La querelle des portables au collège : un faux débat ?

Aller plus loin que le code de l’éducation ne le fait depuis 2010 dans l’interdiction des téléphones portables au collège, est-ce vraiment une simple mesure de bon sens, ou une entrave à la formation à un usage responsable des terminaux mobiles ?

Parmi les multiples annonces printanières du candidat désormais président de la République et celles, estivales, plus nombreuses encore, de son ministre de l’éducation nationale, figurait, au deuxième rang des mesures éducatives présentées dans le programme du candidat Macron  : « Nous interdirons l’usage des téléphones portables dans l’enceinte des écoles primaires et des collèges[1] ». En mars dernier, nous l’avions commentée en ces termes : « Annonce curieuse puisque l’article L511-5 du code de l’éducation, créé par la loi du 12 juillet 2010, stipule : « Dans les écoles maternelles, les écoles élémentaires et les collèges, l'utilisation durant toute activité d'enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur, par un élève, d'un téléphone mobile est interdite[2]».

J-M Blanquer a récemment repris cet objectif dans un entretien publié le 13/9 par L’Express :

« Il s’agit là encore de faire respecter les règles et le droit. L’usage des téléphones est déjà interdit en classe. Avec les principaux, les professeurs et les parents, nous devons trouver les moyens de protéger nos élèves de la dispersion occasionnée par les écrans et les téléphones. En conseil des ministres, nous déposons nos portables dans des casiers avant de nous réunir. Il me semble que cela est faisable pour tout groupe humain, y compris une classe[3] ».

L’argument de la lutte contre « la dispersion occasionnée par les écrans et les téléphones » est recevable. Mais, justement, le code de l’éducation a déjà finement cadré la question, en proscrivant l’usage du téléphone mobile « durant toute activité d’enseignement et dans les lieux prévus par le règlement intérieur ». On peut s’étonner naïvement qu’un ministre si attaché dans ses déclarations au renforcement de l’autonomie des établissements scolaires se défie de leur règlement intérieur et de la capacités des équipes pédagogiques, à qui le Président a exprimé en cette rentrée « la reconnaissance et la gratitude du peuple français pour (leur) action quotidienne», à le faire respecter. Le respect de cette interdiction repose sur la claire compréhension par tous du sens de cette règle, par son respect très scrupuleux par les personnels, et par la punition des élèves y contrevenant. Faut-il aller plus loin, en séparant physiquement les élèves de leur téléphone portable ? C’est apparemment ce qu’il a fallu faire en conseil des ministres pour que la règle soit effectivement respectée…

Encore une fois, le ministre joue la carte du bon sens près de chez vous. Et pourtant…

On peut objecter plusieurs arguments à ce bon sens apparent.

D’une part, est-il encore approprié de parler de téléphones mobiles quand nous disposons désormais de terminaux mobiles et d’écrans tactiles qui ont transformé les pratiques numériques de chacun et notamment des « indigènes du smartphone » dont font partie nos collégiens[4] ? Tenant compte de cette réalité, les programmes du cycle 4 (de la 5e à la 3e, justement) indiquent : «  Le monde contemporain a introduit à l'école les outils numériques qui donnent accès à une information proliférante dont le traitement constitue une compétence majeure. Le domaine 2 vise un usage éclairé de ces outils, à des fins de connaissance et pas seulement d'information, pour former des utilisateurs conscients de leurs potentialités mais aussi des risques qu'ils peuvent comporter et des responsabilités des utilisateurs ». On voit mal comment procéder à cette éducation de manière purement théorique, en interdisant la possibilité d’un usage éducatif et pédagogique des smartphones, qui sont bien autre chose que des téléphones, cette fonction ne représentant plus, et de loin, leur usage principal. Mais peut-être cette dimension des programmes du collège fait-elle partie du « n’importe quoi » contre lequel le ministre s’insurge à propos des programmes dans le même entretien à L'Express.

D’autre part, cette mesure permettrait-elle de mieux lutter contre les fractures distinguant jeunes favorisés et jeunes défavorisés dans les usages numériques[5] ? Est-ce en séparant les élèves de leur smartphone en classe que l’on améliorera les compétences académiques des plus fragiles et qu’on fera évoluer leurs usages numériques ? Les exemples ne manquent pas d’un recours au smartphone en classe pour accéder rapidement à une donnée précieuse pour le cours, ou à une référence utile, et faire ainsi acte de formation.

Troisième argument, n’y a-t-il pas contradiction, dans ce contexte, à vouloir que l’éducation conduise à responsabiliser les élèves et à les déresponsabiliser dans l’usage de leur smartphone ?

On ne s’attardera pas sur la mise en œuvre effective de cette mesure, prévue pour 2018, et notamment sur son coût en équipement mais aussi en temps utile.

Aussi, la vraie question à poser ne serait-elle pas, non d’interdire l’usage des smartphones en classe, mais de multiplier les occasions d’en apprendre progressivement un usage responsable, qui permet à tous et non aux plus favorisés d’en exploiter au mieux les potentialités en en éviter les dangers ?

 ______________________________________________________

[1] https://storage.googleapis.com/en-marche-fr/COMMUNICATION/Programme-Emmanuel-Macron.pdf

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006071191&idArticle=LEGIARTI000022494861

[3] http://www.lexpress.fr/actualite/societe/laicite-predicat-portable-au-college-ce-que-blanquer-a-dit-a-l-express_1943072.html

[4] Voir notre billet du 7 juin :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/070617/les-indigenes-du-smartphone-quels-usages-culturels

[5] Voir notre billet du 4 juin :

https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/040617/jeunes-favorises-et-defavorises-face-au-numerique-quelles-fractures-educatives

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.