"The Pattern Seekers" fait le lien entre les inventions humaines et l'autisme

Les systématiseurs extrêmes : selon Simon Baron-Cohen, le botaniste suédois Carl Linneas et les inventeurs Thomas Edison et Nikola Tesla, parmi d'autres francs-tireurs intellectuels, ont peut-être été de puissants penseurs "si et alors" tout au long de l'histoire. Il met cela en relation avec son analyse de l'autisme.

spectrumnews.org Traduction de "Book Review: ‘The Pattern Seekers’ links human invention — past, present and future — to autism traits"

Revue de livres : "The Pattern Seekers" fait le lien entre les inventions humaines - passées, présentes et futures - et les traits de l'autisme
par Claudia Wallis / 10 novembre 2020

Avant de s'asseoir pour écrire son nouveau livre, publié aujourd'hui, Simon Baron-Cohen, psychologue à l'université de Cambridge, a plaisanté avec son éditeur en disant que ce pourrait être le livre le plus court du monde - seulement trois mots. Ces mots ? Si, et alors. "C'est logique", écrit-il, "elle m'a demandé de les développer".

Et c'est exactement ce que fait le chercheur prolifique et provocateur sur l'autisme dans "The Pattern Seekers" :  How Autism Drives Human Invention [Les chercheurs de modèles : Comment l'autisme conduit l'invention humaine]." Le livre est essentiellement un argument de 272 pages pour soutenir l'hypothèse du Baron-Cohen selon laquelle toute innovation humaine découle de ce qu'il appelle le "mécanisme de systématisation" - la capacité à discerner et à manipuler les modèles de causalité.

Ce mécanisme cognitif, selon M. Baron-Cohen, est particulièrement fort chez les innovateurs dans tous les domaines - les arts aussi bien que les sciences - et aussi chez les personnes autistes, deux groupes qui, selon lui, se sont chevauchés tout au long de l'histoire.

C'est un argument audacieux, qu'il étaye par un bon degré de conjecture et de preuves rassemblées dans toute une série de domaines, dont l'archéologie, le comportement animal et les neurosciences. Il conclut par un appel passionné à l'action pour que la société moderne exploite mieux le pouvoir inventif des personnes autistes.

Les "chercheurs de modèles" couvrent toute l'histoire de l'humanité. Selon l'auteur, il y a quelque 70 000 à 100 000 ans, les hominidés ont développé le pouvoir du cerveau de penser systématiquement en utilisant la logique du "si et ensuite", et le résultat a été l'épanouissement de l'invention humaine.

L'agriculture a pris racine, suggère-t-il, lorsqu'un esprit systémique a remarqué que si une graine tombe dans un sol humide, et que le soleil brille dessus, alors la graine germera. Grâce à une répétition et à une expérimentation sans relâche, dans lesquelles une seule variable est modifiée, chaque nouveau modèle pourrait être testé, affiné et exploité. Selon M. Baron-Cohen, cela ajoute des "et" à la logique du "si" et du "ensuite" : Si une graine tombe dans un sol humide, que le soleil brille dessus, que je l'arrose quand il ne pleut pas, que j'enlève les mauvaises herbes et que j'ajoute du fumier au sol, alors les germes s'épanouiront et j'aurai une récolte.

La médecine, suppose-t-il, a commencé de la même façon : Si j'ai mal à la tête et que je mange de l'écorce de saule, alors mon mal de tête disparaît. Idem avec l'invention des outils : Si j'aiguise un morceau de silex et que je l'attache à une longue perche avec une fibre solide, je peux l'utiliser pour chasser efficacement une proie à une distance sûre.

Les chasseurs de modèles Les chasseurs de modèles
Baron-Cohen cite des études d'imagerie par résonance magnétique fonctionnelle suggérant que ce mécanisme de systématisation "dépend fortement" des connexions frontopariétales latérales dans le cerveau et d'une région appelée sillon intrapariétal.

Il insiste sur le fait que le mécanisme de systématisation est unique à l'Homo sapiens et consacre un chapitre entier à démolir toute supposition selon laquelle les premiers hominidés, y compris les Néandertaliens, possédaient cette capacité, malgré leur utilisation d'outils simples et du feu.

Dans un des chapitres les plus divertissants du livre, Baron-Cohen passe en revue une série de comportements animaux intelligents qui semblent refléter la pensée causale : les poulpes qui utilisent des coquilles de noix de coco comme armure, les dauphins qui utilisent des éponges de mer et des coquilles de conque comme outils de recherche, et les rapaces australiens qui déclenchent des incendies en laissant tomber des braises chaudes sur un champ sec, forçant les savoureuses souris des champs à se précipiter à découvert. Mais comme il l'a fait avec les géniteurs humains, Baron-Cohen les rejette comme des exemples d'"apprentissage associatif" plutôt que de cognition systématisée.

Les comportementalistes et anthropologues animaliers pourraient bien contester l'intrusion audacieuse du Baron-Cohen sur leur territoire.

Les lecteurs qui connaissent les théories et les études de Baron-Cohen sur l'autisme trouveront dans ce dernier volume un grand nombre de ses plus grands succès. Parmi eux, on trouve sa notion selon laquelle le cerveau des personnes autistes est essentiellement un cerveau hyper-masculinisé, rendu ainsi par des variations génétiques et par l'exposition prénatale à des niveaux élevés d'androgènes et d'oestrogènes dans le liquide amniotique. (Ses vastes études sur des échantillons amniotiques fournissent des preuves intrigantes de cette idée 1,2).

Systématiseur invétéré lui-même, Baron-Cohen soutient depuis plus d'une décennie que les gens peuvent être classés en fonction de leurs scores selon deux dimensions : l'empathie et la systématisation, telles que mesurées par des évaluations de sa propre conception. Selon ses propres études, environ un tiers des personnes et 40 % des femmes sont de type E, c'est-à-dire qu'elles sont fortes en empathie et un peu plus faibles en systématisation, un autre tiers des personnes et environ 40 % des hommes sont de type S, c'est-à-dire qu'ils sont forts en systématisation et plus faibles en empathie, et un dernier tiers sont de type B, c'est-à-dire qu'ils ont des capacités équilibrées 3.

Mais Baron-Cohen s'intéresse particulièrement au petit sous-ensemble de personnes - environ 3 % des hommes et 1 % des femmes, selon ses recherches - qui sont des systématiseurs extrêmes : des penseurs puissants, presque obsessionnels, qui ont tendance à être faibles en empathie, en particulier dans leur capacité à comprendre l'état mental d'une autre personne, une capacité connue sous le nom de "théorie de l'esprit".

Parmi ces "hyper-systématiseurs", il place des figures historiques comme le botaniste suédois Carl Linneas, les inventeurs Thomas Edison et Nikola Tesla, et des innovateurs modernes comme le fondateur de Microsoft Bill Gates et le pianiste Glenn Gould. Dans cette catégorie figurent également des personnes autistes, dit-il.

Bien que Baron-Cohen ne qualifie explicitement aucun innovateur historique d'autiste, il raconte des histoires sur le comportement social excentrique et les intérêts restreints de plusieurs d'entre eux, en particulier Edison, qui était si amoureux du morse qu'il a surnommé ses deux premiers enfants Dot and Dash.

Baron-Cohen croit clairement que parmi les nombreuses personnes autistes de la planète aujourd'hui, il y a des penseurs systémiques qui ont des pouvoirs inexploités pour inventer et créer. La partie la plus émouvante et aussi la plus pragmatique de "The Pattern Seekers" concerne ce profond gaspillage de potentiel.

Tout au long du livre, Baron-Cohen revient sur l'histoire d'un homme autiste avec lequel il a travaillé et qui, bien que déconcerté par une conversation ordinaire, a acquis une connaissance encyclopédique des plantes et une capacité à diagnostiquer précisément les problèmes de voiture simplement à partir du bruit d'un moteur. Et pourtant, bien qu'il ait postulé à des centaines d'emplois, cet homme, aujourd'hui âgé de 40 ans, reste au chômage. Un emploi, dit-il à M. Baron-Cohen, lui permettrait de surmonter la dépression et les pensées suicidaires qui l'assaillent : "Pourquoi personne ne me donne-t-il la chance de prouver que je peux contribuer, de me sentir inclus dans la société ?"

Baron-Cohen souligne plusieurs efforts pour favoriser l'emploi et la productivité des adultes autistes, dont une unité spéciale de l'armée israélienne. Il appelle à la mise en place d'un parcours scolaire qui permettrait aux enfants autistes de poursuivre leurs propres intérêts spécifiques plutôt que de s'enfouir dans un programme d'études large mais superficiel.

Il reconnaît que de nombreuses personnes autistes sont confrontées à des conditions et à des handicaps qui limitent leur capacité à contribuer, mais qui pourrait contester son point de vue selon lequel beaucoup trop de talent va être gaspillé ?

"Lorsque les qualités hyper-systématisantes de l'autisme sont soutenues et entretenues", écrit-il, "les compétences et les talents uniques des personnes autistes peuvent briller - à leur avantage et à celui de la société".

Claudia Wallis est chroniqueuse santé et rédactrice en chef adjointe de Scientific American. Elle a été rédactrice scientifique pour Time Magazine et ses travaux ont également été publiés dans le New York Times, Fortune et The New Republic.

Références:

  1. Baron-Cohen S. et al Mol Psychiatry 20, 369-376 (2015) PubMed
  2. Baron-Cohen S. et al Mol Psychiatry 25, 2970-2978 (2020) PubMed
  3. Greenberg D.M. et al. Proc. Natl. Acad. Sci. USA 115, 12152-12157 (2018) PubMed

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