La brèche

Qu’on se le dise, notre seule vraie chance de garder un monde vivable c’est d’arriver à sortir du cours normal des choses et c’est là, avec l’énergie et l’ingénuité des nouveaux venus, que les gilets jaunes ont réussi à ouvrir une brèche.

« Il faut s’assurer que le processus de réforme ne va pas dérailler à cause de ce qui se passe en ce moment, donc il faut apaiser » (Philippe Aghion, économiste et conseiller d’Emmanuel Macron, le 4 décembre 2018)[1].

Rarement l’expression « acheter la paix sociale » n’a eu autant de sens. Ce qu’a fait Emmanuel Macron lundi soir c’est ouvrir le carnet de chèques pour congédier les importuns. 10 milliards d’euros pour rentrer à la maison. Il ne change pas de cap, il paie pour garder le même.

Depuis, dans les journaux, sur les plateaux, finit la bienveillance avec le populo, avec « la France qu’on ne voit jamais », l’heure est au froncement de sourcil, à la leçon de morale paternaliste sur le mode du « bon, maintenant il faut être raisonnable et rentrer chez vous ». Le peuple au début c’est sympa, mais on s’en lasse, et ce d’autant plus qu'il a le mauvais goût de ne pas se satisfaire de ce qu’on lui donne, qu'il a l’outrecuidance du mendiant qui réclame davantage.

A écouter les gens raisonnables, l’heure serait donc au retour à la normale, « le fleuve doit rentrer dans son lit », la vie quotidienne doit reprendre.  Mais de quelle situation « normale » parle-ton ?

 « La normale », c’est une situation où les émissions de gaz à effet de serre sont reparties à la hausse dans notre pays. Entendre dire à ce propos que le mouvement des gilets jaunes met un coup d’arrêt à « l’ambition écologique » du gouvernement est proprement malhonnête. La démission de Nicolas Hulot aurait du finir de convaincre ceux qui en doutaient encore : ce pouvoir n’a aucune forme d’ambition sur le plan de l’écologie.

« La normale », c’est une situation où nous payons toujours le coût économique et social de la crise de 2008, sans qu’aucune véritable leçon n’ait été tirée en matière de réglementation bancaire et financière. Une situation où un nouveau crack, gonflé par la création monétaire des banques centrales des dix dernières années, parait inévitable.

« La normale », c’est une situation où les inégalités se creusent, où la richesse de quelques-uns augmente dans des proportions obscènes tandis que le chômage, les bas salaires et la précarité du travail fragilise de plus en plus les plus modestes.

« La normale », c’est une situation où les services publics (hôpitaux, universités, EHPAD, …) sont euthanasiés par l'assèchement de leurs ressources.

« La normale », c’est une situation où les règles absurdes de fonctionnement de notre monnaie, l’Euro, affament le peuple Grec et menacent la paix sur le continent.

« La normale », c’est Emmanuel Macron qui refuse de donner un pavillon à l’Aquarius. Etc.

Et rien dans ce qui a été annoncé lundi soir ne changera cette situation. Alors non, ce n’est pas le changement qui serait dangereux. C’est la poursuite dans la voie dans laquelle nous sommes qui nous conduit au désastre. En réalité, et particulièrement sur le plan climatique où aucun retour en arrière ne sera possible, ce dont nous avons besoin c’est d’une grande bifurcation, d’une rupture, d’une métamorphose … appelez ça comme vous voulez, mais ceci ne pourra venir que d’un grand mouvement social. Quoi d’autre en effet pour renverser les rapports de force avec les lobbys économiques qui interdisent aujourd’hui toute forme de changement ? Pour transformer profondément les imaginaires sociaux ? Pour recréer un projet collectif et modifier en profondeur les comportements de chacun?

Qu’on se le dise, notre seule vraie chance de garder un monde vivable c’est d’arriver à sortir du cours normal des choses et c’est là, avec l’énergie et l’ingénuité des nouveaux venus, que les gilets jaunes ont réussi à ouvrir une brèche. Alors non, ne reculons pas, ne rentrons pas à la maison : engouffrons nous !

 

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-12h30/journal-de-12h30-du-mardi-04-decembre-2018

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