De la négation du travail d’acteur, études de cas : les taupes, la femme de ménage

On peut se passer du travail de l’acteur de bien des façons. La plus honnête consiste à ce qu’il n’y en ait aucun sur scène comme cela arrive parfois. De façon plus perverse, on peut le biffer en le faisant disparaître sous un constant déguisement (« La Nuit des taupes » par Philippe Quesne) ou le nier en exhibant le réel comme un spécimen (« Moi, Corinne Dadat » par Mohamed El Khatib).

 

Scène de "La nuit des taupes" © Martin Argyroglo Scène de "La nuit des taupes" © Martin Argyroglo

Le Théâtre de Nanterre-Amandiers vient de vivre à l’heure de « Welcome to Caveland ! », les lettres du titre dégoulinant comme les titres des films d’horreur. Ce n’était pas la seule référence. On pouvait y voir un zeste de Disneyland, un poil de soirée à thème et une louche Halloween.

Des taupes grandes comme des ours

Comme le titre l’indique, on a exploré bien des dessous. Les caves, les sous-sols, les parkings, les tunnels, les grottes, les souterrains. Et la grouillante vie souterraine : taupes, vers de terre, racines, trois superstars. On trouvait de tout à Caveland : des ateliers, des conférences, des concerts, des artistes invités un jour (comme Yves-Noël Genod), des vidéos d’artistes qui tournent en boucle dans un cagibi (j’ai vu celle intrigante de Chiara Mulas dédiée à sa mère, Alma Mater, 8 mn), il y avait même une radio Caveland avec des directs dans le hall du théâtre. Je n’ai pas été vérifier s’il y avait un sandwich ou un menu Caveland et j’ai raté la parade des taupes dans le parc de Nanterre par quoi tout avait commencé le 5 novembre.

Les taupes de Nanterre ressemblent vaguement (grossies à l’extrême) à ces petites bestioles qui, en creusant des galeries, font des buttes de terre dans les jardins et de préférence là où l’humain est fier de son gazon, rendant par là même agitées les nuits des jardiniers qui ne parviennent jamais à en venir à bout : ni les pièges, ni les fumigènes, ni les explosifs, ni les graines censées les empoisonner ou les faire fuir ne brillent par leur efficacité. La taupe est une arrogante impératrice du sous-sol munie de pattes griffues.

Conçues avec soin par Corine Petitpierre à la demande de Philippe Quesne, le directeur du Théâtre de Nanterre-Amandiers, les bestioles de La Nuit des taupes sont grandes comme des ours et griffues comme il se doit, tâcheronnes et plutôt joueuses. On a pour elles la même tendresse enfantine que pour Jean Renoir dans La Règle du jeu lorsque, revêtu d’une peau d’ours, il poursuit la femme aimée avant de chercher quelqu’un pour l’extirper de ce costume et retrouver la parole qu’il a volubile. Rien de tel à Nanterre. Les taupes ne parlent pas, elles grognent, poussent des petits cris à l’heure du rut qui s’apparente à un accouplement sommaire entre deux humains, idem pour l’accouchement, pattes ouvertes bien écartées. D’ailleurs ces bêtes-là ne marchent pas à quatre pattes comme les taupes, mais sur deux pattes comme vous et moi, elles passent leur temps à charrier des blocs de pierre noire (couleur dominante) comme des forçats, c’est leur principale activité. Dramaturgiquement, c’est une ressource vite épuisée, Quesne appelle ça « une certaine poésie des matériaux », c’est plus facile à dire qu’à produire.

« Faire disparaître le corps humain »

Au début, les taupes cernent une maison vide abandonnée par des humains, y traînent des pages de journaux qui tiendront lieu de lingettes. Elles y pénètrent en lacérant les murs qui ne demandent que ça avec une pioche puis avec leurs pattes griffues. Cela dure des plombes, mais, je l’ai lu dans le programme, c’est un geste dramaturgique de très haute intensité puisque « commencer par un coup de pioche dans un mur, c’est retrouver les trois coups du théâtre », explique Philippe Quesne interviewé par Marion Siéfert. Fortiche. Pour lui, les taupes ne sont pas un rêve d’enfant ou un cauchemar de jardinier, mais « un prétexte pour emmener son théâtre ailleurs ». Là où il n’y a plus d’acteurs : « faire disparaître le corps humain nous oblige à nous concentrer sur autre chose ». Et de citer « les lumières, les mouvements, l’espace, la musique », autant de choses dont tout metteur en scène digne de ce nom doit toujours s’occuper.

Le point fort est donc la disparition de l’acteur sous l’apparence obtuse d’une méga taupe, sorte d’homme des cavernes avec poils et museau. Le tout dans un décor où, en haut (la surface de la terre), comme en bas (le monde du sous-sol), poussent des carottes-stalactites géantes. Une fois posé cet univers, que se passe-t-il ? A peu près rien. Heureusement qu’il y a, en abondance et fortissimo, de la musique guinguette-saloon. Ce n’est pas l’avis du metteur en scène pour qui, tenez-vous bien, le costume de taupe « permet d’enclencher la fiction mais aussi de bousculer nos repères de spectateurs ». Balivernes. Assurant un service minimum, la fiction s’en tient aux principaux moments de la vie : naissance et mort.

Le spectateur est là au mieux comme à guignol mais en moins drôle. Et les glissades sur plan incliné ne valent par tripette quand on les compare à celles de Soubresaut, le dernier spectacle du Théâtre du Radeau (lire ici). La Nuit des taupes est un spectacle pour tous, donc aussi pour enfants, on se demande bien pourquoi Philippe Quesne en a concocté un autre spécialement pour eux.

« Les taupes me permettent de me débarrasser de toute psychologie », dit-il encore. Meyerhold s’est débarrassé de ce virus sans recourir aux taupes mais en travaillant les acteurs au corps. Quesne revendique également la disparition complète de la fable et souhaite revenir « à un théâtre plus primitif ». La Nuit des taupes en écrit (le verbe est un peu fort) un chapitre. Un théâtre dont l’acteur sans voix, sans corps et sans visage est réduit à l’état d’animal poilu (provisoirement sur deux pattes en attendant de l’être sur quatre, voire d’atteindre la reptation) et dont le visage ruisselant de sueur n’apparaît qu’au salut.

Le rôle de la femme de ménage

Une des belles et rares surprises du festival Avignon Off en 2014 fut la découverte de Mohamed El Khatib et de son spectacle Finir en beauté. Seul en scène avec trois bricoles, il nous parlait avec force de sa mère (lire ici). Il est devenu artiste associé au Théâtre de la ville. Le voici de retour avec Moi, Corinne Dadat. Et c’est la douche froide. On avait apprécié l’acteur, le conteur ; ils disparaissent.

Portrait en pied de Corinne Dadat © Marion Poussier Portrait en pied de Corinne Dadat © Marion Poussier
Dans un bref préambule, il nous explique que, répétant on ne sait quoi à la Maison de la Culture de Bourges, en arrivant au théâtre tous les matins, il croisait la femme de ménage qui, elle, partait. Il lui disait bonjour, elle ne répondait pas. Un jour, il lui a demandé pourquoi, elle a répondu qu’elle était lasse de dire tout le temps bonjour aux autres et en particulier aux artistes puisqu’ils ne lui répondaient pas. C’est là que tout a commencé.

La femme de ménage de Bourges (de bourges mais pas seulement) s’appelle Corinne Dadat. Elle ne souhaite pas que l’on mentionne ses actuels employeurs car elle est payée au noir ce qui n’est pas le cas quand elle est employée par Mohamed El Khatib qui la déclare mais la paie deux fois moins que lui, nous dit-elle. Car elle est là, sur scène, elle « joue » à être ce qu’elle est, Corinne Dadat, et on peut même penser qu’elle en rajoute un peu côté provoc popu, gouaille et mots crus. Mohamed El Khabib reste sur le côté, l’exhibe comme un spécimen, une bête curieuse, joue avec elle comme un chat joue avec une souris. Il balance à ses côtés une danseuse contorsionniste, Elodie Guézou, corvéable à merci, elle aussi. On oscille entre la femme à barbe et le pygmée que l’on exhibait naguère dans les foires, Charcot étudiant des hystériques in vivo devant ses étudiants et le quart d’heure de célébrité offert par la multinationale Warhol. 

Les Suppliants d’Elfriede Jelinek

L’art de l’acteur auquel renonce Mohamed El Khatib (il ne joue pas comme il jouait avec sa mère) s’efface devant le faux-semblant d’un effet de réel. En maquignon plus qu’en metteur en scène, il tire les ficelles. Il écrit une litanie de ce que veut et ne veut pas Corinne Dadat, par exemple (je cite de mémoire) : « Corinne Dadat n’a pas accepté de se mettre nue pour ce spectacle ». C’est de l’humour décalé ? Dire que Florence Aubenas ne sait pas tenir un balai (comme le dit ou comme on lui fait dire une Corinne Dadat qui ne nous précise pas si elle a lu Le Quai de Ouistreham), c’est de l’humour ? Du voyeurisme ? Du populisme compassionnel ? C’est à gerber.

Efficace antidote, en prenant le métro, le RER, le tram pour aller au Théâtre de Nanterre-Amandiers et au Théâtre Monfort, je lisais Les Suppliants d’Elfriede Jelinek. Le texte vient de paraître dans une collection qui a pour titre « Scène ouverte ». S’inspirant d’Eschyle, l’Autrichienne offre sa voix à ceux qui sont devenus des réfugiés malgré eux. Voix forte, texte puissant. Début :

« Vivants. Vivants. C’est le principal, nous sommes vivants, et ce n’est pas beaucoup plus qu’être en vie après avoir quitté la sainte patrie. Pas un regard clément ne daigne se tourner vers notre procession, mais nous dédaigner, ça, ils le font. Nous avons fui, non pas bannis par notre peuple, mais bannis par tous, çà et là. Tout ce qui est à savoir sur notre vie s’en est allé, étouffé sous une couche d’apparences, plus rien ne fait l’objet de connaissance, il n’y a plus rien du tout. Il n’est plus nécessaire non plus de s’emparer d’idées. Nous essayons de lire des lois étrangères. On ne nous dit rien, nous ne sommes au courant de rien, nous sommes convoqués puis laissés en plan, nous sommes tenus d’apparaître ici, puis là-bas, mais en quel pays, plus accueillant que celui-ci, et que nous ne connaissons point, en quel pays pouvons-nous mettre les pieds ? Aucun. » Quelles actrices, quelles acteurs s’en saisiront ?

Les manifestations de « Welcome to Caveland ! » se sont achevées le samedi 26 novembre au Théâtre de Nanterre-Amandiers. Tournée de La Nuit des taupes : du 7 au 10 déc. au Théâtre de Vidy-Lausanne, les 8 et 9 mars à Mulhouse (Filature), du 22 au 24 mai à Montpellier (hth), en avril à Francfort et en septembre à Berlin avec le programme « Welcome to Caveland ! ».

Moi, Corinne Dadat. Les représentations au Monfort sous la houlette du Théâtre de la Ville sont achevées, prochaines représentations : du 29 novembre au 2 décembre à Tours (Théâtre Olympia), les 8 et 9 décembre à Hérouville-Saint-Clair, les 10 et 11 janvier 2017 à Marseille (Le Merlan), du 22 mars au 1er avril à Paris (La Colline), le 9 mai à Saint-Brieuc (La Passerelle).

Les Suppliants dElfriede Jelinek, traduit de l’allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, L’Arche, « Scène ouverte », 120 p., 14€.

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