Compagnie Bête de foire devant le chapiteau © Vincent Muteau Compagnie Bête de foire devant le chapiteau © Vincent Muteau
Lieu traditionnel du Printemps des Comédiens qui fête sa trente et unième édition, le domaine d’O est un site exceptionnel. Bien desservi par une ligne de tramway (contrairement au Centre dramatique national) qui met le domaine à un quart d’heure du centre de Montpellier, c’est un vaste site bordé de champs d’oliviers, au milieu duquel se dresse un château agrémenté d’un jardin à la française. Sur ce terrain en pente douce, on trouve également un bassin et plusieurs théâtres, en plein air ou pas, que l’on rejoint par des allées arborées.

Machine à en découdre

On entre par le haut du domaine où se dresse le volume massif en toile rouge de l’imposant théâtre Jean-Claude Carrière. Très vite, les pieds foulent les aiguilles de pin d’une pinède où sont installés des restaurants, un bar, une librairie des plus agréables. A chaque édition, différents chapiteaux sont implantés ici et là dans des recoins du domaine, comme cette années du côté du grand cyprès celui de la compagnie Bêtes de foire non loin de la baraque du Théâtre Dromesko venu présenter ses deux derniers spectacles Au jour du grand jour (lire ici) et Le Dur Désir de durer (lire ici).

La compagnie Bêtes de foire fait partie de ces petits cirques comme la compagnie Deux rien merci ou les frères Forman qui ont conjointement inventé un univers et une structure pour l’abriter. C’est un chapiteau de taille modeste (onze mètres de diamètre) dont les gradins en bois peuvent accueillir 130 personnes, enfants et adultes logés à la même enseigne. La petite piste circulaire est décentrée, adossée à un bric-à-brac de part et d’autre d’un escalier riquiqui de quatre ou cinq marches. Cela tient du cirque, du cabinet de curiosité, du théâtre de marionnettes et d’objets. C’est la rencontre digne de Lautréamont entre une comédienne-couturière et sa machine à coudre et un circassien, sous l’œil torve d’un chien nommé Sokha qui n’est pas un caniche mais un as de la position alanguie.

Laurent Cabrol est sorti de l’école Annie Fratellini, il a fricoté avec l’excellent cirque Trottola et quelques autres aventures, est passé par les Romanès et c’est au Théâtre du Rugissant qu’il a rencontré Elsa De Witte qui, elle, venait du théâtre de rue et du théâtre de marionnettes. Elsa est souvent assise devant sa machine à coudre sonore, elle coud et quand elle ne coud pas elle assemble des créatures de bric et de broc : des bêtes à deux dos, des couples de fer et de papier mâché. Laurent est souvent debout déployant par saccades son immense carcasse dégingandée en haut de laquelle son visage est pour le moins une usine à gaz. Il travaille admirablement du chapeau, organise des concerts de balles qui repoussent les frontières du jonglage. Laurent et Elsa ont des complices de premier ordre, sortis de leurs mains inventives : un homme-orchestre ou un faux vrai funambule à bicyclette. C’est fait main, cousu maison, c’est plein d’adresse et de tendresse, à la fois délicat et désuet, constamment enchanteur.

Eloge de l’abandon

Ouvert fin mai avec le Théâtre du Soleil (Une chambre en Inde, lire ici), le Printemps des comédiens s’achèvera en été, le 1er juillet, avec un spectacle de Christoph Marthaler (Sentiments connus, Visages mêlés) jamais venu en France. Entretemps, il aura accueilli bien des spectacles, comme Les Bas-Fonds par Eric Lacascade (lire ici), Angelus novus Anti-Faust de Sylvain Creuzevault (lire ici) et une nouvelle étape du spectacle de Romeo Castellucci Democracy in America après Anvers et Lausanne (lire ici) et avant Paris à la rentrée. Citons encore Les Restes, une création pleine de promesses de Charly Breton sorti, comme ses acteurs, de l’Ensad, l’école nationale de théâtre de Montpellier. Bête de scène, Isabelle Huppert lira du Sade le 24 juin au soir.

Scène de "Bêtes de foire" © Vincent Muteau Scène de "Bêtes de foire" © Vincent Muteau
Convié à converser avec le public dans la pinède, Romeo Castellucci a improvisé en français ce beau préambule : « La condition la meilleure pour le spectateur, c’est l’abandon. Etre touché avec le corps tout entier. La raison, l’esprit, c’est important mais ce n’est pas le principal. Il faut être plongé dans une atmosphère. C’est dans le corps du spectacle que l’on joue le spectacle. Chacun à sa manière. Tout niveau de lecture est juste, il n’y a pas un usage univoque du plateau. Je ne crois pas à la vérité. L’artiste n’est pas un prêtre. Il ne connaît pas la vérité. Le théâtre doit être une expérience que l’on peut partager. Le théâtre, l’art en général, ce n’est pas de la communication, il n’y a aucun message. Il est important d’ouvrir, d’ajouter des questions à des questions. La réponse est toujours moins intéressante que la question. » Des propos qui valent tout autant pour le spectacle presque sans paroles de Bêtes de foire.

Le domaine d’O vit un mois intense chaque année, il grappille quelques compléments hivernaux mais il mériterait d’être occupé tout au long de l’année pour drainer un public plus large et plus divers. C’est le souhait de Jean Varela, le directeur du Printemps et, semble-t-il, cela sera bientôt chose faite. Il y a tout lieu de s’en réjouir.

Printemps des comédiens jusqu’au 1er juillet, programme détaillé ici.

Bêtes de foire jusqu'au 26 juin au Printemps des comédiens, du 11 au 16 juillet au Festival d'Alba-la-Romaine, du 25 au 29 juillet au festival Mimos à Périgeux, du 17 au 30 août  du Zürcher theater Spektakel à Zurich

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