à La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq ; du 14 au 30 avril, au Théâtre des Amandiers, CDN de Nanterre ; les 12 et 13 mai, au Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines ; du 17 au 19 mai, au Théâtre & Auditorium de Poitiers ; les 15 et 17 mai au CDN d’Orléans.

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