Adrien Béal met le théâtre en questions

Avec « Toute la vérité », le nouveau spectacle de la compagnie le Théâtre déplié créée et dirigée par Adrien Béal, se poursuit la recherche fructueuse d’un théâtre qui explore et questionne les relations humaines, jusque dans ses recoins les plus secrets, intensifié par la force vibrante et intranquille d’une écriture de plateau. Vraiment ? Vraiment.

Scène de "Tuute la vérité" © Martin Argyroglo Scène de "Tuute la vérité" © Martin Argyroglo

Le nouveau spectacle de la compagnie bien nommée le Théâtre déplié pilotée par le metteur en scène Adrien Béal commence comme La Comtesse aux pieds nus, le film de Joseph L. Mankiewicz : par un enterrement. C’est là le seul point commun entre ces deux œuvres. Un film devenu légendaire avec un scénario subtil aux infinis flash-backs, mettant en scène une pléiade de stars, des tas de décors et costumes, des mouvements de caméra en forme de caresse comme ce tout premier plan qui voit la caméra descendre du ciel pour filmer les parapluies autour de la tombe protégeant les héros de la pluie drue. A l’opposé du spectacle théâtral Toute la vérité, nouvelle création du Théâtre déplié, où les actrices et les acteurs évoluent ensemble dans un décor spartiate qui semble, comme le reste, en construction et tout en vibration.

Pot commun

Depuis son premier spectacle Le Pas de Bême, Béal et son équipe nous ont habitués à un unique décor souvent éclaté et volontairement sommaire, une absence de scénario avec intrigue bien ficelée, une absence de pièce écrite mais un travail d’écriture au plateau demandant aux actrices et acteurs de passer d’un rôle à l’autre sans radicalement changer de costume. Bref : un théâtre qui met en questions les usages habituels du théâtre jusqu’à l’impossibilité de résumer les spectacles en une phrase ou même deux. Depuis le début et jusqu’aujourd’hui, on se trouve toujours face à un théâtre hyper tendu dans le présent (celui du monde et celui de la représentation), s’appuyant sur des lignes de force, des situations qui posent des questions et nous questionnent..

C’est là le pot commun à tous les spectacles du Théâtre déplié (lire ici, ici et ici). Pourquoi cet élève, qui n’est pas un cancre, rend volontairement des copies blanches et déstabilise l’école (Le Pas de Bême) ? Pourquoi cette femme ne quitte pas des yeux sa voisine d’en face qui regarde la télé sans jamais bouger, elle la croit morte mais c’est quoi être mort (Récits des événements futurs) ? Comment et pourquoi la sœur de la gardienne de l’école (qui a perdu connaissance, lourdement chuté et est à l’hôpital) est-elle entrée dans l’école et dans le logement de sa sœur sans être allée auparavant la voir à l’hôpital ? Ou bien que penser de cette femme qui dit ne plus vouloir voir son enfant et entend le confier à son mari, est-elle une femme égoïste, indigne, ou indépendante (Perdu connaissance) ? Comment une mère va-t-elle réagir en apprenant que son fils de quinze ans entretient une histoire amoureuse avec sa prof de musique âgée de 38 ans (Les pièces manquantes) ? Y a-t-il une seule réponse à ces questions ? Une seule vérité ?

D’autres questions, de situation en situation, se succèdent dans le nouveau spectacle dont le titre aurait pu être le sous-titre des précédents : Toute la vérité. Mais contrairement à la formule du serment juridique (toute la vérité, rien que la vérité), il y a plusieurs vérités possibles.

Revenons à l’enterrement, c’est la première séquence. On enterre le grand frère. Chacun est dévasté, la petite sœur et le petit frère (âges indéterminés) plus encore que les parents. Le frère et la sœur se rapprochent, se serrent l’un contre l’autre, leurs visages se touchent, leurs bouches se rencontrent, ils s’embrassent avec les lèvres un peu timidement comme deux amoureux la première fois. S’aiment-ils l’un l’autre? Le père, la mère, le frère, la sœur vont interroger ce vacillement.

Lot de séquences

Autre séquence, un enfant de moins de dix ans pose des questions à ses parents qu’il a entendus puis vus s’ébattre furieusement dans le lit de leur chambre. C’est l’enfant qui mène l'interrogatoire Comment lui répondre ? Que dire ? C’est un enfant du XXIe siècle, il n’est pas né dans un chou. « Il n’y a besoin ni de héros ni d’une langue particulière pour mettre en jeu des situations vertigineuses », dit Adrien Béal.

Cinq séquences vont se succéder (chacune articulée autour d’un sens : le toucher, l’ouïe, l’odorat, la vue, le goût, un peu sur le modèle de construction des films du Décalogue de Krzysztof Kieslowski dont Béal dit s’être inspiré). Jusqu’à la dernière séquence qui fait boucle avec la première : un frère et une sœur disent s’aimer d’amour, ils couchent ensemble, veulent vivre ensemble et annoncent cela à leurs parents pour le moins déstabilisés et décomposés. Si le désir est réciproque, s’il n’y a pas d’assujettissement et s’il y a une majorité sexuelle, la loi française ouvre des possibles. Note de synthèse du Sénat lue sur Internet: « En France, l’inceste, c’est-à-dire le rapport sexuel entre deux personnes qui sont parents à un degré où le mariage est interdit, ne constitue pas une infraction spécifique. Si la relation est librement consentie et concerne deux personnes qui ont dépassé l’âge de la majorité sexuelle, fixé à quinze ans dans notre pays, elle ne tombe pas sous le coup du code pénal. »

Nous ne sommes pas à la télé dans un débat avec spécialistes qui dissertent autour d’un cas. Adrien Béal dit s’appuyer pour ses derniers spectacles sur les travaux de Michel Foucault autour de la vérité et de la sexualité. Et entend, écrit-il, « trouver pour aujourd’hui, des manières de mettre en jeu les rapports - rapports entre des individus, rapport à un groupe, rapport scène/salle, rapport à soi, rapport à une idée, à une image, rapports multiples et multilatéraux, rapport au vide, rapport à la vérité... Comment mettre en jeu des rapports, c’est-à-dire ce qu’il y a entre, et qui ne se voit pas. Chercher le théâtre dans cet écart du rapport, dans ce jeu ».
Cela suppose de travailler avec des acteurs constamment concentrés, inventifs et non mollement répétitifs, jouant dans une hyper tension du présent de la représentation. Ils le sont tous. On retrouve dans ce spectacle cinq actrices et acteurs présents dans les deux derniers spectacles : Pierre Dévérines, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Etienne Parc et Cyril Texier. Pour conjurer un possible risque d’entre-soi, Adrien Béal introduit une louve dans cette bergerie : Caroline Darchen (dans le précédent spectacle, c’était Boutaïna El Fekkak). Il est peu de dire que c’est constamment passionnant et questionnant.

Le spectacle Toute la vérité devait être créé au Théâtre de Gennevilliers (le Théâtre déplié y est associé) en février. Il l’a été pour quelques représentations réservées aux professionnels et aux journalistes. Représentations reportées en janvier 2022. Le spectacle sera  à l’affiche du prochain Festival Théâtre en mai - rebaptisé Théâtre enfin ! - organisé par le CDN Dijon-Bourgogne (avec lequel le Théâtre déplié est également associé) du 29 mai au 1er juin. A la rentrée, en septembre,  il  sera à l’affiche du Théâtre de Vanves..

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