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Billet de blog 6 déc. 2022

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Éducation nationale et marketing, la preuve par Stephenson

Constituer des focus groups pour tenir compte du point de vue des acteurs concernés par une prochaine réforme est sage. Confier leur organisation et la rédaction de l’étude qui en sera tirée à une société de marketing privée ne l’est pas du tout. Et pourtant…

Jean-Pierre Veran
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Une réforme de la voie professionnelle « pour construire le lycée professionnel de demain » est en cours de discussion, avec des groupes de travail installés en octobre 2022[1].

Mais, à côté ces groupes de travail, et pour nourrir leur réflexion, « L’Education Nationale organise une étude à propos de la réforme de l'enseignement en Lycée Professionnel ».

Cette phrase est la première d’un courrier adressé « aux CPE, Psychologues scolaire, AESH, infirmier.e.s de Lycées Professionnels » qui sont invités à « participer à une réunion qui se déroulera à Paris Mercredi 14 décembre de 14h à 17h ».

« La réunion, précise l’invitation, sera animée par des membres du personnel de la Direction Interministérielle de la Transformation Publique (DITP) ».

« Cette réunion, poursuit le courrier, aura pour but d’échanger à propos de la réforme et de recueillir votre avis ainsi que celui de 9 autres personnes. (L'étude sera composée de personnes venant d'horizons le plus divers possible, diversité au niveau des âges, du nombre d'années de pratique, nous recherchons des personnes travaillant en privé, en public, à Paris, en banlieue, etc...)

Une première mention surprend : les participants n’auront pas un ordre de mission de leur ministère mais bénéficieront, s’ils sont enseignants, d’un « dédommagement de 80 euros par chèque bancaire pour 3h de réunion ». Or les personnels invités à participer ne sont pas enseignants : compte-t-on qu’ils participent sur la base du bénévolat, et voudrait-on marquer l’inégalité de traitement dont elles et ils sont victimes par rapport à celui réservé aux enseignants ?

La suite du courrier est encore plus détonante :

« Si vous connaissez une personne susceptible d'être intéressé (sic) par cette étude, nous vous remercions par avance de bien vouloir lui transférer cette proposition. Pour savoir si vous correspondez, nous vous remercions de bien vouloir répondre à ces questions : Nom prénom : Téléphone : Exercez vous en Lycée Professionnel ? : Etes vous CPE, Psychologues scolaire, AESH , infirmier.e. ? »

C’est la signature qui donne la clé de l’énigme :

« Bien cordialement » Un prénom et un nom suivis de la mention «Stephenson Etudes ».

Qu’est-ce donc que Stephenson Etudes ? D’après le site de cette société[2], « Créée en 1996 par Marc Rigoulot, Stephenson Etudes est une société d’études spécialisée dans les terrains qualitatifs et quantitatifs (…) Nous sommes membre d’ESOMAR (International Code on Market and Social Research), en France membre de l'ADETEM (Association pour le Développement de Techniques Marketing) et partenaire WEDOOXPERTS. Nous avons accès au Contre Fichier SYNTEC Etudes Marketing & Opinion ».

Les références de cette société affichées sur la même page mentionnent des sociétés de sondages bien connues (BVA, Haris Interactive, IPSOS), mais aussi des éditeurs (Didier, Dunod, Hatier) et de grands groupes comme Carrefour, Décathlon, EDF, L’Oréal, Orange...

On voit donc le ministère de l’éducation nationale et la direction interministérielle de la transformation publique faire appel à un cabinet conseil pour organiser des focus groups de ses propres personnels[3] et en tirer une étude. Est-ce à dire que personne n’est capable au sein des services centraux et déconcentrés du ministère d’organiser des focus groups de personnels et d’en analyser les résultats? Et que signifie cet appel à une expertise externe, bénéficiaire d’un contrat payé par l’argent public, qui n’est sûre ni de la fiabilité de son fichier ni de pouvoir atteindre suffisamment de personnes pour constituer ses focus groups ?

Il y a là une dépense publique scandaleuse, et une forme de désinvolture révoltante à l’égard des personnels concernés, qu’il s’agisse de celles et ceux qui sont sollicité.e.s sans être dédommagé.e.s comme de celles et ceux qui auraient pu contribuer efficacement dans le cadre de leur travail au sein du ministère et des académies à la constitution de ces focus groups et à la rédaction de synthèses de ces entretiens.

L’enseignement professionnel et ses personnels ne sont pas des "produits", ni des "consommateurs de réforme", pas plus que leurs élèves apparemment absents des focus groups. Les uns et les autres seraient en droit d'attendre de leur ministère une toute autre considération : ils mériteraient mieux que ce traitement délégué à une société privée de marketing, comme si le ministère redoutait d'organiser lui-même l'écoute de ses personnels, de ses élèves, et de ses partenaires. 

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[1] https://www.education.gouv.fr/installation-des-groupes-de-travail-pour-une-reforme-des-lycees-professionnels-343259 Voir également nos billets de blog :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/261122/confier-l-enseignement-professionnel-aux-regions-une-fausse-bonne-idee

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/261122/confier-l-enseignement-professionnel-aux-regions-une-fausse-bonne-idee

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/211022/lycees-professionnels-parisiens-ferme-deplace-segregue

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/240722/enseignement-professionnel-une-histoire-engagee-tous-les-sens-du-terme

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/240722/enseignement-professionnel-une-histoire-engagee-tous-les-sens-du-terme 

[2] https://stephenson-etudes.fr/fr/qui-sommes-nous

[3] Le courrier précise en annexe que « ce focus groupe s’inscrit donc dans cette démarche participative et vise à recenser les points de vue des professeurs (ou personnels éducatifs du LP ou chefs d’entreprises) sur les moyens nécessaires à l’atteinte des 4 objectifs stratégiques de la réforme » et que « Les échanges en focus groupe seront l’occasion de faire un diagnostic des parcours types actuels de l’élève (orientation, poursuite d’étude, décrochage, insertion professionnelle…) pour comprendre la vision des freins et des irritants pouvant freiner la réussite des élèves de la voie professionnelle du point de vue des participant et de réfléchir collectivement à des pistes de solution permettant d’y remédier ». Cela était-il hors de portée du ministère et de la direction interministérielle concernée ?

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