Fils à retordre, manchots exilés et cow-boys de mes deux balancent pas mal à Valence

La neuvième édition du festival Ambivalence(s) proposée par le CDN de Valence fait la part belle aux jeunes compagnies qui tracent leur route loin des autoroutes polluées de la profession, dans des chemins de traverse où poussent des champignons à tête chercheuse.

Scène de "Full circle" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Full circle" © Jean-Louis Fernandez
Pour sa neuvième édition, le festival Ambivalence(s), créé par Richard Brunel lorsqu’il est arrivé à la tête du CDN de Valence, n’a peut-être jamais si bien porté son nom, passé le jeu de mot faisant référence à la ville. Quoi de plus ambivalent – terme qui associe des choses de sens contraire sans forcément les opposer, dit en substance le Robert – que le théâtre proposé par les différentes compagnies présentes au Festival. Depuis la péniche où L’Oreille de Denys (livret d’Aram Kebabdjian) est à l’écoute de Jeanne Candel (mise en scène) et Florent Hubert (direction musicale) pour faire théâtre et musique de tout (lire ici) jusqu’au port de commerce de Valence où Mathilde Delahaye et Elfriede Jelinek se sont données rendez-vous (lire ici).

Mutants et mutations

Kaspar Tainturier-Fink, sorti il n’y a pas longtemps de la section mise en scène de l’école du Théâtre national de Strasbourg et assistant des deux derniers méga spectacles de Julien Gosselin, a conçu le projet de Full circle dont il signe également la musique. Si la mise en scène n’est pas signée, c’est que chaque actrice et acteur – Clément Baudouin, Quentin Lacroix, Cloé Lastère et Nina Villanova – est maître d’œuvre de sa partie après l’installation collective d’une forêt de fils et du chœur musical qui s’ensuit.

Le chœur reviendra clore la soirée après une heure trente de questionnements en acte qui nous entraînent du côté des oiseaux, de la montée des eaux, de la mémoire topographique ou d’un rêve de cosmonaute. On passe d’un acteur à l’autre et à chaque fois l’espace est recomposé par les acteurs, les régisseurs et techniciens de l’équipe. La mutation de l’environnement, sous-jacente à bien des propos, s’accorde avec la mutation de la notion de mise en scène que met en pratique Kaspar Tainturier-Fink avec beaucoup de détermination, donnant parfois au spectacle l’allure d’un manifeste. Ainsi, avant le finale, la dernière séquence jusqu’au-boutiste des spectres qui induit une réjouissante vision radicale du théâtre comme instance.

Texte écrit par l’auteur français Yann Verburgh, en partie à partir des récits personnels des acteurs (d’origines et de langues diverses) mais en partie seulement, et mis en scène par le Roumain Eugen Jebeleanu, Itinéraires a pour sous-titre « Un jour le monde changera ». Il change déjà et pas en bien. Après une scène gaguesque qui ouvre en fanfare le spectacle, un homme au micro nous raconte un conte, imaginaire mais quasi plausible, d’une famille de manchots contrainte de quitter son natal Pays-des-Glaces pour l’Autre-Pays, en raison de la fonte des glaces et des conséquences de plus en plus préoccupantes voire tragiques que cela induit sur leur mode de vie ancestral chaque jour un peu plus déboussolé. La famille Manchot laissera derrière elle, non sans remords ravalés, deux grands-mères, tandis que les enfants manchots accueilleront leur nouvelle vie avec plus ou moins de bonheur, d’incompréhension et, pour l’une des filles, de révolte.

Partir, revenir

Le déracinement, l’exil, la perte (à commencer par celle d’une langue) constituent l’une des lignes de fond de ce spectacle conçu par une équipe franco-roumaine et circulant entre le français et le roumain mais aussi le berbère, l’allemand et l’anglais. L’autre ligne de fond, c’est le théâtre, puisque les confessions plus ou moins réécrites des uns et des autres par l’auteur parlent de leur métier, des mœurs du théâtre (machisme, sexisme, ségrégation) et de jeu. Ce qui nous vaut des scènes jouées telle les premières des Trois sœurs et de La Mouette de Tchekhov. Dans un téléviseur passent différentes séquences d’actualités qui nous ramènent à Jacques Chirac et aux manifestions contre Ceaucescu, images qui sont comme des punchingballs pour les comédiens.

A travers ce spectacle, le metteur en scène et l’auteur entendent promouvoir « la diversité dans l’art » et mettre à mal la notion de frontière. La distribution composite, le jeu des langues, l’engagement des acteurs y parviennent vaille que vaille malgré la marche du spectacle qui relève plus d’un entassement de scènes que de leur articulation.

Scène de "Y a pas grand chose qui me révolte pour le moment" © Alice Piemme AML Scène de "Y a pas grand chose qui me révolte pour le moment" © Alice Piemme AML
On ne sait pas combien de temps ont cogité les membres du Théâtre à cru (France) et du Clinic Orgasm Society (Belgique) pour se mettre d’accord sur le titre provocateur et ironique de leur spectacle : Y a pas grand-chose qui me révolte pour le moment. Ce ne sont pas les sujets qui manquent en la matière (de la loi anticasseurs au sort des immigrés et aux violences policières sans parler des sans logis, etc.) mais voilà, on est entre quatre murs, et entre frères. Deux vivent ensemble ; le troisième, disparu depuis quinze ans, revient. Pas le temps de regarder le JT. Les trois frères ont des choses à se dire, à s’avouer.

Faux frère ou vrai

Trois rôles ont joyeusement interprétés par deux hommes (Alexis Armengol et Ludovic Barth) et une femme à fausse moustache (Mathylde Demarez). Les trois s’avancent, cuisses ouvertes, en tenue de cow-boy mais sans chevaux ni armes à feu. C’est le langage qui, ici, tire à vue. Drôles de retrouvailles entre ces faux (?) frères qui se pimentent d’une disparition mystérieuse d’Apéricubes – et ça, pour le coup, ça les révolte –, d’un cancer peut-être imaginaire, et des couches bien beurrées de non-dits entre deux tranches de « comme si » à la coupe et de lamelles de faux-semblant. (Ils n’arrêtent pas de picorer.) D’ailleurs, le troisième frère est-il bien lui ? C’est une question à l’ordre du jour de la réunion censée préparer la fête du retour.

Tout cela se passe dans une pièce (plus salon que saloon), autour d’une table. Comme les acteurs, le public, disposé sur les quatre côtés, ne cesse de se demander si c’est du lard ou du cochon, si c’est pour de faux ou pour de vrai ou vraiment pour de faux. Non, c’est pas vrai ! Si. La convention théâtrale ajoute son grain de sel à cet imbroglio des apparences galopant vers l’improbable, domaine d’élection des morts-vivants et des monstres. Il arrive que le rire vire au jaune. Le premier qui ne ment pas est un homme mort, nous dit le spectacle. C’est sans doute pour cela que nos hommes politiques qui sont parfois des femmes, vivent vieux. Faisant l’éloge du faux plus vrai que le vrai faux, ce spectacle bien balancé est on ne peut plus ambivalent.

Les trois spectacles se donnent au festival Ambivalence(s) proposé par la Comédie de Valence, jusqu’au 25 mai.

Itinéraires sera donné dans les premiers mois de 2020 à Amiens, Saintes et Choisy-le-Roi.

Y a pas grand-chose qui me révolte en ce moment sera à la Manufacture dans le cadre du festival d’Avignon Off, du 5 au 24 juillet à 15h15 sf les 11 et 18 juillet.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.