Professeurs-documentalistes: «évolutions statutaires et reconnaissance accrue»?

Le travail d’aggiornamento accompli depuis 2012 dans le cadre de la refondation de l’école, a permis de saluer, en 2015, la publication de la circulaire du 10 août sur les missions des CPE. 2016 devrait voir la publication d’une nouvelle circulaire de mission des professeurs-documentalistes, si l’on en croit des déclarations récentes de la ministre.

Le 22 mars dernier, la ministre de l’éducation nationale a, dans le cadre de la Semaine de la presse et des médias dans l’école®, lancé la plate forme lirelactu.fr qui permettra avant la fin de l’année scolaire la lecture gratuite de 15 titres de presse nationaux dans les établissements d’enseignement secondaire[1]. A cette occasion, elle a rappelé la place grandissante de l’éducation aux médias et à l’information ainsi que "l’importance accrue" des professeurs-documentalistes, qui connaîtront prochainement des "évolutions statutaires et une reconnaissance accrue".

Le 10 août 2015, les conseillers principaux d’éducation ont bénéficié d’une nouvelle circulaire de missions[2], abrogeant la circulaire 82-482 vieille de 34 ans. Sur ce blog, nous avons montré[3] comment elle s’inscrit dans un ensemble de textes de refondation : la loi d’orientation et de programmation de 2013, mais aussi l’arrêté portant référentiel de compétences des métiers du professorat et de l’éducation du 1er juillet 2013[4].

La prochaine circulaire de mission des professeurs-documentalistes serait la première circulaire de mission qui leur serait spécialement consacrée, car la circulaire n° 86-123 du 13 mars 1986 concernait les « missions des personnels exerçant dans les centres de documentation et d'information »[5] : il n’y avait pas alors de professeurs-documentalistes, leur recrutement ayant débuté en 1989. Il ne fait pas de doute que ce premier texte s’inscrirait lui aussi dans le même contexte : celui des compétences communes des métiers du professorat et de l’éducation, celui des compétences spécifiques des professeurs documentalistes. Mais il faut ajouter à ces éléments communs, d’autres éléments.

D’une part, l’application des décrets n° 2014-940 et n° 2014-941 du 20 août 2014, qui a fait l’objet de la circulaire n° 2015-057 du 29-4-2015 intitulée Missions et obligations réglementaires de service des enseignants des établissements publics d'enseignement du second degré. D’autre part, la mise en œuvre des nouveaux programmes au collège à la prochaine rentrée.

La nouvelle circulaire devrait notamment mettre au clair ce que la circulaire d’avril 2015 appelle pudiquement  la « situation particulière des professeurs documentalistes » : « Concernant les professeurs documentalistes, le décret n'opère pas de distinction entre les enseignants des différents corps qui peuvent être chargés, avec leur accord, de fonctions de documentation et ceux ayant été recrutés par la voie du Capes de documentation. Ils doivent assurer un service hebdomadaire de 36 heures dans les conditions présentées ci-dessus. Les 30 heures peuvent comprendre, avec leur accord, des heures d'enseignement telles que définies au 1 du B du I de la présente circulaire. Chacune d'elle est alors décomptée pour la valeur de 2 heures. Les intéressés ne peuvent bénéficier d'heures supplémentaires.» Le diable se cachant dans les détails, il faut donc aller au « 1du B du I » de la circulaire (les professeurs –documentalistes apprécieront l’impureté de la numérotation ministérielle). Comme l’a souligné un billet de ce blog[6], « dans la situation actuelle, donc, seules les heures que le professeur-documentaliste consacre à l’accompagnement personnalisé en 6e et au lycée et aux travaux personnels encadrés en lycée seront considérées comme des heures d’enseignement, décomptées dans le service  pour la valeur de deux heures ». Depuis, la réforme du collège a compliqué encore la situation. Stratégiquement, rien n’interdit, et au contraire, même, tout exhorte les professeurs-documentalistes à intervenir dan le cadre des enseignements pratiques interdisciplinaires (EPI) et dans le cadre de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) qui fait partie des nouveaux programmes. Mais, pratiquement, l’éducation aux médias et à l’information (EMI) n’entre pas dans le très fameux « 1du B du I » selon lequel « les heures d'enseignement correspondent aux heures d'intervention pédagogique devant élèves telles qu'elles résultent de la mise en œuvre des horaires d'enseignement définis pour chaque cycle» : en effet, les horaires d’enseignement des cycles 3 et 4 ne prévoient pas d’heures d’EMI. Quant aux heures d’EPI, « elles sont prélevées sur les cours traditionnels qui y sont travaillés (toutes les disciplines contribuent aux EPI au cours du cycle) »[7]. Comme il n’y a pas d’heure d’EMI, cela signifie que la contribution des professeurs-documentalistes à l’EMI et aux EPI ne peut être considérée comme relevant des heures d’enseignement décomptées dans le service pour la valeur de deux heures. La prochaine circulaire éclairera peut –être ce que la ministre a voulu dire le 22 mars en affirmant que les professeurs-documentalistes « participeront aux EPI ».

Si la clarification dans ce domaine est fort attendue par les professeurs-documentalistes comme par les personnels de direction des établissements, les attentes vont bien au delà. La priorité première de la profession est peut-être moins de « sortir de plus en plus des CDI » comme l’a dit la ministre, que de sortir d’un certain isolement.  Dans ce domaine, les attentes sont fortes, comme j’ai pu le constater ce mois-ci encore dans les Landes et les Pyrénées Atlantiques, sur plusieurs questions. Le point commun de ces préoccupations, c’est le fait de se sentir souvent seul porteur ou presque de questions qui touchent très fortement la formation des élèves et la politique de l’établissement scolaire. L’éducation aux médias et à l’information existe dans les programmes. Mais comment la mettre en œuvre pratiquement, de manière cohérente et suivie, de la 6e à la terminale, et notamment au cycle 4 au collège ? Le professeur-documentaliste peut être le référent de l’éducation aux médias et à l’information, mais au sein d’une équipe pluridisciplinaire. Cette EMI est une des dimensions de la politique documentaire de l’établissement, qui, là aussi, engage le collectif de l’établissement autour d'une politique dont le professeur-documentaliste est garant. Et l’on peut dire la même chose de la réflexion à conduire sur « la prise en charge des élèves hors du temps de classe pour favoriser les apprentissages, notamment en mettant à leur disposition les espaces et les ressources nécessaires[8] ».

On le voit, la prochaine circulaire de mission des professeurs-documentalistes sera la bienvenue : attendue depuis… 1989, plusieurs fois mise en chantier sans que les chantiers successifs aboutissent, elle aidera non seulement les professeurs directement concernés mais l’ensemble des professionnels des établissements à mieux aborder ensemble des questions clés de la formation des élèves aujourd’hui et à élaborer une politique éducative et pédagogique concertée.


[1] www.education.gouv.fr/cid100319/najat-vallaud-belkacem-lance-la-plateforme-lirelactu.fr-pour-un-acces-gratuit-a-la-presse-dans-les-colleges-et-les-lycees.html&xtmc=lirelactu.fr&xtnp=1&xtcr=1

[2] http://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?cid_bo=91890

[3] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/310815/missions-des-conseillers-principaux-d-education-cpe-situer-la-circulaire-dans-son-contexte

[4] http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=73066

[5] https://www.reseau-canope.fr/savoirscdi/?id=209

[6] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-veran/blog/230215/obligations-de-service-en-documentation-le-grand-ecart-entre-politique-pedagogique-et-textes

[7] http://www.reformeducollege.fr/cours-et-options/epi

[8] La circulaire n° 2015-139, missions des CPE, précise que ces derniers y « participent, avec le(s) professeur(s) documentaliste(s), et dans le respect des missions de chacun »

 

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