Discuter avec Edouard Philippe d’un conseil de presse? A quoi bon…

Le premier ministre invite ce mercredi 17 juillet les « associations et représentants » de journalistes à un « temps d’échange suite aux récentes interrogations sur la loi de 1881 relative à la liberté de la presse et sur les conseils de presse ». Nous irons, mais pour réaffirmer que dans le contexte actuel, ce sera sans nous…

« Le nouvel exécutif a-t-il un problème avec la liberté de la presse ? » C’est par ces mots que le 13 juin 2017, soit un mois après l’élection d’Emmanuel Macron à l’Élysée, une vingtaine de sociétés de journalistes s’insurgeait déjà contre la considération du nouveau pouvoir envers le droit d’informer. Depuis, la question posée n’a hélas cessé de se confirmer. Et l’accumulation des atteintes à la liberté de la presse donne le vertige, tant il semble compliqué d’en dresser un bilan exhaustif.

Pêle-mêle : violences policières répétées (notamment contre les photographes) dans les manifestations et mises en garde à vue de certains d’entre eux (lire ici ou ici), auditions de journalistes à la DGSI (lire ici), remise en cause de la loi fondatrice de 1881 (lire ici), tentative de perquisition illégale dans les locaux de Mediapart, sur fond de nomination très politique d'un nouveau procureur de Paris.

" La liberté d'expression et la liberté de la presse sont menacées " © Mediapart

À cet état des lieux proprement sidérant, qui a été l’objet de notre dernière émission MediapartLive (voir ci-dessus), s’ajoute une série de propos insupportables de la part de celui qui se prétend rempart contre l’illibéralisme de Viktor Orban mais qui en reprend la plupart des codes en matières de restriction des libertés.

De cette presse « qui ne cherche plus la vérité », il y a un an au moment de l’affaire Benalla, jusqu’à ce mardi et son affirmation d’un refus d’une « République de la délation » concernant l’affaire Rugy, Emmanuel Macron fait montre d’un point de vue particulièrement liberticide face à la presse indépendante, déjà énoncé dans la loi sur le secret des affaires en 2018.

En 2019, après la loi fake news, puis celle contre la haine sur Internet, ce pouvoir voudrait réglementer autrui en évitant de se regarder soi-même, alors que le gouvernement ne semble avoir aucune limite en matière de fausses informations (la plus spectaculaire étant celle de la Pitié-Salpétrière, mais nous avions dressé auparavant un inventaire déjà vertigineux de ces mensonges), et alors que l’usage des réseaux sociaux par la sphère des militants macroniens n’a rien à envier aux diverses fachosphères qui gangrènent les espaces de discussions numériques.

Dans ce contexte général, la réflexion toujours en cours sur la création d’un conseil de presse par l’État est ubuesque, au moment où le secrétaire d’État au numérique Cédric O n’hésite pas à parler de son souhait de voir naître, avec ou sans l’accord de la profession, un conseil de l’ordre des journalistes.

Nous ne sommes évidemment pas opposés par principe à une instance de déontologie qui aurait pour but d’améliorer la confiance du public envers les médias (telle qu'elle existe en Belgique ou au Québec). Mais nous ne pouvons dissocier la renaissance de ce projet, à la demande expresse du gouvernement, du contexte français et des ses caractéristiques : d’une part, une défiance accrue des pouvoirs politiques et économiques, étatiques et partisans, vis-à-vis de la presse « libre et indépendante » ; d’autre part, un retard et des régressions en termes de lois fondamentales protégeant le droit de savoir du public, qui est cœur de la mission professionnelle et démocratique des journalistes.

De même qu’il n’est jamais sain de voter dans l’émotion et la précipitation des lois d’opportunité, par exemple des lois sécuritaires sous le choc de fait-divers, d’attentats ou d’émeutes, nous ne prêterons pas la main à une manœuvre de circonstance où l’actuel climat de défiance contre les médias servirait d’alibi à une régression, fût-elle apparemment minime, de libertés fondamentales plus importantes que le droit de vote : liberté d’informer, liberté de s’exprimer.

Mediapart s’inquiète d’un dispositif qui, dans le contexte de faible intensité démocratique français, notamment en termes de presse libre et indépendante, sera détourné au service du conformisme médiatique et d’un journalisme plus soucieux du respect des pouvoirs établis que de l’exercice, fut-il dérangeant, du droit de savoir. Dans tous les cas, nous estimons que la création de ce Conseil de presse supposerait des préalables qui ne sont pas remplis, notamment en matière de transparence économique des médias, d’indépendance garantie des rédactions, de droit d’accès aux documents publics, de protection et de renforcement de la loi de 1881.

Après avoir rencontré Franck Riester en janvier dernier pour lui tenir un discours similaire (lire notre billet d’alors), la Société des journalistes de Mediapart répondra à la sollicitation du premier ministre, pour réaffirmer cette même position de principe.

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