Eduquer aux libertés et «respecter autrui»: une question d’éthique éducative

Traiter du dessin de presse et de la caricature, symboles de la liberté de la presse et d’expression, conduit les enseignants à s’interroger sur leur éthique éducative pour dépasser les binarités le plus souvent stériles du débat public : il ne s’agit pas de céder ou ne pas céder devant le fanatisme, mais de faire prévaloir en toute situation le respect et la compréhension de l’autre.

La Semaine de la Presse et des médias dans l’Ecole®[1] a été récemment l’occasion de proposer aux élèves de "s’informer pour comprendre le monde". Trois grands axes ont été mis à l’honneur : liberté d’expression et dessin de presse, médias scolaires et usages responsables des réseaux sociaux.

On s’attardera ici sur le premier thème, qui est le plus lié à une actualité brûlante, en cette année scolaire marquée par l’assassinat du professeur Samuel Paty par un terroriste islamiste, comme le rappelle  la présentation des ressources proposées aux enseignants pour ce thème[2]. La coordination éditoriale de la fiche pédagogique « la caricature et le dessin de presse » est assurée par le réseau Canopé, le Clemi et l’association Dessinez Créez Liberté[3].

Qui a la curiosité de découvrir le site de cette association[4] y trouvera notamment les « fiches décryptage », dont deux portent sur « Religion et caricatures de Mahomet », avec une caricature de Cabu (2006- Mahomet débordé par les intégristes « C’est dur d’être aimé par des cons ») et une de Coco (2012- Mahomet : une étoile est née !), une sur "Liberté de conscience "avec une caricature de Luz (2014- « Le Père Noël n’existe pas – T’insulte (sic) ma religion »), toutes parues dans Charlie Hebdo, et et une sur « Religion et laïcité », avec une caricature parue en 1907 dans L’Assiette au beurre.

La fiche sur la liberté de conscience expose ainsi à les intentions du dessinateur Luz : « Ce dessin nous fait réfléchir à l’attitude de ceux qui imposent leurs croyances aux autres et hurlent à l’insulte et au manque de respect dès qu’on les soumet à la critique. Or, respecter un croyant, c’est lui laisser la liberté de croire et de pratiquer sa religion. Respecter un non-croyant, un athée ou un agnostique, c’est lui laisser la liberté de ne pas croire en Dieu, d’en douter, d’en rire. Dans un État laïque, personne n’a le droit de forcer la conviction et l’adhésion d’un autre. On est des citoyens avant d’être des croyants. Apprendre à penser par soi-même, à mettre en doute ce qu’on nous raconte permet de s’émanciper. C’est grandir dans sa tête, comme lorsqu’on ne croit plus au père Noël ».

On peut s’interroger sur l’apparent parallélisme entre « respecter un croyant » et « respecter un non-croyant ». Si ce parallélisme fonctionne dans la société (chacun est libre de croire et pratiquer ou de ne pas croire et se moquer), fonctionne-t-il de la même manière à l’Ecole ? Si l’on prend comme objet d’étude une caricature portant sur le Père Noël, et que l’on en explique le sens par rapport aux croyances religieuses, ce en quoi on respecte parfaitement les non-croyants quelle liberté est laissée aux croyants, sinon celle de croire et pratiquer en dehors de l’Ecole ?

Cette dissymétrie interroge le fondement même de notre Ecole. Si l’on se réfère à la charte de la laïcité[5] (2013), « le respect du pluralisme des convictions » est une caractéristique de la laïcité qui vise à cultiver « une culture du respect et de la compréhension de l'autre ».

En faisant du « respect d’autrui » un des fondamentaux de l’école de la confiance, la loi de juillet 2019 s’inscrit dans ce sillon. Si l’on remonte au fondateur de l’Instruction publique, Condorcet, il observait en 1792 que « La Constitution, en reconnaissant le droit qu’a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’admettre, dans l’instruction publique, un enseignement, qui, en repoussant les enfants d’une partie des citoyens, détruirait l’égalité des avantages sociaux et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions[6] ».

On peut donc légitimement s’interroger sur la manière dont on peut, à l’Ecole, former à la lecture du dessin de presse, à la liberté d’expression tout en formant aussi à la liberté de conscience, en gardant à l’esprit  l’article 1 de notre Constitution qui indique que « La République… respecte toutes les croyances » et l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme qui rappelle que « toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion. (…) Toutes les croyances reconnues sont protégées par ce droit ».

Un des fondateurs de Charlie Hebdo, Delfeil de Ton a posé clairement dans sa chronique  de L’Obs[7], la question de la responsabilité éditoriale de la publication de la caricature de Coco : « Sous le titre “Mahomet : une étoile est née !”, montrer un Mahomet, vu de trois quarts dos, en position de prière, couilles pendantes et vit gouttant, en noir et blanc mais avec une étoile jaune à l’anus, tournez-le dans tous les sens, en quoi est-ce drôle, spirituel ? » Si la question de la responsabilité journalistique est posée, qu’en est-il  a fortiori de la responsabilité éducative ?

Pour apprécier cette responsabilité,  ne faudrait-il pas se souvenir des exhortations de Jules Ferry   : « si un instituteur public s’oubliait assez pour instituer dans son école un enseignement hostile, outrageant pour les croyances religieuses de n’importe qui, il serait aussi sévèrement et rapidement  réprimé que s’il avait commis cet autre méfait de battre ses élèves ou de se livrer contre eux à des sévices coupables » (1882).

Comme le remarque avec humour François Héran[8], l’Ecole française en serait à « déshabiller le prophète pour rhabiller la collégienne[9] » : il faut donc, selon lui, en matière de libertés, ne pas pousser une seul droit, comme la liberté d’expression, au détriment d’un autre, la liberté de conscience, car on risque alors de donner raison à l’adage romain selon lequel "à droit extrême, injustice extrême" ( summum jus, summa injuria).

Dans un billet publié le 2 novembre[10], nous avons rappelé la distinction établie par Weber entre éthique de la conviction et éthique de la responsabilité. En éducation, plus encore qu’ailleurs, il faut prendre en compte les conséquences de ses actes et décisions. Souvenons-nous aussi de Paul Ricoeur qui distingue nettement compromission et compromis : « Le compromis, loin d’être une idée faible est au contraire une idée extrêmement forte (…) Dans le compromis, chacun reste à sa place, personne n’est dépouillé de son ordre de justification ».

Pensons aussi à  des notions importantes en éducation, comme celle de tact  (Eduquer avec tact, Prairat, 2017), ou dans la vie sociale et le débat public, celle de la nuance (Lettre à un ami allemand, Camus, 1948), dont la nécessité est accrue par son absence sur les réseaux sociaux numériques placés sous un régime dominant d’invective.

En ayant tout cela à l’esprit, on peut en effet choisir de former à la liberté d’expression sans heurter la liberté de conscience, et promouvoir ainsi « le respect du pluralisme des convictions » et « une culture du respect et de la compréhension de l'autre ».

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[1] https://www.education.gouv.fr/semaine-de-la-presse-et-des-medias-dans-l-ecole-5159

[2] https://www.clemi.fr/liberte-expression/

[3] https://www.reseau-canope.fr/je-dessine/la-caricature-et-le-dessin-de-presse.html

[4] https://dessinezcreezliberte.com/

« Fondée par Charlie Hebdo et SOS Racisme au lendemain des attentats de janvier 2015, l’association est née d’une nécessité : initier la jeunesse au dessin de presse -en particulier à la satire et la caricature- et offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs jeunesse, bibliothécaires, éducateurs, personnel pénitentiaire, etc) des outils pédagogiques originaux pour ouvrir les débats et aborder les thématiques qui font l’actualité et agitent la société.
Sans tabou, ni démagogie, ni frilosité intellectuelle ».

[5] https://www.education.gouv.fr/bo/13/Hebdo33/MENE1322761C.htm

« La laïcité assure aux élèves l'accès à une culture commune et partagée (art. 7) ; (…) permet l'exercice de la liberté d'expression des élèves dans la limite du bon fonctionnement de l'École comme du respect des valeurs républicaines et du pluralisme des convictions (art. 8) ; (…) implique le rejet de toutes les violences et de toutes les discriminations, garantit l'égalité entre les filles et les garçons et repose sur une culture du respect et de la compréhension de l'autre » (art.9).

[6] Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique (1792) https://www.assemblee-nationale.fr/histoire/7ed.asp

[7] https://www.europe1.fr/medias-tele/Un-ancien-de-Charlie-accuse-Charb-d-irresponsabilite-936176

[8] Lettre aux professeurs sur la liberté d’expression, La Découverte, 2021

[9] Voir notre billet https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/160920/tenue-correcte-en-etablissement-scolaire-une-vraie-question-educative

[10] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/021120/laicite-l-ecole-notre-ethique-en-question

 

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