Surfer la vague (Carnet de pandémie poétique)

Surfer la grande vague pandémique est un art rare et dangereux. Ici pas de place pour l’improvisation, pour l’amateurisme, pour l’inconsistance, pour la forfanterie. Être prêt et entraîné. Analyser la lame, interpréter, diagnostiquer, tenir la crête un bref instant puis s’élancer au moment le plus opportun. Ne pas quitter l’horizon de la plage.

Carnet

de pandémie

poétique

 

- 18 mars 2020 - Avant le Big-One

- 29 mars 2020 - Dans l’oeil du cyclone

- 2 avril 2020 - Bribe 1

 

- 23 avril 2020 –

Surfer la vague géante de Nazaré Surfer la vague géante de Nazaré

Surfer la vague

 

Nous étions sur une longue plage tous vêtus  de blanc: blouses blanches, gants blancs, masques blancs ffp2 sur le visage. Nous étions sereins et nous regardions l’horizon. Nous attendions la première vague. A côté de moi, un homme brun la quarantaine aux cheveux légèrement bouclés posa sa main sur mon épaule pour me rassurer : le test virologique qu’il venait de développer avec son équipe était opérationnel depuis janvier. Les tests de dépistage avaient déjà été lancés à grande échelle, chaque cas suspect confirmé pouvait à présent être isolé. Les premiers morts de la pandémie n’étaient pas encore arrivés.

Derrière nous, un gigantesque bâtiment blanc lui aussi disposait de vingt-huit-mille lits de soins intensifs réanimation. Des stocks de masques avaient été commandés en anticipation de la crise que nous allions traverser. Nous étions prêts. La chancelière et le comité de crise avaient alerté très tôt notre population. Un diagnostic clair sur la gravité de la situation avait été posé et une stratégie de confinement mise en place. Les choses n’allaient pas être simples mais nous y étions préparés… Soudain, le ciel s’est assombri, la mer s’est élevée…et je me suis réveillé en sursaut. En France.

Ici on surfe sur les économies de Santé et l’appauvrissement de la prévention pandémique puisqu’au fil des années les stocks de masques de protection ont été réduits à leur portion congrue, passant de stocks nationaux, à stocks stratégiques (nationaux) et tactiques (locaux), ces derniers ayant été par la suite progressivement délégués aux hôpitaux et aux entreprises, et puis aux hôpitaux-entreprises dont tous les trois, comme chacun sait,  avaient comme mission première de réduire les « dépenses » voire de faire des bénéfices.

Résultat : pas d’entretien des stocks tactiques. Même pire, les masques de qualité ffp2 qui étaient recommandés par les premières commissions d’enquête ont été petit à petit rétrogradés du fait de leurs inconvénients (gêne supposée) et surtout… de leur coût, au bénéfice des « simples » masques chirurgicaux, moins efficace mais tellement « moins chers et plus pratiques à stocker ». Quand on dit simple, on s’entend bien sûr ! c’est à dire en dehors d’une pandémie avec un besoin massif de masques pour la population et les professions essentielles ou à risque car dans ce cas précis, même un « simple masque chirurgical »  devient tout de suite mieux que « rien ».

Ici on continue à surfer sur la sidération de notre sens critique au travers du sens torturé des mots… Quand une pandémie d’ampleur mondiale débute en Chine en novembre 2019 (Covid19), quand l’OMS émet des recommandations de protection, quand notre voisine l’Allemagne s’organise d’arrache-pied, on dit que le virus ne peut arriver sur notre sol et s’y développer alors même qu’on nous cache que l’on tente de protéger au premier chef l’Economie. On ne réalise pas alors que le traitement (le Déni) sera pire que le mal (le Virus) à la fois sur les humains mais aussi sur cette sacro-sainte Economie.

Quand l’hécatombe s‘abat sur Italie, on se moque, on raille la gestion de crise par le confinement… « on va pas fermer toutes les écoles de France » (Sibeth NDiaye) avant finalement de confiner l’ensemble de la population « à résidence ». Quand enfin, la réalité s’impose à nous avec force, que l’on réalise un peu trop tard que l’on est déjà dans l’œil du cyclone et que la pénurie de moyens de protection, de tests de dépistage va éclater au grand jour, on explique que les masques ne sont pas utiles, que nous ne saurions pas les utiliser et même… qu’il n’en manque pas puisqu’il y a des stocks stratégiques phénoménaux qui vont être progressivement débloqués…

Mais comment à notre tour surfer le vide ? Le vide de la pensée politique. Le vide de cette stratégie de crise. Le vide des stocks de masques. Le vide des mots. Comment sortir du tube du « en même temps » emblématique du discours macronien allant de « il n’y a pas de masques pour les soignants» à « je ne reconnais pas qu’il en manque » (Laurent Nunez),  passant par « les masques ne sont pas utiles pour la population » (Sibeth NDiaye) à « les masques seront obligatoires dans les transports parisiens » et se concluant pour finir dans un sommet de la non-pensée informative par: « la doctrine des masques et des tests sera articulée à ce que les autorités de santé auront défini » (JM Blanquer). Comment démasquer les imposteurs de la langue et des actes ? Le coronavirus nous aide à en voir le bout. Impitoyablement.

Ici pourtant on surfe encore sur l’épidémie sans prendre conscience que l’on n’aurait pas évité la catastrophe sanitaire sans l’abnégation des soignants de ville et des hôpitaux, sans avoir poussé les murs et tripler le nombre de lits de réanimation, sans avoir transporté plus de 600 patients à l’étranger ou en Province par train, bateau, avion. Autant d'hommes et de femmes qui sinon seraient morts aux portes de nos services d’urgences…

Ici on surfe et on palabre, on diserte et on tergiverse sur l’intérêt du confinement, la réouverture des écoles, en cachant à nouveau que c’est le retour rapide à l’Economie que l’on recherche, plus que tout… La sacro-sainte Economie qui nous a déjà jetés dans l’œil du cyclone en détruisant l’habitat des animaux sauvages source du virus, en créant la pénurie de Santé et de Prévention source de nos maux… L’Economie néolibérale, ce géant au pied d’argile balayé en moins de 6 mois par un presque même pas être vivant nanométrique dont la puissance dort encore armée dans nos corps, dans nos maison, dans nos écoles, dans nos structures de soins. Prête à ressurgir.

Surfer la grande vague pandémique est un art rare et dangereux. Ici pas de place pour l’improvisation, pour l’amateurisme, pour l’inconsistance, pour la forfanterie. Être prêt et entraîné. Analyser la lame, interpréter, diagnostiquer, tenir la crête un bref instant puis s’élancer au moment le plus opportun. Ne pas rater le bon départ dans le rouleau, ne pas trembler et ne pas quitter l’horizon de la plage où attendent nos frères humains. Rester maître de son corps et de son esprit. Ne pas vaciller. La chute, et ce sont au bout des tonnes de fracas avec des dizaines de milliers de morts, l’apnée mortelle et l’asphyxie dans l’écume pulmonaire.

Car les épidémiologistes ont été formels. A partir des données réelles de l’épidémie avant le confinement, ils ont projeté que sans ce dernier, nous aurions eu besoin de 10 fois plus de lits de soins intensifs-réanimations, nous aurions souffert 60.000 décès supplémentaires pour à peine 23% de la population immunisée…

Autant dire que ce que nous avons vécu là n’était qu’une « vaguelette ». Comment pouvoir encaisser un nouvel assaut des éléments si nous n'avons pas suffisamment de masques, de tests, de protections et bientôt plus assez de curares et de médicaments anesthésiques pour mettre sous respirateur les patients Covid+ mais aussi tout autre patient qui devrait nécessiter d’une opération en urgence. Car cela aussi n’avait pas été anticipé: cette autre pénurie liée au flux tendu du fonctionnement hospitalier et aux délocalisations des industries du médicament… On ne joue pas avec les éléments. Pas ceux-là. Nous ne sommes pas encore prêts pour affronter l’onde primaire et secondaire.

Ici on croit surfer la crise en essayant de profiter des événements pour mieux consolider l’ancien monde avec son lot de précarité, d’injustice, d’inéquité, de non-partage des richesses, de destruction de la biosphère et d’exploitation de l’homme par l’homme.

Ici on croit surfer sur le dos du corps social abattu au fond de l’océan sans comprendre que la hauteur d’une vague est déterminée par la puissance du vent qui la pousse mais aussi du relief qu’elle rencontre en fin de course. Plus l’obstacle est grand, plus elle sera destructrice. C’est l’onde tertiaire, l’onde sociale.

 

 Pour terminer deux poèmes.

 

Triangle des Bermudes

 

Ils ont dissimulé sous la marée montante

leur perfidie

puis nous ont jetés au large

de la pandémie

 

Ils se sont ingéniés à écarter la mer

de leur incurie

pour nous saborder sur l’océan

de la pénurie

 

Bientôt

ils se seront enfuis au vent

de leurs fourberies

quand les requins de la finance achèveront sur nous

leur sinistre boucherie

 

Et nos âmes resteront là

à surfer sans fin

la vague scélérate du déni

qui nous engloutira à jamais

avec l’oubli

 

 

Troisième vague

 

En catimini

comme aux temps du jeu de la peste

ou du choléra

les apprentis sorciers de la pandémie

misèrent à nouveau

tout

sur le petit cheval de l’Economie

 

C’est vrai quoi

pour le peu que valent nos vies

nos méprisables vies

et Saint-Christophe

Barbier de Paris se mis à chanter

gorge vermeille éployée

(prémonitoire pour les gueux, les sans-dents, les riens et tous ceux qui le haïssaient)

que nous devions nous résigner

coûte que coûte

à l’immunité de groupe

quitte à sacrifier au passage

quelques troupes

 

Misère à nouveau

sur tous les gueux, les sans-dents et les riens

le petit cheval se meurt

 

Au chant de bataille

un haret tue

les rouges-gorges de leur printemps

on les voit saigner

là-bas

au goutte à goutte

 

Message pour tout de suite : ne pas précipiter nos vies sur la grande vague si nous ne sommes pas encore prêts

 

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