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Billet de blog 26 janv. 2019

Bagdad sur Besançon, second volet du focus Irak

Après la création de « Looking for Orestia », le centre dramatique de Besançon poursuit son focus Irakien avec des rencontres, des lectures de nouveaux romans, la projection de films courts et la découverte d’une nouvelle génération : la journaliste et poète Aya Mansour, les metteurs en scène Sinan Al Azzawi et Anas Abdul Samad, lequel signe un foudroyant « Yes Godot ».

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Scène de "Yes Godot" © Darek Szuster

Deux hommes-corbeaux tiennent entre leurs mains un avion. Ils survolent la ville (Bagdad peut-être) soit, sur le sol de la scène, un fouillis de boîtes en carton du commerce alimentaire de toutes formes et de différentes hauteurs. Ils survolent la ville au bout de leurs bras dans un bruit aussi assourdissant que menaçant. Cela dure, cela dure encore. Quand cela cesse, c’est comme un apaisement, une accalmie. Les deux hommes ôtent alors leurs habits noirs. Dans la pièce de Samuel Beckett En attendant Godot, ils s’appellent Vladimir et Estragon et parlent devant l’arbre fameux ; ici, un tube métallique assorti de quelques branches obliques du même acabit, comme une bricole rescapée d’un immeuble effondré. Ici, Vladimir et Estragon ne parlent pas. Leurs corps s’en chargent. C’est ainsi que commence l’impressionnant Yes Godot conçu et mis en scène par l’Irakien Anas Abdul Samad.

Le spectacle, créé à Bagdad dans un goulot, est venu au festival Les Vagabondes à la Filature de Mulhouse dans un petit lieu, mais c’est à Besançon, lors du second volet du Focus irakien que propose le Centre dramatique national, qu’il a pu déployer sa noire splendeur sur la grande scène du théâtre.

Un Beckett sans mots

Tour à tour, Vladimir et Estragon vont déchirer les pages d’un livre et fouler de leurs pieds la ville de carton-pâte jusqu’à en faire un tas d’ordures. On les verra découper en morceaux une informe poupée de chiffon blanc ou introduire leur tête dans une cage à oiseau, ou encore ouvrir une valise d’où sortiront deux lapins auxquels ils jetteront, sans conviction, trois bottes de carottes. Autant de références biaisées à la pièce. Un troisième personnage, Lucky, passera, disparaîtra et reviendra, marchant à petits pas saccadés, comme un type sonné, une pendule égrenant des heures à vide, un pantin mécanique.

De mots, point. Sauf un « when ? » (quand ?) beckettien accompagnant le geste lorsque, tour à tour, Vladimir et Estragon lancent des œufs qui s’écrasent sur le visage de Beckett projeté au fond, le laissant ruisselant. Comme si les personnages se révoltaient contre leur auteur, comme s’ils en avaient marre d’attendre ce qui n’arrive jamais : la fin de la pièce, de la guerre, la fin des attentats, des bombardements, la paix. Vers la fin du spectacle, moment bouleversant, l’effigie de Beckett s’échappe du plateau et, filmée, va hanter les rues de Bagdad mais aussi de Mossoul. Le voici sur un étal de boucher, surnageant dans une flaque d’eau, accroché au coin d’une rue. Comme au moment du siège de Sarajevo, comme au moment de la chute d’Enver Hodja à Tirana, En attendant Godot avait rendez-vous avec Bagdad. Anas Abdul Samad en fait un implacable miroir au-delà des mots. L’attente y engendre la violence.

On le sait, la guerre occupe l’Irak depuis des dizaines d’années. Comment la mort violente, comment le mirage de la paix ou son attente interminable pourraient être absents du théâtre irakien ? Tout cela l’obsède logiquement et conjointement l’envie, le besoin d’en sortir. C’est comme un théâtre privé d’air et qui le cherche par tous les pores de sa peau. C’est ce qui innerve également la carte blanche donnée à Sinan Al Azzawi avec Heure noire, un texte commandé à Mithal Ghazi sur le mythe d’Adam et Eve dans un jardin d’Eden sans pommier et où une bombe à retardement, planquée quelque part, finira par exploser. « L’aliénation dans laquelle nous sommes plongés en Irak influence la production artistique », dit Sinan Al Azzawi.

En attendant Haythem Abderrazak

Aya Mansour, qui n’a pas 27 ans, est née, a grandi et vit dans un pays en guerre et une ville, Bagdad, qu’elle ne veut pas quitter, qu’elle aime. Elle est journaliste dans plusieurs magazines, elle écrit de la poésie, la dit et la chante à Besançon, ce qu’elle ne peut pas faire en Irak où la place de la femme sur scène, sans être interdite, reste un combat. « De grâce avant de vous diriger vers le ciel/ balayez bien les tombes/ de vos histoires/ elles ne sont – comme vous le savez –/ que des logements loués/ et les enfants craignent vos conversations/ sur la mort » écrit-t-elle dans un poème intitulé Requêtes réitérées.

Des rencontres, des conférences et des films (vus à Bagdad et commentés ici) complètent ce second volet du focus Irak proposé par le CDN de Besançon, ainsi que l’exposition des extraordinaires photos du grand Latif Al Ani, le Cartier-Bresson irakien, qui nous parlent d’un pays disparu, l’Irak des années 50 et 60, alors en pleine expansion. Le premier volet de ce focus Irak, c’était Looking for Orestia (lire ici et ici), le troisième volet se tiendra les 28 et 29 mai avec un spectacle, La Maladie du Machreb d’après Horace d’Heiner Müller, un spectacle que réalisera Haythem Abderrazak, l’immense metteur en scène irakien, honteusement ignoré des festivals français, avec un groupe de jeunes Bizontins amateurs. A l’école théâtrale de Bagdad, Anas Abdul Samad tout comme Sinan Al Azzawi ont été des élèves d’Haythem Abderrazak. Comme lui et comme la jeune Aya Mansour, ils n’ont pas choisi l’exil, mais de rester à Bagdad et partout en Irak pour exercer leur art, envers et contre presque tout.

Bagdad Festival, Focus 2, jusqu’au 27 janvier au CDN de Besançon, programme détaillé sur le site.

Yes Godot, le 29 janv au festival Parallèle au théâtre des Bernardines (Marseille), du 31 janv au 1er fév au CDN d'Orléans,  le 5 fév  au Théâtre cinéma de Choisy-le-Roi

Seule elle chante, poèmes d’Aya Mansour, traduits de l’arabe par Souad Labbize, parus en édition bilingue chez Hêtraie, 72 pages, 12€.

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