Sur trois livres citoyens

C’est l’un des plaisirs que procure un journal participatif : on y fait des rencontres enrichissantes. Je voudrais en témoigner au travers de trois personnes dont j’ai fait la connaissance au travers de Mediapart et qui m’ont beaucoup apporté et aidé dans mon activité de journaliste. Trois personnes qui n’ont aucun point commun entre elles sinon qu’elles viennent de prendre la plume pour écrire des livres qui méritent attention. Des livres citoyens, si je puis dire.

C’est l’un des plaisirs que procure un journal participatif : on y fait des rencontres enrichissantes. Je voudrais en témoigner au travers de trois personnes dont j’ai fait la connaissance au travers de Mediapart et qui m’ont beaucoup apporté et aidé dans mon activité de journaliste. Trois personnes qui n’ont aucun point commun entre elles sinon qu’elles viennent de prendre la plume pour écrire des livres qui méritent attention. Des livres citoyens, si je puis dire.

La première de ces personnes que mon activité de journaliste à Mediapart m’a permis de connaître est Thomas Clay, qui est professeur de droit privé et doyen honoraire de la faculté de droit et de science politique de l’Université de Versailles et qui est le meilleur spécialiste français du droit de l’arbitrage. J’ai fait sa connaissance le 10 septembre 2008. Ce jour-là, la commission des finances de l’Assemblée nationale procédait à des auditions de diverses personnalités pour établir les rouages de ce que l’on commençait à appeler le scandale Tapie, et parmi ces personnalités, il y avait Bernard Tapie lui-même.

Il y avait donc foule, ce jour-là, à l’Assemblée et une cohorte de journalistes entourait Bernard Tapie, la vedette de ces auditions. Mais je dois dire que, pour ce qui me concerne, ce n’est pas le héros de ce scandale qui a le plus retenu mon attention. C’est Thomas Clay, que je ne connaissais donc pas, et qui, auditionné lui aussi par la commission en sa qualité de spécialiste de l’arbitrage, a clairement dit tous les doutes et les suspicions que lui inspirait la sentence allouant 403 millions d’euros à Bernard Tapie.

Clair et limpide, son diagnostic a fortement retenu mon attention. Car depuis la sentence, rendue le 7 juillet 2008, j’avais publié de nombreuses enquêtes qui pointaient déjà les irrégularités dans cette affaire Tapie et je commençais à me demander si l’arbitrage n’avait pas été arrangé. Or, Thomas Clay, avec ses compétences en droit que je n’avais pas, a lui-même exprimé ce jour-là devant les députés tous les doutes que la procédure lui inspirait. Rendant compte de cette journée dans un article pour Mediapart, c’est à Thomas Clay que j’ai donc consacré l’essentiel de mon compte rendu et beaucoup moins à Bernard Tapie auquel toute la presse a consacré ses grands titres. On retrouvera ici mon article.

Or, depuis, Thomas Clay n’a cessé de m’aider. Je veux ici lui en témoigner ma gratitude. Juriste rigoureux et obstiné, il n’a cessé, depuis, de me prodiguer ses conseils et de me faire part de ses analyses. Avec François Bayrou et quelques autres, il fait partie des rares avec lesquels j’ai formé une sorte de « GIE démocratique », sans lequel le scandale Tapie aurait fini par être enfoui. Il s’en est fallu d’un rien pour que l’affaire ne soit effectivement enterrée. Et Thomas Clay est l’un de ceux qui ne s’est jamais résigné et s’est battu, usant de son autorité de juriste, pour que le droit finisse par l’emporter.

C’est dire l’intérêt que j’ai pris à lire le livre qu’il vient d’écrire « Les lois du sarkozisme » (Editions Odile Jacob, 88 pages, 13,90€). Car tout Thomas Clay est sans doute dans cet ouvrage : c’est celui d’un juriste citoyen. Rigoureux et engagé.

Ouvrage utile parce que du sarkozisme, on retient le plus souvent l’affairisme qui a marqué le précédent quinquennat, émaillé par les grands scandales que l’on connaît, du scandale Tapie, précisément, jusqu’à l’affaire Bettencourt, en passant par le scandale des financements libyens et bien d’autres encore. Et pour le reste, beaucoup de commentateurs, myopes ou complices, n’attachent guère d’importance au sarkozisme, qu’il décrivent d’abord comme une méthode de gestion publique chaotique ou brouillonne. Thomas Clay, lui, ruine cette vision des choses et montre que la sarkozisme a porté un projet, du point de vue du droit, beaucoup plus cohérent qu’on a bien voulu le dire. Et surtout beaucoup plus dangereux, puisque son ambition était de remettre en cause certaines des valeurs fondatrices de la République.

Passant en revue les grandes lois progressistes du XXème siècle et notamment celles de la IIIème République, Thomas Clay, qui est proche d’Arnaud Montebourg, s’applique ainsi à montrer méticuleusement la cohérence des réformes de Nicolas Sarkozy sur le plan du droit. Ou plutôt la cohérence des… contre-réformes, puisque l’œuvre sarkoziste a d’abord été une œuvre de détricotage.

Il faut donc lire l’essai de Thomas Clay, qui est l’un des animateurs du club de réflexion « Droits, Justices et sécurités » (voir ici « l’édition participative » qu’il tient sur Mediapart). Parce que la droite est plus que jamais, aujourd’hui, dans des logiques de transgression, et qu’elle prend des libertés de plus en plus fréquentes avec les valeurs fondatrices de la République : ce petit essai consacré au passé  sarkoziste a donc valeur d’alerte pour l’avenir. Mais aussi parce que la gauche est elle-même parfois malheureusement happée par ces logiques destructrices de détricotage : lisant les constats alarmistes que dresse que le juriste par exemple sur la remise en cause du droit des salariés, à l’initiative de Nicolas Sarkozy, on ne peut s’empêcher de penser que François Hollande a malheureusement poursuivi la même œuvre de destruction, en donnant son parrainage à une réforme du marché du travail qui ébranle tout le droit du licenciement – droit qui ne freine pas les licenciements mais qui a pour utilité démocratique d’offrir aux salariés des voies de recours en cas d’arbitraire.

Philippe Bilger est une autre de ces personnalités que j’ai pu approcher et apprendre à apprécier au fil de mon travail de journaliste au cours de ces dernières années. Rencontre d’un tout autre type et tout aussi récente. Car dans le passé, nos chemins ne s’étaient jamais croisés. C’est son frère, Pierre Bilger, l’ancien patron d’Alstom, que je connaissais et sur lequel j’avais déjà écrit : du temps où j’étais au Monde, j’avais rédigé un éditorial, le jour où il avait choisi de renoncer à son « golden parachute » pour saluer ce geste sans précédent – et que depuis aucun autre grand patron n’a imité.

Est-ce cela qui a servi de trait d’union entre Philippe Bilger et moi-même, pour que nous finissions par faire connaissance ? En tout cas, assez vite, dans les turbulences de l’affaire Tapie, j’ai appris à apprécier son langage de liberté, alors qu’il était encore avocat général. Personnage atypique et chaleureux, tenant un blog d’une exceptionnelle qualité, il est proprement inclassable.

Avec lui, j’ai d’importantes divergences sur de nombreux sujets – nous nous en amusons, quand nous débattons ensemble. Mais jamais sur les règles de l’Etat de droit. Et c’est ce qu’il y a de si profondément attachant chez Philippe Bilger : mettant de côté ses éventuelles convictions partisanes, il défend toujours ces règles de l’Etat de droit, fussent-elles bafouées par des personnalités qui pourraient être politiquement de la même sensibilité que lui.

Voilà, en quelque sorte, la relation que j’entretiens avec Philippe Bilger depuis quelques années : sur beaucoup de choses, nos regards divergent-ils sans doute souvent mais c’est un « honnête homme », dans le sens ancien du terme... Nous n’évoluons pas dans les mêmes univers mais ce même attachement aux règles démocratiques nous relie.

C’est la raison pour laquelle j’ai toujours attaché de l’importance à ce qu’écrivait Philippe Bilger. Sur son blog. Ou dans ses livres. Il suffit d’ouvrir son dernier essai « La France en miettes » (Fayard, 194 pages, 17€) pour comprendre la richesse de l’auteur. Même si ses sympathies partisanes ne penchent pas vers la gauche, il dresse des années Sarkozy un bilan terrible et lucide, en usant de cette formule sans appel : « L’état de droit à la corbeille ». Mais cela ne l’amène pas plus à accabler les premiers mois du quinquennat Hollande. Non ! Sous sa plume, il y a plutôt une forme de désabusement d’autant plus remarquable que l’auteur n’a pas de sympathie affichée pour les socialistes : « François Hollande n’a pas su ou pas voulu inventer un type original de réaction contre un quinquennat facilement critiquable mais implacable dans son emprise sur l’esprit public, il a probablement manqué un rendez-vous fondamental avec une société qui aspirait moins à l’expression et à l’expansion d’une gauche dogmatique qu’à l’instauration d’une histoire de France apaisée, respectueuse mais vivante. Au fond, pourquoi pas la normalité, mais à la condition qu’elle emporte, entraîne, mobilise et fasse espérer ? »

De ces regards croisés sur le dangers du sarkozisme et de l’évanescence du hollandisme ressort donc un tableau plutôt désespérant, « crépusculaire » dit à bon droit l’auteur, d’une société qui se délite, qui se fracture irrémédiablement. En bref, le regard de Philippe Bilger n’est pas le mien, mais il m’a toujours beaucoup apporté.

La troisième personne que je veux ici saluer évolue dans un tout autre univers. Il s’agit de Patrick Saurin, qui est membre de l’exécutif du syndicat Sud des Caisses d’épargne. Lui aussi, je l’ai connu par hasard. Engageant ma première grande enquête, à l’approche de la création de Mediapart, c’est sur cette banque des Caisses d’épargne que j’ai, dans un premier temps, commencé à travailler. Enquête mouvementée puisqu’elle m’a valu par la suite douze mise en examen pour diffamation, avant finalement que ces plaintes déposées par la direction de la banque ne soient retirées et que Mediapart obtienne même la condamnation de cette direction pour poursuites abusives.

Or, lors de cette première enquête, voulant recueillir les points de vue des différentes parties prenantes de cette histoire, j’ai appelé tous les syndicats de l’entreprise, dont le syndicat Sud. C’est ainsi que j’ai connu Patrick Saurin, qui a été mon tout premier interlocuteur, pour cette toute première enquête.

Et depuis, nous avons toujours gardé une très grande proximité et un lien de confiance. Respectueux chacun de nos prérogatives, nous avons souvent échangé sur la vie de l’entreprise : Patrick et ses camarades de Sud m’ont souvent alerté sur la vie tumultueuse de l’entreprise ; et immodestement, je pense que mes informations ou mes révélations sur les Caisses d’épargne ou sur le coup de force de François Pérol pour arriver à la tête de la banque ont souvent été utiles aux syndicalistes. De cet autre « GIE démocratique », il existe d’ailleurs une trace sur Mediapart, qui est « l’édition participative » que nous avons créé ensemble sur Mediapart consacrée à la banque : elle est ici.

C’est la raison pour laquelle je voudrais saluer la sortie du livre de Patrick Saurin, « Les prêts toxiques, une affaire d’Etat – Comment les banques financent les collectivités locales » (Editions Demopolis, 268 pages, 15€). Son livre le mérite à un double titre. D’abord parce que son auteur fait partie d’une catégorie précieuse de syndicalistes : militant au quotidien pour des défendre les salariés de son entrepris, il y consacre une bonne partie de sa vie et de son énergie. Mais le syndicaliste qu’il est, attaché de clientèle pendant de longues années auprès des collectivités publiques, a aussi approché de près l’une des formes les plus scandaleuses et les plus pernicieuses des dérives des grandes banques françaises, happées au fil des ans, par les logiques de la finance folle : l’octroi aux collectivités locales de ces fameux prêts toxiques, qui ont grevé les finances de nombreuses d’entre elles.

De ces bombes à retardement placées aux cœurs des finances locales par les grandes banques de la place, dont les Caisses d’épargne, Patrick Saurin détaille donc les mécanismes avec une formidable précision. Son livre est un réquisitoire mais aussi une invitation à un sursaut démocratique. Car le bilan que dresse Patrick Saurin est accablant : « Un milliard d’euros par an, c’est ce que coûte aux collectivités, aux hôpitaux et aux organismes de logement social la spéculation des banques sur les dettes publiques locales. Cette situation est d’autant plus scandaleuse qu’elle n’a pas suscité à ce jour de réaction appropriée de la part des pouvoirs publics », fait-il valoir.

Trois livres donc, qui n’ont guère de points communs. Mais trois livres citoyens, qui jettent un regard acéré sur les différentes facettes de la crise démocratique que nous traversons.

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