Bernard Tapie poursuit le documentaire « Tapie et la République »

Bernard Tapie ne cesse de multiplier les procédures contre tous ceux qui ont œuvré à la manifestation de la vérité dans le scandale de l’arbitrage dont il a profité. A la suite de la diffusion l’an passé du documentaire « Tapie et la République », il vient ainsi de déposer une nouvelle plainte en diffamation, avec constitution de partie civile.

Bernard Tapie ne cesse décidément de multiplier les procédures contre tous ceux qui ont œuvré à la manifestation de la vérité dans le scandale de l’arbitrage dont il a profité. A la suite de la diffusion l’an passé du documentaire « Tapie et la République, autopsie d’un scandale d’Etat », il vient ainsi de déposer une nouvelle plainte en diffamation, avec constitution de partie civile, contre quatre personnes qui ont participé à sa réalisation ou sa diffusion et a obtenu – car la procédure est automatique – leur mise en examen : il s’agit du PDG de l’époque de France Télévisions Rémy Pflimlin, du producteur Thibaut de Corday, de l’historien Jean Garrigues et de moi-même.

Comme journaliste, je ne trouve, certes, pas du tout anormal d’avoir à répondre devant la justice des enquêtes que je conduis, pour établir la véracité des faits que j’ai pu révéler, et en tout état de cause l’honnêteté et la rigueur de mes investigations. Les journalistes ne sont pas au-dessus des lois et il est normal que des citoyens s’estimant diffamés puissent en appeler à la justice.

Mais dans le cas présent, les plaintes qui nous visent sortent de ce registre. Et la plainte de Bernard Tapie m’apparaît comme une mesure de diversion et d’intimidation tout à fait choquante pour plusieurs raisons.

D’abord, s’il m’est permis de le dire, Mediapart a joué un rôle majeur dans la révélation des irrégularités et fraudes qui ont émaillé cette histoire Adidas/Crédit lyonnais. Et de très nombreux faits que j’ai exhumés ou documents que j’ai pu découvrir ont été, depuis, versés dans la procédure pénale et ont contribué à ce que l’arbitrage frauduleux soit finalement annulé, le 17 février 2015, par la Cour d’appel de Paris. A titre d’illustration, parmi d’innombrables autres exemples, Mediapart a par exemple révélé un document que l’on pensait avoir été détruit, à l’issue d’une médiation survenue en 2004 dans le dossier Tapie, et qui est d’une très grande importance, puisqu’il établit que Bernard Tapie, contrairement à ce qu’il a toujours prétendu, était parfaitement au courant des modalités de la vente d’Adidas par le Crédit lyonnais. Ce document peut être consulté dans cet article : Le Crédit lyonnais n’a jamais berné Tapie : la preuve !

Comme on le sait, les juges d’instruction ont même adressé des réquisitions à Mediapart – réquisitions auxquelles nous avons accepté de répondre — pour obtenir un enregistrement de Bernard Tapie dont nous disposions et qui permettait d’établir avec précision le rôle joué par l’ancien ministre du budget, Eric Woerth, et l’ancien secrétaire général de l’Elysée, Claude guéant, dans la très étrange négociation dans les coulisses du pouvoir sarkozyste autour des impôts dus par Bernard Tapie, et leur spectaculaire minoration (Lire L’enregistrement qui met en cause Guéant et Comment Woerth a fait un cadeau de 58 millions d’euros à Tapie).

Quiconque a consulté le dossier judiciaire de l’affaire Tapie peut donc en témoigner : il y est fait sans cesse mention de notre travail. Ici, c’est un document que nous avons révélé qui est mentionné, là un fait découvert par nous qui a alimenté l’enquête judiciaire.

C’est donc dans la foulée de ce premier travail, qu’à plusieurs nous avons décidé de réaliser un documentaire qui, pour une part, retrace l’enquête que j’ai conduite sur Mediapart. Réalisé par Thomas Johnson, écrit par lui et moi-même, et produit par Thibaut de Corday (Nova Production) ce documentaire « Tapie et la République, autopsie d’un scandale d’Etat », qui a été diffusé par France 5, le 31 mars 2015, a eu pour ambition (comme je l’ai en son temps raconté ici, dans ce billet de blog), de raconter tout ce que cette affaire Tapie révélait des dysfonctionnements de notre démocratie : de notre justice, qui trop souvent manque d’indépendance ; du Parlement, qui dispose de pouvoirs dérisoires ; des systèmes de consanguinité qui régissent le capitalisme français. Pour montrer en quoi cette affaire Tapie était révélatrice de la crise ou de l’anémie de notre démocratie, nous avons donc donné la parole dans le documentaire à de nombreuses personnalités, de l’ancien membre du Conseil constitutionnel Pierre Joxe jusqu’à l’historien Jean Garrigues.

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C’est donc en cela d’abord que la plainte de Bernard Tapie est pour le moins mal venue. Alors que nous lui avions proposé à de nombreuses reprises de prendre la parole dans ce documentaire et qu’il n’y a pas consenti, il cherche aujourd’hui à étouffer le débat démocratique que nous avons eu le souhait d’ouvrir sur les dysfonctionnements de notre démocratie. Et il y a bien peu de chances qu’il y parvienne. Car nous avons collectivement eu le plaisir de constater que le documentaire a atteint son objectif : notre invitation à ouvrir un débat sur ces points a eu un large écho. Puis-je même avoir l’immodestie de dire que notre travail a été salué ? L’association Anticor, qui lutte contre la corruption, m’a remis le 30 janvier 2016 l’un de ses prix « Ethique » de l’année 2016, pour mon travail sur l’affaire Tapie : pour mes deux livres sur le sujet comme pour ma participation à ce documentaire. On peut le vérifier ici ou visionner la vidéo ci-dessous) :


06 Edith Talarczyk - Laurent Mauduit par ANTICOR-TV Les prix éthiques d'Anticor

Autre distinction : notre documentaire figure aussi dans la sélection du prochain Festival international du grand reportage d’actualité et du documentaire de société (FIGRA), qui se tiendra au Touquet du 30 mars au 3 avril 2016 (c’est à voir là).

La plainte de Bernard Tapie est d’autant plus surréelle qu’elle ne se borne pas à tenter d’intimider Mediapart, le journal qui a produit de si nombreuses révélations sur ce scandale. Elle vise aussi l’historien, Jean Garrigues, qui a beaucoup travaillé sur les « affaires » françaises. Il en a même fait un livre, qui a eu un très large écho : Les Scandales de la République – De Panama à l'affaire Elf, (Robert Laffont, 2004). Et c’est à ce titre que nous l’avions interrogé à l’occasion de ce documentaire : pour qu’il replace l’affaire Tapie dans une histoire plus longue, et qu’il nous fasse donc, lui aussi, réfléchir sur les graves dysfonctionnements de notre démocratie, pas seulement au regard des scandales qui ont eu lieu sous la Vème République, mais au regard aussi de ceux sont survenus avant, notamment sous la IIIème République. La plainte vise donc à intimider un journaliste, qui n’a fait que son métier, mais aussi un historien, qui est de la sorte sommé de ne pas interroger le passé pour comprendre le présent. Ce qui ne passera pas inaperçu dans les milieux de l’Université où l’on risque de trouver passablement stupéfiant que Bernard Tapie, mis en examen pour « escroquerie en bande organisée » et « complicité de détournement de fonds publics », prétende vouloir délimiter les champs autorisés de la recherche historique.

La plainte est aussi stupéfiante par son contenu.

Pour ce qui me concerne, Bernard Tapie me poursuit comme complice d’une possible diffamation pour deux raisons. D’abord, parce que je dis dans ce documentaire ce que j’ai écrit mille fois sur Mediapart, et répété tout autant de fois sur d’innombrables stations de radio ou chaînes de télévision. A savoir que l’affaire Tapie a cela d’important qu’elle fonctionne comme un miroir, où l’on observe sur une longue période les dérives de notre démocratie : aussi bien les années sombres du mitterrandisme que les années sombres du sarkozysme. Avec les avocats de Mediapart, Mes Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman, nous revendiquerons le droit à l'opinion, de surcroît très répandue et pertinente.

Et puis, le second motif de la plainte est tout aussi farfelu puisque Bernard Tapie me fait grief d’avoir présenté à la caméra, au cours de ce documentaire, ce document secret dont je viens de parler, issu de la médiation de 2004. Un document, comme beaucoup d’autres que j’ai révélés, dont personne ne conteste l’authenticité et qui est désormais dans le dossier d’instruction.

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Mais sans doute Bernard Tapie ne se soucie-t-il pas de cela. Car la vérité, c’est qu’il porte plainte sans cesse ; c’est qu’il multiplie les procédures. Souvent, il m’a menacé de poursuites pour m’inciter à lever le stylo, et j’en ai gardé la trace, comme en témoigne, parmi d’autres, ce SMS. Bernard Tapie nous a si souvent menacé d’une plainte possible, pour nous intimider, que l’AFP en a même été une fois abusé : le 22 octobre 2013, elle a fait une dépêche annonçant que Bernard Tapie portait plainte contre Mediapart (on retrouvera notamment la dépêche ici, sur le site Internet du Point). Mais la plainte, je ne l’ai jamais vue arriver, comme je l’ai à l’époque raconté dans un autre billet de blog (Lire Les menaces de plainte en cascade de Bernard Tapie). Sans doute l’AFP aurait-elle été à l’époque mieux avisée de respecter la vielle règle professionnelle au terme de laquelle on ne parle d’une plainte que lorsqu’elle a été effectivement déposée.

Bernard Tapie a pourtant déposé déjà plainte une première fois contre Mediapart pour violation de la vie privée, quand j’ai révélé l’enregistrement évoqué plus haut que j’avais accepté de transmettre aux juges d’instruction chargés de l’affaire. Cette plainte a donné lieu à l’ouverture d’une enquête préliminaire qui a été finalement classée sans suite (Lire Le parquet classe une plainte de Tapie contre Mediapart).

Tout au long de l’affaire, Bernard Tapie a aussi déposé plainte contre d’innombrables hommes politiques qui dénonçaient le scandale, dans l’espoir de les faire taire : contre François Bayrou, contre Eva Joly… A chaque fois, il ne s’agit que d’intimider et faire taire. La preuve : il finit toujours par retirer sa plainte.

Une fois, Bernard Tapie a même porté plainte en diffamation contre le professeur de droit Thomas Clay – qui m’a cité comme témoin au procès – au motif que ce dernier avait dit dans un entretien que l’arbitrage était « illégal » et « peut-être frauduleux » et lui réclamait 150.000 € de dommages et intérêts (Lire Professeur Thomas Clay : « Ce que je vais devoir dire aux juges »). Des propos qui, en réalité, étaient prémonitoires ! Mais cette fois-ci, quand Bernard Tapie a retiré sa plainte (Lire Clay contre Tapie : la revanche), le professeur Clay, qui s’y connaît en procédure, trouvant le procédé un peu facile, a attaqué à son tour Bernard Tapie en abus de constitution de partie civile et l’a fait condamner de ce chef (LireTapie devra verser 34.000 € eu professeur Thomas Clay). On pouvait penser que cette expérience malheureuse aurait incité Bernard Tapie à davantage de prudence à l’avenir. Il n’en est rien.

La nouvelle plainte qui vise l’ancien PDG de France Télévisions Rémy Pflimlin, le producteur Thibaut de Corday, l’historien Jean Garrigues et moi-même prend un caractère d’autant plus surréaliste que nous arrivons bientôt au terme de l’histoire de ce scandale. Et la justice est en passe, enfin, d’avoir le dernier mot. D’abord, au civil, la cour d’appel de Paris a annulé le 17 février 2015 l’arbitrage et a demandé le remboursement dans un arrêt postérieur du 3 décembre 2015 en justifiant sa décision par des attendus très sévères. Au pénal, les juges sont en passe d’achever leur instruction et l’on saura combien de personnes ils renvoient devant un tribunal correctionnel, et s’ils maintiennent l’incrimination actuelle d’« escroquerie en bande organisée et complicité de détournement de fonds publics » qui a valu à six acteurs de l’histoire, dont Bernard Tapie, leur mise en examen.

En bref, l’un des plus graves scandales politico-financiers de la Vème République, qui a bien failli être étouffé, est maintenant sur la place publique. Et la justice est sur le point de passer.

Mais le droit français présente aussi des anomalies démocratiques, que Bernard Tapie sait utiliser au mieux. A côté d’une procédure normale, qui est la plainte en citation directe, il existe aussi en matière de diffamation une procédure passablement aberrante, celle de la plainte avec constitution de partie civile. Aberrante, parce qu’alors un juge d’instruction est saisi, mais sans qu’il ait le droit… d’instruire. Il est juste tenu, et l'esprit de la loi sur la liberté de la presse comme la jurisprudence ne lui laissent pas d’autres choix, de mettre en examen les personnes visées par une plainte, et de clore tout aussitôt après son instruction.

C’est donc au terme de ces cascades délirantes de plainte dont Bernard Tapie est coutumier, et des aberrations du droit français, que Thierry Pflimlin, Thibaut de Corday et Jean Garrigues ont été mis en examen la semaine passée. Et que je viens moi-même de l’être ce mercredi 24 février. Nul doute que nous ne nous laisserons pas faire et, comme le professeur Clay l’a fait, nous attaquerons à notre tour en réparation du préjudice que nous subissons du fait de cette plainte délirante et ces procédés malveillants.

L’affaire est pour le moins paradoxale mais cela ne change rien au fond des choses : avec ce documentaire, nous aurons tous collectivement œuvré à la manifestation de la vérité, et contribué à l’indispensable débat sur les dysfonctionnements de notre démocratie, et les moyens de les surmonter. Et je ne doute pas un seul instant que la justice nous en donnera acte …

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