Isabelle Lafon dans le cœur battant de « Bérénice »

Sans costumes d’époque, sans actualisation non plus, sans dire tout le texte pour en toucher le cœur, Isabelle Lafon et ses partenaires signent une version follement vibrante de la pièce de Racine, poursuivant pour la première fois avec un classique l’écriture d’un théâtre intime et intuitif qui fait du spectateur leur confident.

Scène de "Bérénice" © dr Scène de "Bérénice" © dr
Jamais le plateau et le cadre de scène du théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis ne m’avaient semblé si vides, si délabrés, si sombres, comme si les ombres avait suinté sur les murs, comme si le feu qui avait brûlé naguère à Paris le Théâtre des Bouffes du nord s’était propagé jusqu’à Saint-Denis, lavant la scène de ses possibles dorures, de ses faux-semblants, de ses parades. Désormais son cœur était à nu, vulnérable au moindre frémissement, il ne lui restait que les corps et ce qui en sort : des râles et des mots.

De la rage et des larmes

C’est alors qu’ils installèrent une table et des chaises sur un coin du plateau, là, tout près de nous à gauche, à la face comme on dit au théâtre, à la face du monde. Ils vont s’y asseoir avec l’arrivée des derniers spectateurs, feuilletant quelque peu le texte devant eux. Il n’y aura pas de décors, pas de costumes d’époque mais des pelures de chemisiers et chemises, des cardigans et pulls dont ils se débarrasseront échauffés (échaudés aussi peut-être ?) par les mots. Il n’y aura pas même de rôles assignés au préalable, ils sont là, cinq artistes de la scène (quatre femmes et un homme) à lire, à dire, à entrer dans les sous-bois et les chemins escarpés d’un texte dramatique en vers lestés de plusieurs siècles, usant ici et là de mots presque disparus : Bérénice de Jean Racine, une pièce en 1518 alexandrins, allant du premier mot « Arrêtons » au dernier « Hélas ».

Entre ces deux mots, tout est dit : cette tragédie est une suspension où le temps se concentre, où tout se noue, monte en puissance, avant d’aller vers un amer apaisement. Comme un orgasme, mais à l’envers, la souffrance tenant lieu de jouissance. C’est ce qui m’est apparu lumineusement dans la mise en scène inouïe de Bérénice que nous offre Isabelle Lafon, non la pièce pleine et entière, mais une traversée fébrile, bordée de rage et de larmes, dans une osmose optimum avec les trois actrices et un acteur embarqués avec elle dans l’aventure (Karyll Elgrichi, Pierre-Félix Gravière, Johanna Korthals Altes, Judith Périllat).

A travers le livre de Lydia Tchoukovskaïa sur son amie Anna Akhmatova (lire ici) ou à travers les journaux de Virginia Woolf ou L’Opoponax de Monique Wittig (lire ici), Isabelle Lafon nous prenait par la main (laquelle tenait parfois une lampe de poche qu’elle nous confiait pour éclairer les acteurs) pour nous emmener dans l’intimité d’un texte, une parole comme tremblée, un chuchotement porté. Et c’était aussi cela qui accompagnait Une Mouette (lire ici) d’après la pièce de Tchekhov, où cinq actrices se posaient debout devant nous et donnaient en partage leur voyage dans la pièce, aucune d’elle au début des répétitions ne savait ce qu’il en serait.

Il en va ainsi pour Bérénice. Isabelle Lafon retrouve des actrices qui n’ignorent rien de sa façon de mettre en scène, se nourrissant et construisant à partir de leurs propositions, façon que découvre et met, ô combien, en pratique Pierre-Félix Gravière avec lequel Isabelle Lafon travaille pour la première fois.

Des corps et des mots

C’est lui qui, assis à la table et se tournant de côté, finira par parler le premier. Il ne nous regarde pas, il ne regarde pas plus les trois actrices assises à la table, il regarde devant lui, traçant, par là même, une ligne médiane imaginaire entre la scène et la salle, il est l’acteur qui, sous nos yeux, endosse comme un paletot le personnage d’Antiochus. La position de son corps et son regard latéral situent exactement l’impossible position : Antiochus aime Bérénice, elle était sa promise autrefois mais l’idylle entre l’empereur de Rome, Titus, et l’étrangère Bérénice lui a fait taire ses sentiments depuis cinq ans. Le père de Titus vient de mourir quand commence la pièce, le fils se doit de gouverner, et selon son « peuple », il ne saurait se marier avec une étrangère. Va-t-il passer outre, va-t-il épouser Bérénice ? Le choix de Titus est fait, Antiochus ne le sait pas encore, pas plus que Bérénice, alors Antiochus décide à la fois de dire la persistance de son amour à Bérénice avant qu’elle n’épouse Titus et conjointement sa décision de fuir Rome. Tout est dans la force du dire et du non dire.

Titus ne sortira de son silence qu’au deuxième acte. Sa décision est prise : il règnera. Il lui faut dire à Bérénice que ce sera sans elle. Mais les mots lui manquent, et pas seulement les mots, le courage ; il craint les faiblesses de son corps, alors il envoie son ami Antiochus à sa place, lui-même brûlant de dire son amour à Bérénice. Antiochus est un personnage toujours à contre-temps. Presque un personnage de comédie : cinq ans auparavant, Agrippa, le frère de Bérénice, avait plaidé sa cause, mais sans intermédiaire, Titus, en un instant, renversa tout (« Titus, pour mon malheur vint, vous vit, et vous plut »). Et aujourd’hui, quand il confie à Bérénice la persistance de son amour, elle a la tête ailleurs. Son amour est inamovible mais son corps ne cesse d’aller et venir. L’acteur Pierre-Félix Gravière joue ce personnage double à la perfection.

Titus (interprétation coupante de l’actrice Karyll Elgrichi) fuit Bérénice. Il ne veut pas lui dire mais plus encore il redoute de la voir, de sentir son corps, d’entendre sa voix. Il a peur de craquer. Bérénice, c’est un combat entre des corps et des mots mais à la fin ce sont toujours les mots qui gagnent.

Scène de "Bérénice" © dr Scène de "Bérénice" © dr
C’est là le drame de Bérénice dans l’interprétation étonnante et justement très corporelle qu’en donne l’actrice, blonde, au physique nerveux et à la voix haute et enfiévrée, Johanna Korthals Altes. Tout à l’opposé de Ludmilla Mikael dans l’inoubliable mise en scène chuchotée de Klaus Grüber. Bérénice, nous raconte Johanna Korthals Altes, est une bête aux aguets qui croit que son babil, ses caresses, sa beauté peuvent triompher de tout. Alors quand Antiochus lui dit : « Titus m’a commandé.../ Quoi ?/ De vous déclarer Qu’à jamais l’un de l’autre il faut vous séparer », le corps de Bérénice se plie en deux, l’uppercut est trop violent. Et c’est le souffle coupé qu’elle dit – et c’est ce souffle-là que suggère Racine en lui concoctant un alexandrin haché menu : « Nous séparer ? Qui ? Moi ! Titus de Bérénice ! » Elle se relève, mais c’est trop fort, son corps cède encore, et elle dit le vers une deuxième fois.

De l’affaissement à la chute

C’est l’un des charmes puissants du spectacle d’Isabelle Lafon que des vers soient repris, ici et là, à l’envie des comédiens, créant une merveilleuse ambiguïté entre l’acteur (qui répète) et le personnage (qui réitère comme cela arrive à chacun de nous quand trop c’est trop, quand apprenant la disparition d’un ami on dit et redit : « non c’est pas vrai, c’est pas vrai »).

Cet affaissement de Bérénice est le prélude à sa chute deux scènes plus tard. Ce que lui a appris Antiochus lui a fait perdre ses repères. Elle est dans un « désordre extrême », elle est littéralement hors d’elle comme le constate sa suivante (Judith Périllat, toujours très juste) : « Remettez-vous, Madame, et rentrez en vous-même ». Bérénice refuse : elle veut que Titus voie ses « gémissements », ses « pleurs » , sa « mort » même, elle s’écroule au sol, les jambes secoués de spasmes, une bête agonisante. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est anéantie, elle abandonne, elle est au bout du rouleau, morte, au bout de sa partition. C’est alors que, venant de l’ombre où elle se tenait depuis le début de la représentation, son double, son spectre, Isabelle Lafon elle-même, vient près d’elle, lui touche la main et prend sa place. Et tout bascule.

C’est une autre Bérénice qui prend le relais, en robe noire de veuve, portant le deuil de sa vie comme dirait Tchekhov, portant le deuil d’une vie à laquelle elle consent à renoncer, c’est cette Bérénice-là qui va parler désormais. Scène extrême, concentré d’émotion. C’est le sommet de cette mise en scène incandescente aux intuitions follement libres. Et je dirai moderne, en ce sens qu’elle parle à nos corps d’aujourd’hui et avec eux.

Alors il reste à Bérénice de surmonter son égarement et d’aller vers le relâchement et l’apaisement final, jusqu’aux vers si doux, si tendres, si conciliants qu’elle adresse pour finir à Antiochus : « Sur Titus et sur moi, réglez votre conduite./ Je l’aime, je le fuis. Titus m’aime, il me quitte ». Jusqu’au dernier « Hélas ! » qui sort comme étranglé de la gorge d’Antiochus et sonne comme un glas.

Une page de l’histoire des représentations de Bérénice s’écrit là devant nous. Reprenons-en le fil à celle de Planchon à la distribution nombreuse (y figurait la suite de Titus) comme on le constate sur les photos de l’époque (années 60). Puis la Bérénice d’Antoine Vitez où ce dernier jouait Antiochus. La table du spectacle d’Isabelle Lafon fait inévitablement penser à celle de sa Catherine où, livre en main, les acteurs dont Vitez lui-même, autour d’une table, levaient un spectacle en lisant Les Cloches de Bâle, un roman d’Aragon. Dans les notes à propos de Bérénice, Vitez écrit : « Je rêve un spectacle immobile, presque immobile. Enfin la conversation sous les lustres, tout serait dans la voix, les yeux, et quelques mouvements esquissés, aussitôt réprimés. » Propos qui clignotent vers la mise en scène que signera quelques années plus tard (Comédie-Française, 1984) Klaus Grüber avec un décor de Gilles Aillaud, une version habitée par un vent léger, tout en chuchotements. Tenons-nous-en là.

La Bérénice d’Isabelle Lafon semble comme regardée avec bienveillance et amicalité par ces maîtres disparus dont elle se nourrit de loin comme dans un songe quand elle pose sa petite table sur le bord de leurs grands plateaux. Isabelle Lafon fait du théâtre dans leurs marges, leurs recoins, leurs sombres alcôves. Et elle nous met dans leur confidence. Elle ne joue pas des pièces, elle n’adapte pas des livres, elle questionne des vies, des écritures, des voix. Elle va, le cœur battant, à la rencontre. Elle fait un théâtre de contrebande.

Bérénice au TGP de Saint-Denis, du lun au sam 20h, sauf sam 2 fév à 18h, dim 15h30, relâche le mardi, jusqu’au 3 février. Puis du 8 au 14 fév à la MC2: Grenoble, et les 20 et 21 fév au théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry.

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