Qui suis-je si je suis née femme et perçu comme un homme aujourd’hui?

Je suis née femme. Ou plutôt assignée de corps et de genre femme à la naissance comme la moitié de l’humanité. Chemin faisant, je n’ai pas été et je ne suis pas ce qu’on attend d’une « femme » en termes d’ (hétéro)sexualité, de pilosité, de répartition des graisses, de muscles, d’organes génitaux, de torse/poitrine, de cheveux, de comportements et de vêtements.

(réponse en fin d’article)

Je suis née femme. Ou plutôt assignée de corps et de genre femme à la naissance comme la moitié de l’humanité. Chemin faisant, je n’ai pas été et je ne suis pas ce qu’on attend d’une « femme » (ou d’un « homme » d’ailleurs) en termes d’ (hétéro)sexualité, de pilosité, de répartition des graisses, de muscles, d’organes génitaux, de torse/poitrine, de cheveux, de comportements et de vêtements.

Au cours de ma vie j’ai transgressé l’un puis l’autre ou plusieurs de ces critères - comme beaucoup d’entre nous -  et aujourd’hui l’ensemble de ces critères. Naviguant dans les eaux troubles entre homophobie et transphobie sur un radeau anti-patriarcal qui tente de fuir le sexisme d’où je viens. En d’autres termes j’ai résisté contre la grande fabrique de la différence des « hommes » et des « femmes » qui permet la domination des uns sur les autres.

J’insiste sur le fait qu’on n’a pas seulement construit un genre féminin (un ensemble de comportements) mais également inventé un corps féminin (et un corps masculin) reflet des dominations en sous et mal nourrissant les « femmes »[1], en les empêchant de se mouvoir, en les stressant continuellement, en calibrant au bistouri les sexes, en les abreuvant d’œstrogènes et de progestérone[2], en les enjoignant à différentes normes esthétiques de pilosité et d’odeurs, etc. Tout un projet eugéniste sur des milliers d’années qui a binarisé nos corps, nos sexes, sexualités, nos systèmes hormonaux, nos gènes.

Aujourd’hui je prends de la testostérone dans le dosage que je choisis (un peu, beaucoup, pas du tout, ça dépend) ce qui modifie mon apparence. Je n’estime pas me situer sur le spectre masculin mais ainsi reconquérir d’autres formes de corporalités supprimées, prolonger mes luttes et améliorer ma santé mentale (voir ci-dessous) et physique (lutte contre l’endométriose et la dépression[3]).

Je n’aurai jamais rien à voir de près ou de loin avec un homme cisgenre[4] quand bien même j’aurais de la barbe. La seule définition des hommes cis n’est pas d’avoir une nature physique et/ou comportementale mais, pour protéger leurs privilèges de classe, d’exercer leur domination sur les femmes (trans, intersexes, cis) et les personnes LGBTI qui par leur existence transgressent les normes de genre/sexe/sexualité qui révèlent que les concepts d’ « homme » et de « femme » sont des construits et non des natures. Pas de risques donc parce que je ne serai jamais en position de pouvoir ou de volonté d’opprimer en termes de classe les femmes et que je suis moi-même opprimé.e par le cishétéropatriarcat.

Ma socialisation de femme opprimée par les hommes cis inclue toutes les violences qui ont été perpétuées à mon égard et dont mon « moi » est perclus. Mon apparence dite masculine est aussi une tentative de me mettre à couvert dans l’espace public des agressions sexuelles. De rebattre thérapeutiquement mes cartes mentales en changeant de projection de genre. Une gestion des traumas somme toute qui, s’ils s’incarnent dans l’individu, proviennent d’oppressions systémiques et à ce titre demandent thérapie individuelle et action politique collective. Cette apparence dite masculine me met au carrefour cohérent de me protéger sur certains plans tout en militant activement contre ce qui m’a détruit car je transgresse par mon existence les normes de genre, de corps et de sexualité qui fondent les catégories patriarcales d’  « homme » et de « femme ». Le politique est thérapeutique et le thérapeutique est politique.

Ces transgressions et cette attaque viscérale du patriarcat a évidemment un coût : je rencontre d’autres agressions physiques auxquelles je n’étais pas préparé.e quand je suis perçu.e comme PD/trans/butch. Les coûts matériels sont exorbitants en termes d’emploi, de logement, de mobilité territoriale et administrative (lié aux papiers notamment : pour certain.e.s je n’ai pas « la tête d’une femme » malgré le 2 inscrit sur ma carte vitale), d’accès aux soins (ex : aller chez un.e gynécologue), de blocages familiaux, de violences quotidiennes et intimes. De questionnement quant à garder ou enlever des parties de mon corps comme mes seins. J’aime mes seins mais pour la plupart des personnes une barbe et des seins ce n’est pas acceptable - au revoir la piscine, la plage et bonjour la compression par le binder[5]. Se poser la question de la mammectomie donc, au-delà de ce que « je » souhaite mais pour ce qui me permettrait d’être sans qu’on me sanctionne pour exister en zone non-binaire.

Sans oublier les attaques transphobes de personnes instrumentalisant le féminisme en invoquant mes « nouveaux privilèges » liés à ma « masculinité ». Attaques dont sont également victimes les femmes trans ou il y a quelques années les lesbiennes butch, soit quand des personnes « confondent » totalement ce qu’elles perçoivent comme masculin avec les liens de domination entre classes qui font qu’un homme cisgenre les oppresse. C’est le fameux « l’habit ne fait pas le moine ». En sus ces personnes n’ont peut-être pas encore déconstruit qu’il n’y avait pas de « nature » homme ou femme et manifestement y tiennent beaucoup. D’être identifié.e.s clairement « homme » ou « femme » leur rapporte en effet des privilèges car la société patriarcale a besoin de récompenser ceux et celles qui y contribuent pour perdurer. Or cette théorie d’une nature à être homme ou femme est ce qui permet le patriarcat qui s’appuie sur une différence absolue, une altérité, pour justifier deux traitements. Les contributeurs majeurs de cette déconstruction qui permet l’assise d’un projet féministe sont justement des personnes transgenres et intersexes.

Je vis ma transition comme un prolongement de la stratégie de résistance (elles sont multiples) que j’avais adopté étant enfant comme « garçon manqué ». Déjà à l’époque il ne s’agissait pas pour moi d’être un garçon mais tenter d’éviter les violences notamment sexuelles (même si les garçons y passent aussi)[6] et restrictions faites aux filles : vivre la liberté de me mouvoir, la liberté de regarder plutôt que d’être surveillée/convoitée en adoptant des comportements, vêtements, coupes de cheveux dites masculines.

Je revendique toujours aujourd’hui que ces notions de corporalité et de position de sujet libre dites « masculines » nous appartiennent à tou.te.s et je dis que la classe des hommes cis s’en est arrogée les privilèges en les confondant avec lui-même. Je revendique tout autant et également comme programme politique ma culture, mon vécu et mes esthétiques en tant que membre de groupes dominés (des femmes, des trans et des gouines en l’occurrence) : le pouvoir avec l’autre et non pas sur l’autre, les émotions contre la rationalité, l’empathie contre la violence, faire partie d’un tout vivant contre disséquer les parties, les transcendances contre la science, la politisation contre les dominations.

Autrement et magistralement écrit par Audre Lorde dans Sister Oustider « Lorsque nous considérons, avec des yeux européens, le fait de vivre exclusivement comme un problème à résoudre, nous ne comptons que sur nos idées pour nous libérer, car les pères blancs nous ont enseigné que c’était ce qui était le plus précieux. Mais au fur et à mesure que nous entrons en contact avec notre propre conscience ensevelie, conscience non européenne qui envisage l’existence comme une expérience à vivre, nous apprenons à chérir de plus en plus nos émotions, à respecter ces sources cachées de pouvoir d’où jaillit la connaissance véritable, celle qui donne naissance à des actions durables. »

 

Je suis féministe.

 

[1] https://www.cairn.info/revue-journal-des-anthropologues-2015-1-page-19.htm

[2] https://blogs.mediapart.fr/juliet-drouar/blog/201219/la-testosterone-un-traitement-pour-lendometriose-et-un-antidouleur

[3] https://blogs.mediapart.fr/juliet-drouar/blog/201219/la-testosterone-un-traitement-pour-lendometriose-et-un-antidouleur

[4] Contraire de Transgenre. Une personne « née homme », assignée homme à la naissance et dont le genre lui correspond

[5] Bande pour compresser la poitrine

[6] https://blogs.mediapart.fr/juliet-drouar/blog/131219/la-culture-de-linceste

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