Julia Vidit chasse le théâtre au fond des Balkans

Depuis qu’elle a lu « La bouche pleine de terre », un roman du vieil écrivain serbe Branimir Šćepanović, Julia Vidit était taraudée par l’envie de porter en scène cette prose enivrante. Paris difficile et diablement tenu.

Scène de "La bouche pleine de terre" © Eliabeth Carecchio Scène de "La bouche pleine de terre" © Eliabeth Carecchio

Quand une metteuse en scène amoureuse du théâtre rencontre un texte en prose qui la traverse de fond en comble, elle n’a qu’une envie, c’est de le partager et quoi de mieux pour elle que de le porter sur une scène, même si son adaptation semble périlleuse. C’était récemment le cas du roman, on ne peut plus étrangement attachant de Iouri Bouïda Le train zéro porté à la scène par Aurélia Guillet (lire ici) , c’est présentement le cas pour un texte, tout aussi étrangement attachant et un spectacle tout aussi saisissant, de Julia Vidit qui met en scène La bouche pleine de terre de l’écrivain serbe Branimir Šćepanović traduit par Jean Descat et adapté par Guillaume Cayet. Comment parler d’un tel livre ? Comment dire, l’émotion ourlée de gai plaisir et de douce tristesse qu’il suscite ?

"...mourir au pays natal"

Recopions la première page :

« Roulés dans de grossières couvertures de laine, nous gisions, immobiles et silencieux, en cette nuit d’août, comme enivrés par l’âcre odeur de la forêt qui, par l’ouverture de la tente, ressemblait à un long serpent noir. En faut nous étions fatigués et nous avions sommeil.

Assis dans un compartiment étouffant du train de voyageurs N°96, il fixait les vastes ténèbres de la nuit d’août. Mais il ne voyait rien. La vitre rectangulaire noircie par la fumée lui renvoyait seulement le reflet estompé de son visage, si marqué par l’épuisement qu’il lui semblait appartenir à quelqu’un d’autre. Il sourit à ce visage, mais sans aménité, comme s’il se fût déjà moqué de lui-même, revenant au Monténégro après tant d’années tout en sachant bien qu’il n’y aurait personne pour se réjouir de le voir ou tout simplement pour le reconnaître. S’il avait pu, de l’obscurité où tout avait sombré, faire ressurgir quelque image de son enfance, un visage disparu ou une voix depuis longtemps oubliée, peut-être aurait-il mieux compris sa décision soudaine d’aller mourir au pays natal. Mais il ne pouvait rien se rappeler. Plus rien ne lui revenait à la mémoire. »

On est frappé -jusqu’à la dernière page-par l’alternance entre le texte en romain écrit à la première personne du pluriel et le texte en italiques écrit à la troisième personne du singulier. Soit l’alternance des deux récits. Celui de cet homme solitaire qui veut mourir dans le pays qui l’a vu naître et celui d’un autre homme et de son compagnon, habitants du coin, qui veulent en savoir plus sur cet inconnu qui, ayant bientôt gagné , à travers champs et collines, les hauteurs et la forêt, se retrouve à quelques centaines de mètres devant eux. Devinant leur présence, il s’empresse de fuir. Ses mouvements répétés de fuite enragent ses poursuivants lesquels finissent par le pourchasser.

Le théâtre semble loin mais il rôde dans cette dualité typographique, Julia Vidit le flaire comme un chien le gibier. On lui avait offert ce livre il y a dix ans pour son anniversaire. Au fil des années, ce texte qui ne l’avait jamais quitté jusqu’à la hanter, mouvement similaire aux deux poursuiveurs du roman. « J’y repense encore, je me mets à penser qu’il faut le monter avec des images, quelque chose de visuel, ce qui est très loin de mon imaginaire. » Elle se décide.

Julia Vidit commande une adaptation à Guillaume Cayet avec qui elle avait déjà collaboré autour du Menteur de Corneille (lire ici) et se renseigne sur l‘auteur. C est un vieux monsieur qui vit à Belgrade, ne veut plus se déplacer ni rencontrer personne dit son dernier éditeur, les éditions Tusitala qui ont réédité le texte l’an dernier dans la collection « Insomnies » où il a tout à fait sa place. Comme La bouche pleine de terre est un récit relativement court (moins de 70 pages), l’éditeur a publié dans le même volume un second récit, tout aussi prenant, La mort de M. Golouja. Pour l’occasion, le traducteur, Jean Descat a révisé son travail. Faute d’auteur Julia Vidit cherche à joindre le traducteur mais ce dernier vient de disparaître.

L'écume de la Mousson

Avec l’actrice Marie-Sohna Condé (la partition en italique) et l’acteur Laurent Charpentier (la partition en romain), Julia Vidit est venue en août dernier à la Mousson d’été l’été présenter un premier état du travail. Elle était déjà accompagnée par Martin Poncet qui frayait les premières approches d’une partition sonore qui a pris une belle ampleur comme on a pu le constater lorsque le spectacle a été créé ces jours derniers au Studio théâtre de Vitry.

A la Mousson d’été, les acteurs se tenaient derrière un pupitre où était posée la partition de leur texte. A Vitry-sur-Seine, texte su, ils habitent un espace nu en courbe au centre duquel se dresse un imposant cône métallique tournant lourdement sur l’axe de sa pointe quand on le pousse ( impressionnante scénographie de Thibaut Fack). Sur ce cône, sur le sol ou sur le fond sont projetées les zébrures des dessins en mouvement d’Etienne Guiol. L'étrange attirance du texte, ainsi spatialement traduite, n’en est que renforcée.

Les excellents acteurs, libres de leurs mouvements mais volontairement contraints par l’étroitesse de l’ espace, brassent le texte intensément, l’un près de l’autre, mais sans jamais se rencontrer, ni dialoguer. Le spectateur suit alternativement cette fuite et cette traque, respire et marche avec ces arpenteurs. Peu à peu, les choses se nouent et les êtres se dévoilent. L’homme qui fuit sa vie précédente est malade, gravement sans doute, on pressent qu’il veut peut être en finir, mourir seul, préserver donc à tout prix, sa solitude. Les deux randonneurs (« Jacob et moi ») depuis qui l’ont aperçu au loin, veulent le rencontrer. Il s’en rend compte et ses fuites ne font qu’exacerber leur désir. D’autres personnes croisées en chemin les rejoindront dans ce qui devient une chasse à l’homme. La forêt est là partout, enivrante comme l’est ce spectacle à chaque instant.

Après sa création au Studio-Théâtre de Vitry le spectacle tourne jusqu’en mai: La Comète – Scène nationale de Châlons-en-Champagne les 23 et 24 janv ; Le Carreau-Scène nationale de Forbach et de l’Est Mosellane le 13 févr, Le Pont des Arts–Cesson-Sévigné les 24 et 25 mars, La Manufacture-CDN Nancy-Lorraine dans le cadre du festival Ring les 6 et 7 avril, Le Théâtre, Scène conventionnée d’ Auxerre le 16 avril 2020, Espace Bernard-Marie Koltès à Metz les 28 et 29 mai, CDN de Reims dans le cadre du Festival numérique le 5 juin.

Le texte du roman La bouche pleine de terre de Branimir Šćepanović est disponible aux Editions Tusitala dans la collection Insomnie.

 

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