Il est comment, ton père?

A Sevran, le Théâtre de la Poudrerie a commandé un spectacle à la compagnie Babel sur le thème de la famille. Au bout des entretiens menés sur le sujet, une focalisation sur les pères, et donc « Pères », un spectacle écrit et mis en scène par Elise Chatauret et Thomas Pondevie. Donné en deux versions : en appartement et en salle de spectacles. Mais c’est où, le Théâtre de la Poudrerie ?

Scène de "Pères" © Renaud de Lage Scène de "Pères" © Renaud de Lage

Ne cherchez pas à Sevran, dans le 93, un édifice qui répondrait au nom de théâtre. Non, vous n’y trouverez pas une ancienne « salle des conférences » reconvertie, ni un hangar revisité, ni un théâtre gavé de béton et doté d’un hall glacial, ni même le fruit d’un arrogant « geste architectural » oubliant la convivialité. Il existe bien une rue de Paris à Sevran, mais vous n’y trouverez pas une rue du Théâtre. Et pourtant il existe bel et bien un théâtre à Sevran, le Théâtre de la Poudrerie, et ce n’est pas de la poudre aux yeux, c’est même tout l’inverse. La preuve : dix ans après sa création, bien qu’invisible et impalpable, le théâtre de la Poudrerie a enfin obtenu en 2020 le statut de – prenez votre respiration – « scène conventionnée d’intérêt national art en territoire pour la création participative ». Comme en termes mi-glaçons, mi-abscons ces choses là sont dites.

Mieux vaut converser avec Valérie Suner qui dirige le Théâtre de la Poudrerie depuis ses premiers balbutiements. Si une ville, une bourgade ou même un village, ne dispose pas d’un lieu clos chauffé pouvant tenir lieu de théâtre au cœur de l’hiver, il existe cependant partout de tels lieux plus petits : les maisons et les appartements. A Sevran comme ailleurs. C’est ainsi qu’est né, sans édifice mais non sans foyers, le Théâtre de la Poudrerie.

Je ne sais pas si un.e étudiant.e a écrit une thèse sur l’histoire du « théâtre en appartement » ou « théâtre à domicile » en France et dans le monde. Pour ce qui me concerne, je me souviens avoir vu, naguère, du théâtre un soir dans un appartement de banlieue. Etait-ce à Malakoff ?

Une famille accueillait des voisins, des amis, des copains de copains, on devait être une bonne dizaine de personnes, quinze peut-être, les meubles avaient été un peu repoussés pour l’occasion (dans les HLM, les salons ne sont pas infinis). Et soudain, dring dring, on sonne à la porte. On ouvre. Apparaît un type en pardessus et chapeau gris, comme sorti d’un roman d’Emmanuel Bove. Le type soulève son chapeau et dit : ‘ « Bonjour, c’est le théâtre ! » Il entre et ouvre sa valise. C’était l’acteur Pierre Ascaride qui dirigeait alors, ou allait diriger, le théâtre 71 de Malakoff, un pionnier en matière de théâtre à domicile.

Le Théâtre de la Poudrerie, c’est ça. Pleinement ça. Une finalité et non la béquille complémentaire ou promotionnelle d’un théâtre adjacent. En dix ans s’est constitué un répertoire volatile mais conséquent : 42 spectacles à domicile, 900 représentations. Ecoutons Valérie Suner parler de ce qu’elle nomme « la création d’un théâtre de la sociabilité » et qui est le fruit d’un long processus : « Ce qui importe pour moi est de susciter un désir, celui de partager une expérience commune. L’objet de la création que je propose est en soi l’avènement de ce moment de socialité. D’abord, on donne un rendez-vous qui est à chaque fois unique, un jour, une heure, une adresse, un hôte, ses invités, une équipe artistique et celle du Théâtre de la Poudrerie. Bien sûr, ce rendez-vous est centré sur le spectacle qui est joué là... »

Après le spectacle, ça discute, coupelles de cacahuètes, gâteau maison et verre de vin en main. Du moins, c’était ainsi jusqu’à l’année 2020.

Mais il y a plus. Ascaride partait d’un texte (était-ce Vittorini ?), d’autres nous font part de cogitations ou enquêtes personnelles comme David Wahl dont j’ai vu le premier spectacle, chez lui dans son étroit salon parisien (lire ici). Au Théâtre de la Poudrerie, on part des gens qui, in fine, pourront voir le spectacle dont ils sont, de près ou de loin, partie prenante. « Le spectacle est déjà le fruit d’une collaboration entre artistes et habitants puisque les textes sont créés à partir de longs échanges et que la parole peut être portée indifféremment par les uns ou les autres », écrit Valérie Suner.

C’est exactement ce qui s’est passé avec le nouveau spectacle de la compagnie Babel, dirigée par Elise Chatauret (mise en scène) et Thomas Pondevie (dramaturgie). La compagnie Babel fait partie des cinq compagnies auxquelles Valérie Suner a proposé de travailler sur le thème de la famille, thème suffisamment bateau pour que chacun rame à sa main.

Chatauret et son équipe ont donc commencé un travail d’entretiens à Sevran et ailleurs. Démarche qui leur est familière puisqu’elle a présidé au travail d’approche de leurs spectacles : Ce qui demeure (lire ici), Saint-Félix (lire ici) et A la vie ! dont nous parlerons lorsqu’il sera repris dans une nouvelle version la saison prochaine. Fait marquant de ces premiers entretiens : autour de la famille, ce sont essenteillement des femmes qui sont venues aux rendez-vous. D’où l’envie de « prendre le contre-pied », dit Chatauret en interrogeant la notion de famille « du point de vue des hommes, du point de vue des pères ». L’idée était fine et finaude, le spectacle l’est aussi.

En scène, deux acteurs. Iannis Haillet, sorti de l’école du Théâtre national de Strasbourg en 2014 (groupe 41), et Laurent Bardot, batteur devenu acteur swing, que l’on a vu dans les spectacles de Julien Villa et Deudonné Niangouna. Deux acteurs complices qui se complètent, l’un penchant du côté du clown blanc, l’autre du côté de l’Auguste. Ils nous parlent d’eux d’abord, puis nous embarquent dans des histoires de pères fouettard, fuyant, câlin, absent, cassant, ondoyant, avare, affable, etc.

L’espace s’adapte (au minimum 2x3 mètres) à la grandeur de la pièce qui accueillera le spectacle. Une table aux tiroirs magiques fait fonction de régie, bureau, cuisine. Sur le côté droit, un sèche-ligne pliable tient lieu de magasin d’accessoires lesquels consistent essentiellement en des figurines, mots et textes qui seront punaisés sur un grand fond blanc derrière les acteurs, à la fois tableau de classe et composition picturale. Une scénographie très ingénieuse signée Charles Chauvet et Jori Desq.

Le spectacle mêle habilement des témoignages opposés formant un éventail mais, comme toujours dans les histoires, on n’est moins enclins à s’attarder sur les papas-gâteaux que sur les pères qui font peur, tel celui qui exige que son fils lui cire littéralement les pompes à un point tel que le fils pense toujours à son père lorsqu’il noue les lacets de ses chaussures. « Peur » est un mot qui revient souvent lié à « autoritaire ». Nombre des ces pères rêvaient d’avoir une fille et n’ont eu que des garçons.

Le spectacle suit, grosso modo, la chronologie des mœurs familiaux dans le monde occidental. Régulièrement des propos de médecins, de philosophes viennent apporter quelques éclairages en s’intégrant au spectacle, lequel ne s’embourbe jamais dans le cours du soir. Et on en vient, dans la période récente, à des témoignages inimaginables il y a un demi-siècle, tel ce couple d’hommes qui a des jumeaux via une mère porteuse, telle l’évolution de la loi sur le congé paternité et son application poussive. Jusqu’à en venir à « l’homme du futur » en citant la rapeuse Casey dont les mots se lisent sur un drap : « on commence à en croiser des hommes du futur, ceux qui ont déposé leurs privilèges sans se sentir castrés, dépossédés, impuissants psychiquement et sexuellement, qui ont su mettre leur libido ailleurs que dans la domination de la meuf. C’est ça qui va changer la donne. »

Le spectacle Pères sera donné dans une version salle à la Manufacture d’Avignon du 16 au 25 juillet, puis du 17 au 19 décembre au CDN de Nancy, du 4 au 9 décembre au Théâtre 71 de Malakoff. A l’automne 2021 et au printemps 2022, il sera donné en appartement à Sevran et ailleurs.

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