«Nickel» : un troublant carnet du sous-sol

Mathilde Delahaye poursuit autrement la veine du « théâtre-paysage » qui lui est justement chère. Dans « Nickel », elle associe, sur une scène de théâtre, une mine abandonnée et les communautés disparates qui s’y succèdent. Dont celle du voguing.

Scène de "Nickel" © dr Scène de "Nickel" © dr

En mettant en scène Nickel, une fois encore Mathilde Delahaye étonne et détonne. En 2015, encore élève metteur en scène au Théâtre National de Strasbourg on avait été ébloui par sa vision de Tête d’or de Paul Claudel propagée dans en usine d’embouteillage désaffectée et par sa façon d’inscrire un texte de Christophe Tarkos dans un chantier proche du port du Rhin (lire ici). Lorsque Stanislas Nordey avait demandé à quatre élèves en mise en scène de travailler sur Trust de Falk Richter, sa proposition était des quatre la plus osée. On l’avait retrouvée l’an dernier dans le port de Valence avec Maladie ou femmes modernes où elle poussait loin son rêve (accompli) d’un théâtre-paysage à partir d’une texte d'Elfride Jelinek (lire ici). Entre temps, elle avait mis en scène L’espace furieux de Valère Novarina, spectacle que je ne n’ai hélas pas pu voir tout comme ses premiers spectacles paysages, La chevauchée sur le lac de Constance de Peter Handke et Nous qui désirons sans fin d’ après Raoul Vaneigen

Et vogue le voguing

Mathilde Delahaye met aujourd’hui en scène Nickel, une œuvre non pré-existante, qu’elle a co-écrit avec Pauline Haudepin (ancienne élève actrice du TNS). Le spectacle a été créé au CDN de Tours et à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône ( deux établissement où Mathilde Delahaye est artiste associée). Après le CDN de Reims et avant de poursuivre sa tournée, le spectacle est actuellement à l’affiche du CDN de Montreuil.

Au départ, pour la première fois, il n’y a donc pas la rencontre avec une œuvre et un auteur mais la rencontre avec une communauté celle du voguing parisien. Le voguing, rappelle Mathilde Delahaye « est né d’une double exclusion : celle de la communauté homosexuelle au sein d’une communauté noire à New York dans les années 80. Des jeunes personnes racisées, homosexuelles et /ou trans, dans des conditions parfois très précaires, se retrouvaient ensemble, inventaient un mode de communauté protectrice et soignante, créaient les conditions pour réinventer leur vie ».Le mouvement est né en France il y a une petite dizaine d’années avec « le même désir d’expression, de solidarité et de fête ». Le spectacle réunit des vogueurs et des acteurs (Daphné Biiga Nwanak, Thomas Gonzales, Keiona Mitchell, Snake Ninja, Julien Moreau et Romain Pageard).

Cependant le théâtre paysage revient par la fenêtre. Sur le plateau, à gauche, une cabane vitrée suspendue qui fut peut-être naguère un poste d’observation ou une tour de contrôle d’une usine dont restent des portants où pendent des perruques. Plus une installation, un habitacle qu’un bout de décor. A droite une bassin d’eau. Partout une ambiance de zone grise et souterraine, abandonnée. Unn espace étonnant conçu par Hervé Cherblanc et éclairé par Sébastien Lemarchand .

Un acteur, parti de la salle et entrant dans ce paysage scénique, nous raconte que Nickel, le spectacle que l’on va voir, est une adaptation d’un roman inachevé écrit par une incertaine Nina Spiridonova. Un procédé narratif increvable vieux comme le roman.La dite Nina aurait donc raconté les derniers soubresauts de la mine avant sa fermeture puis en aurait rêvé le futur, la toxicité de l’air ayant « contaminé l’imaginaire ». Bref, nous sommes embarqués.

Sur un tulle transparent recouvrant tout le cadre de scène sont projetés les éléments écrits d’un récit qui commence par un historique de la mine : sa fermeture en 1990, puis ses premiers squatteurs, l’effondrement d’une galerie, puis plus tard, en 2010 à la première intrusion et installation d’un groupe organisé.

Au Nickel bar

Le mot nickel fait immédiatement penser à Norilsk, la ville du grand nord de la Russie où est exploité le nickel comme nulle autre endroit au monde. Une ville cauchemardesque autant que romanesque (voir les photos de Lise Sarfati). Et en regardant le spectacle j’ai soudain pensé qu’à l’autre bout de la Russie, au début des années 2000, j’avais rencontré près du tas d’ordures d’Oulan Oudé en Bouriatie des gens qui avaient trouvé des logis en creusant sous terre plus que des abris, des véritables logis, et, en s’épaulant les uns les autres, survivaient en recyclant et revendant des choses qu’ils trouvaient sur le tas d’ordures. J’ai aussi pensé à ces mongols qui, un peu plus au sud, à Oulan Bator, vivaient sous-terre dans les canalisations.

Mais revenons à Nickel. La musique originale d’Antoine Boulé est là pour ça. C’est le temps de la danse, de la fête, du voguing. Et sur le tulle passe le récit d’un rêve. Puis des phrases saisies au vol d’une captation vidéo en direct de la cabane haut perchée  comme ces deux répliques : « Qu’est-ce que c’est voguer? C’est une résistance qui feint d’être une fête ». Des figures chorégraphiées lovent l’espace du sous-sol. Des mots s’y perdent emportés par la nuit perpétuelle. Il est question de Diogène le cynique que Platon qualifia de philosophe délirant, de La ferme des animaux d’Orwell, de baise, de termite. Au « Nickel bar » l’ancienne mine devenue discothèque, se déhanchent des danseurs amateurs recrutés dans les ville où le spectacle se donne. Le spectacle s’effiloche et son rêve communautaire avec. La discothèque est maintenant fermée depuis longtemps, la végétation reprend ses droits, on cherche un champignon qui pousse sur les terres exténuées et contaminés. Pour être souvent prenant et saisissant, il manque à Nickel, la patte affirmée d’un auteur, une plume comme celle d’un Antoine Volodine par exemple.

« Aujourd’hui je ressens la nécessité de déplacer mon geste, d’écrire une partition de corps, de textes et d’espace, d’humains et non-humains, pour dire les tentatives de résistance et d’invention précaire, les cabanes de sens dans les marges du temps » écrit Mathilde Delahaye. Magnifique programme dont Nickel est comme une première ébauche troublante.

Nouveau théâtre de Montreuil, du mer au ven 20h, sam 18h jusqu’au 1er fév. Domaine d’O à Montpellier les 26 et 27 mars, CDN de Normandie Rouen les 1er et 2 avril, Théâtre National de Strasbourg du 27 avril au 7 mai.

 

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