Tapis rouge pour le pouvoir du roi Ivo van Hove

Dans le top ten des metteurs en scène européens aux spectacles voyageurs, le Néerlandais Ivo van Hove n’est pas le plus mal placé. Son théâtre, le Toneehgroep d’Amsterdam avec la troupe extra qui va avec, est un bon port d’attache (et d’accueil). La preuve par « Kings of War », bijou d’intelligence dramaturgique et scénique.

"Kings of war" , Richard III © Jan Versweyveld "Kings of war" , Richard III © Jan Versweyveld

Tout commence par une remontée dans le temps des souverains anglais, depuis la reine actuelle, jusqu’à Henri V, couronné après la mort du roi Henri V en 1413. S’ensuit une cérémonie rituelle, celle de l’intronisation du roi. On déploie le tapis rouge, le futur roi marche en tête, derrière lui, en file indienne, la cour – quatre ou cinq personnes à tout casser –; on procède au couronnement accompagné par un quatuor de trombones (live), et hop, on remet la couronne et la capeline d’hermine dans un frigo à porte transparente, jusqu’au prochain roi. La cérémonie reviendra cinq  fois dans le cours du spectacle, la dernière couronnant le roi qui succèdera à Richard  III, le dernier des rois d’Angleterre à mourir au combat.

La War room de Churchill

Pas d’armures, pas de chevaux, pas de costumes d’époque, aucune reconstitution. Les rois d’hier sont habillés comme le prince Charles d’aujourd’hui et les reines ont  pioché non dans la  garde-robe de Lady Di, mais dans les penderies où sont conservées dans la naphtaline les robes et gilets de la princesse Margaret au temps de sa jeunesse.

Ivo van Hove suit la trame des trois pièces historiques de Shakespeare, Henri VHenri VI et Richard III mais coupe à la serpe dans les répliques, centrant tout autour des rois, leur façon d’exercer le pouvoir et leur solitude. Là où Thomas Jolly, travaillant sur le même matériau,y allait bille en tête avec appétit, fougue, folie langagière (texte intégral) et charivari scénique (lire ici), Ivo van Hove se pose en animal froid, analytique qui dépayse l’époque des tragédies shakespeariennes comme on dépayse un procès pour mieux pouvoir en considérer calmement les pièces à charge et à décharge. 

Le décor commun à tous les rois est une pièce sans caractère mais opérationnelle. Le décorateur Jan  Versweyveld dit s’être inspiré de la « War room » de Churchill pendant la seconde guerre mondiale. Des fauteuils, des canapés,  des machines de transmission. On y partage le thé, parfois un gâteau. C’est là qu’on discute, fomente, influence. Le bureau royal est une petite table de secrétaire avec des téléphones rouge mais aussi vert, etc. Un grand écran vidéo permet de considérer le hors champ réduit à un symbole : une enfilade de couloirs. Où l’on  assassine, où s’entassent les cadavres des guerres, où l’on marche vers le pouvoir ou la mort. La mort violente, les champs de bataille sont filtrés par l’image des caméras, comme aujourd’hui. 

Allô Poutine ? C’est Richard III

La seule incursion franche dans notre actualité est celle de Richard III, un  roi excessif et transgressif  qui fait péter les règles de la bienséance. Comme un gamin qui aurait chopé la ligne directe de sa star, on le voit téléphoner à Obama, Merkel et Poutine  juste pour qu’ils décrochent  et qu’il leur lâche une vanne, une grimace. Gag. L’un des deux de la soirée (l’autre, c’est un troupeau de moutons, je ne raconte pas) tout en tensions politique.

L’actualité, on y pense cependant tout le temps, elle est  sous-jacente. L’exercice solitaire du pouvoir et les costumes contemporains sont des portes ouvertes au vent des associations. Le « nous sommes en guerre » de Hollande plane sous Henri V, pièce dans laquelle le roi d’Angleterre (Ramsey Nasr, grande pointure) décide de faire la guerre aux Français  pour récupérer un trône qu’il dit légitime et, vainqueur, épousera une princesse française par souci de la réconciliation, goût du consensus et stratégie politique. Imaginons Hollande ayant vaincu Daech épousant une princesse arabe toute rougissante, voire faisant la tronche (comme dans le spectacle), sous son voile.

Le roi  Henri VI, devenu roi enfant et accédant au trône sans l’avoir voulu mordicus, est une sorte de Woody Allen égaré à la cour d’Angleterre (Eelco Smits, parfait), comme un fils de riche à qui on offrirait sa première Bentley alors qu’il n’a qu’une envie : passer ses jours et ses nuits en tête à tête avec des jeux vidéo. Ce roi-là fait penser un peu au Chirac II  qui s’emmerde dans son bureau  et laisse les autres tenir le gouvernail comme l’ont immortalisé les Guignols.

L’étranglement de NKM

La mégalomanie de Richard III, et pas seulement elle, fait penser à Sarkozy. Sa façon de se méfier de ses proches  (Buisson et ses micros, Joynet et ses vestes réversibles sont des personnages qui auraient inspiré Shakespeare). Sa façon d’assassiner tout ce qui lui résiste ou risque de lui porter ombrage (Richard III aurait étranglé de ses mains NKM ; Sarko, petit bras, se contente de la virer). Sa façon de faire un cinéma de Mea culpa (son dernier livre) comme Richard III se confond en courbettes, en regrets, en excuses, pour séduire celle dont il a assassiné le père et le mari.

Le premier roi est pénétré par sa mission, c’est le plus responsable des trois. Le second est une erreur de casting (genre, en mode mineur, Fleur Pellerin  à la Culture), avec lui on est un peu comme dans une pièce de Labiche où une confusion première engendre toute une série de catastrophes. Le troisième est le plus assoiffé de pouvoir, le plus machiavélique, le plus dépourvu de morale. C’est évidemment le plus intéressant. Que ferait le répertoire du théâtre sans sa cohorte de traîtres, de pourris, d’assassins, d’ambitieux, de tyrans ? 

C’est avec Richard III que le spectacle prend son ampleur, en grande partie grâce à l’acteur Hans Kesting qui parvient à faire de ce roi effrayant un personnage diaboliquement humain, presque pitoyable malgré sa barbarie. Devenu roi, son premier geste est de se barricader dans son bureau. Il est roi et il a peur que les autres soient comme lui : prêts à tout pour accéder au poste suprême. Il va assassiner tous ceux qui pourraient prétendre à la couronne mais la peur reste. Il est seul dans son salon, assailli par les ennemis, il se sait perdu, il dit sa réplique, l’une des plus célèbres de Shakespeare – « mon royaume pour un cheval » – et, dans son bureau prêté par Churchill, il court en rond, il trotte, il fait le cheval. Magnifique.

L’introspection de l’être humain, voilà ce qui fait galoper Ivo van Hove de spectacle en spectacle. Il en signe beaucoup,  trop peut-être (Vu du pont), mais  quand il dialogue avec les Grecs, avec Shakespeare, O’Neill, Schiller (lire ici), Ingmar Bergman  (lire ici), et pas que (lire ici), c’est du haut (de gamme), du beau, du fabuleusement costaud.  

Théâtre de Chaillot, 19h les vendredi et samedi, 13h le dimanche, durée 4h30, jusqu’au 31 janvier.

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