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Billet de blog 19 févr. 2022

L’Avantage du doute et OS’O : deux collectifs d’acteurs qui durent

L’Avantage du doute est né en 2008, OS’O trois ans plus tard. Deux collectifs d’acteurs qui, de spectacle en spectacle, donnent pleinement leur sens aux mots « collectif » et « acteur », chacun à leur façon. Dernière création en date : « Encore plus, partout, tout le temps » pour L’Avantage du doute, « Qui a cru Kenneth Arnold ? » pour OS’O. Au bon plaisir du collectif. Et de ses jeux.

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Le collectif L'avantage du jeu en toges © jean Louis Fernandez

C’est au sortir d’un stage avec le tgSTAN que s’est formé le collectif L’Avantage du doute. Leur premier spectacle en 2008 allait faire mouche : « Tout ce qu'il nous reste de la révolution, c’est Simon » (lire ici). Le Simon en question, c’était Simon Bakhouche, un acteur chevronné dont les artères avaient dans les 18 ans en 68. Il s’est depuis éloigné du collectif réunissant des plus jeunes, alors trentenaires : Mélanie Bestel, Judith Davis et Claire Dumas, Nadir Legrand. Ces quatre là sont toujours là, rejoints pour le nouveau spectacle par Maxence Tual, un ancien de la compagnie des Chiens de Navarre.

« Nous sommes un collectif d'acteurs et d'actrices. Nous jouons et écrivons ensemble. » résument-ils. Et ils précisent : « Les spectacles de L’Avantage du doute sont le fruit d’une écriture collective, et si chaque acteur ne dit pas exactement « ce qu’il pense » au moment où il prend la parole, il fait corps avec la pièce, qui prend en charge d’une façon ou d’une autre ses interrogations personnelles. C’est un travail d’acteurs- auteurs sans metteur en scène, libres, responsables et privilégiant le présent de la représentation, une conception du jeu dans un rapport direct avec le public. Chacune de nos créations répond du même impératif : partir du monde d’aujourd’hui, pour en faire du théâtre, un théâtre « à hauteur d’homme ».

Ce fut le cas pour leurs création suivantes comme La légende de Bornéo ou Le bruit court que nous ne sommes plus en direct. Leur nouvelle création, Encore plus, partout, tout le temps, enfonce le même clou, bien affûté. Un spectacle joyeux de bout en bout, qui surfe sur la notion de catastrophe. Une soirée tout à la fois écoresponsable, politique, amoureuse. Pas de discours, mais des actions, des discutions, des situations volontiers loufoques, dans un univers brinquebalant qui pioche où bon lui semble. Avec ce beau paradoxe : moins le spectacle est réaliste, plus il parle du temps présent. Eco-responsables, le décor comme les costumes (des toges!) sont fait de « récup » comme cette magnifique toile peinte adossant le spectacle à une forêt, comme ces panneaux usagés et vitrés formant un coin à la fois cosy et fourre-tout, comme cette table rudimentaire et pliable en hommage aux soirées camping. Ajoutez à cela des bricoles qui jonchent le sol mais ne perdent rien pour attendre, une leçon de tir à l’arc avec sa cible. Et quand la flèche fuse, c’est pour se planter magiquement dans le mille. Au fond sur un talus, un ours blanc contemple, philosophe, la fonte de la banquise et, placide, le spectacle d’un vieux monde en morceaux, en déchets, le nôtre. Tout de bric et de broc constituant un promontoire idéal pour causer effondrement et catastrophe. Mais aussi dictature du patriarcat, et j’en passe. L’humour, le gag, le rire surgissent comme des balises anti-détresses, très éclairantes.

Tout cela est le fruit d’un travail préparatoire multiforme qui passe par des lectures bien sûr, des discussions à n’en plus finir et et bon nombre de labourages de terrains.

Écoutons Judith Davis : « Avec Mélanie, nous avons fait tout un travail à Vitry-sur-Seine, dans des centres sociaux, des EHPAD. Nous avons animé un atelier intitulé « les faiseuses d'histoires », emprunté au livre de Vinciane Despret et Isabelle Stengers. Et on a interrogé beaucoup de femmes. On s'est aussi beaucoup interviewés les uns les autres, et j'ai recopié de nombreuses discussions SMS entre les trois filles du groupe, qui mêlent par exemple dans un même message des couches de bébé qui débordent et des citations d'Hannah Arendt. Car Claire et Mélanie ont eu deux enfants entre le dernier spectacle et celui-là... »

Et Nadir Legrand : « Plus que jamais, nous avons besoin de rire ensemble des situations tragiques dans lesquelles nous nous sommes enlisés. Rire de nous-même, de nos excès, de notre démesure, de notre perte de sens, pour exorciser les cauchemars qui nous hantent avant qu’ils n’atrophient notre désir de vivre et d’aller à la rencontre de l’autre. Pas d’un rire cynique, bête et blessant, mais d’un rire jubilatoire et fédérateur. »

Quand au début du spectacle on les voit tous venir au devant du public habillés en toges romaines, prêts à nous jouer une tragédie romaine ou une séquence inédite d’Astérix, les voici qui nous parlent de nos vies d aujourd’hui, en évitant le piège des trois P (pathos, patriotisme, putasserie), à la distance juste. En sortant du spectacle, je me suis demandé, toutes proportions gardées, si ce que je venais de voir, en ces temps troublés, ne pourrait pas jouer un rôle similaire à celui naguère de « Tout va très bien Madame la Marquise », cette fantaisie annonciatrice que chantaient Ray Ventura et son orchestre juste avant la Seconde guerre mondiale. Une marquise partie en voyage téléphone à James, son majordome, pour avoir des nouvelles du château. Et James de répondre : « Tout va très bien, Madame la marquise/ Tout va très bien, tout va très bien/ Pourtant il faut que je vous dise, /on déplore un tout petit rien:/ un incident une bêtise/ la mort de votre jument grise ».  Une petite catastrophe qui en cache de bien plus grosses : les écuries et château ont brûlé, le mari ruiné s’est suicidé mais à part ça, Madame la marquise, tout va très bien. Succès assuré.

Scène de "Qui a cru Knneth Arnold?" © Frederic Desmesure

C’est au sortir de l’école nationale de théâtre de Bordeaux, où ils venaient d’être élèves durant trois ans, que Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard et Tom Lindon ont décidé de rester ensemble pour fonder le collectif OS’O ( On S’Organise). Ils sont tous là, dix ans plus tard. Et se relaient dans les trois personnages de leur nouveau spectacle Qui a cru Kenneth Arnold ?. Une « conférence théâtre et science », mise en scène et écriture collective, avec un accompagnement dramaturgique de Rbiad Gahmi, qui appartient au collectif d’auteurs Traverses, croisé lors d’un précédent spectacle. Un spectacle pour tous, mais d’abord pour les ados.

« On se réunit, au début, on cherche, on apprend, on se confronte, on essaie, on joue, on s’organise. Voilà le départ de notre travail », écrivent les OS’O ( si l’on fait la liaison cela devient les zozos). S’ils assurent éventuellement l’écriture et la mise en scène des spectacles pour enfants et ados, ou celle de leur Grand banquet (un banquet polar avec repas pour cent personnes que je rage de ne pas encore avoir vu), ce n’est pas le cas pour les spectacles pour tous, qui font appel à un metteur en scène et à un auteur voire plusieurs.

Tout a commencé avec une adaptation de L’Assommoir de Zola mise en scène par le berlinois David Czesienski, croisé de l’autre côté du Rhin au cours de leurs études. Ils le réinvitent en 2014 pour Timon/Titus d’après Shakespeare et l’essai de David Graeber sur la dette (lire ici). Entre temps, ils montent Je suis un Troll, pièce pour enfants de Denis Kelly. Vient ensuite Pavillon noir, une commande sur la piraterie (d’hier et d’aujourd’hui) faite aux sept auteurs du collectif Traverse (lire ici). Et enfin, X, l’an dernier, traduction et mise en scène de Vanasay Khamphommala d’après une pièce de l’Anglais Alistair McDowall (lire ici). Force du collectif, ces spectacles sont toujours en tournée (calendrier ci-dessous). Tous traitent de questions qui nous taraudent: le travail ouvrier, la dette, le piratage informatique, l’exploration spatiale, la vie sur d’autres planètes, etc.

C’est aussi le cas de leur « conférence théâtre et science » Qui a cru Kenneth Arnold ? Qui se penche sur les OVNI, autrement dit les UTO (Unidentified Flying Object) et tout ce que cela charrie de rêves, de fantasmes, de leurres, de croyances, parfois de demi-vérités. Le spectacle des conférenciers attablés, mais de plus en plus délurés, met en avant comment notre planète n’est qu’un grain de sable dans l’univers. Les trois pieds nickelés explorent toutes les pistes, y compris celle des soucoupes volantes en s’appuyant sur le travail du très sérieux GEIPAN (Groupe d’Etudes et d’Informations sur les Phénomènes Aérospatiaux Non-Identifiés ). Le spectacle s’adresse en priorité aux 12-14 ans et c’est peu dire qu’ils sont à l’écoute, comme on a pu le constater récemment dans le magnifique théâtre de Châtellerault.

Ensemble ou séparément, les cinq ont aussi menés d’autres travaux, en marge du collectif ou avec lui. Bref, les OS'O sont de drôles de zigotos. Chut, ne le dites à personne, leur nouvelle création la saison prochaine sera à l’affiche parisienne du Théâtre de la Colline.

Si les deux collectifs travaillent différemment et ne se ressemblent pas, les deux ont pour matrice première de mettre les acteurs et les actrices au centre du jeu, de faire acte du collectif avec cette botte secrète: la force de l’ensemble, c’est de magnifier la présence de chacun..

Encore plus, partout, Tout le temps par le collectif l’Avantage du doute : du 9 au 27 mai au Théâtre de la Bastille (qui a accueilli toutes les créations du collectif et leur a offert une année au printemps d’occuper le théâtre).

Qui a cru Kenneth Arnold ? par le collectif OS’O : le 20mai à,Vauréal,le 21 mi  àLuy-dit-Joli village

X par le collectif OS’O :  le 13 mai à Bruges .

Le dernier Banquet par le collectif OS’O : les 6 et 7 mai au Quai des rêves, Lamballe-Armor, le 10,mai à Saint André de Cubzac, le 13 mai à Bruges

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