Omission fiscale de Dupond-Moretti : manuel pour tenter d’étouffer une affaire

Comment procède un ministre, face à une information très embarrassante que Mediapart s’apprête à sortir sur lui, pour imposer ses mensonges ? Pour le savoir, il faut observer la master class de communication qu’a livrée le garde des Sceaux, mercredi 7 juillet, avec l’aide complaisante du journal « L’Opinion ».

Comment procède un ministre face à une information très embarrassante qui s’apprête à sortir sur lui ? Pour le savoir, il faut observer la master class de communication qu’a livrée Éric Dupond-Moretti, mercredi 7 juillet, avec l’aide complaisante du journal L’Opinion.

Au départ, il y a une enquête de Mediapart. Alerté depuis plusieurs semaines sur un possible problème dans la déclaration d’impôts du ministre de la justice, nous travaillons sur le sujet, en appelant tous azimuts les administrations, les cabinets, les institutions, pour nous faire confirmer l’information et obtenir les précisions nécessaires.

Une fois la confirmation obtenue, nous envoyons le contradictoire à son chargé de communication dès mercredi, 8 heures du matin, en donnant comme heure de publication 15 heures, dans l’idéal, le garde des Sceaux ayant peut-être besoin de plus de temps pour nous répondre.

Tout journaliste qui s’apprête à publier une information sensible doit laisser, par souci déontologique et en cas de procès en diffamation, un délai à la personne mise en cause. Mais tout journaliste sait aussi que la personne en question peut profiter de ce délai pour organiser sa riposte, tenter d’amoindrir la portée de l’information et distiller ses éléments de langage.

C’est exactement ce qui s’est produit mercredi. Le hasard faisant bien les choses, L’Opinion publie, moins d’une heure avant l’échéance fixée, un « exclusif » titré « Un “oubli” de 180 000 euros oblige Éric Dupond-Moretti à rectifier sa déclaration fiscale ». Premier plaisir qu’on peut imaginer pour le ministère : empêcher Mediapart de sortir un scoop.

Les bénéfices tombent ensuite en cascade. Car ceux qui ont donné l’information au quotidien libéral ont su réduire la portée de l’information, en la réduisant à de l’anecdotique, avec le soutien aveugle d’une partie de la presse, qui s’est contentée de prendre pour argent comptant, c’est le cas de le dire, la com’ de la Place Vendôme.

La première information publiée par L’Opinion est fausse. Alors qu’Éric Dupond-Moretti a omis de déclarer 300 000 euros, l’article fait état de 180 000 euros. Mauvaise compréhension ? Communication ambiguë du ministère ? En tout état de cause, le journal a confondu les sommes à déclarer à l’administration fiscale et l’impôt à payer dessus…

Dans la foulée de la publication de notre propre enquête, L’Opinion corrige discrètement son erreur, sans notifier à ses lecteurs et lectrices la modification. La phrase « une somme que l’ancien avocat n’avait pas déclarée » devient « une somme que l’ancien avocat n’avait pas réglée ». Celle expliquant que le contrôle fiscal dont le garde des Sceaux a fait l’objet, à son entrée au gouvernement, n’avait rien donné, reste.

Il s’agit pourtant d’un mensonge. Car si la Direction nationale de la vérification des situations fiscales (DNVSF) de Bercy n’a rien « identifié », comme l’écrit le journal, c’est tout simplement parce qu’elle n’a pas terminé ses vérifications. L’avocat fiscaliste du ministre de la justice le sait lorsqu’il « s’aperçoit d’une erreur » en mai 2021.

Dès lors, il sait aussi que ces vérifications peuvent conduire à ce que cet « oubli » de 300 000 euros soit rapidement découvert par l’administration fiscale. Dans une telle situation, on peut aisément comprendre l’intérêt à prendre les devants, le dispositif du droit à l’erreur permettant une réduction de 50 % des intérêts de retard.

Ni vu ni connu, le mal est fait. L’information sort de travers. Et les autres médias embrayent. BFMTV martèle l’idée selon laquelle « le ministre a déclaré de lui-même une erreur qui n’avait pas été repérée par l’administration fiscale ». À ce mensonge s’ajoutent ceux qui nourrissent la contre-attaque organisée par les troupes macronistes sur les réseaux sociaux.

Sur Twitter, les soutiens d’Éric Dupond-Moretti s’approprient tout naturellement les arguments utilisés par la droite et l’extrême droite contre Mediapart depuis presque toujours. Le premier, devenu avec le temps un classique du genre et de mauvaise foi, concerne l’interminable feuilleton de la TVA sur la presse.

Dans ce dossier bien connu de nos lecteurs et lectrices (lire ici, et encore ), nous n’avons jamais rien dissimulé de nos intentions, dans un combat de principe pour l’égalité entre presse imprimée et presse numérique, autrement dit pour la neutralité du support. Ce combat pionnier, nous l’avons gagné, d’abord en France en 2014, puis à l’échelle de l’Union européenne en 2018.

En revanche, le combat judiciaire continue s’agissant des pénalités injustifiées qui nous été imposées et que nous avons contestées devant la justice administrative. Voilà pour les faits. Mais la com’ politique et ses relais trollesques n’en ont cure. Eux cherchent à faire de la mousse pour masquer les informations qui les gênent. Et le pire, c’est que cela marche.

Rapidement, les noms de « Mediapart » et de « Plenel » ont intégré la liste des tendances Twitter, tandis que celui de Dupond-Moretti a stagné dans les limbes de l’indifférence numérique. Un mensonge répété 100 fois reste un mensonge, mais il devient une opération de com’ réussie lorsqu’il parvient à minimiser les 300 000 euros d’omission fiscale d’un ministre.

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