Le Vagalâme
Conteur de Sciences (et chercheur, parfois)
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 6 oct. 2021

Métaphysique de l'identité biologique [2/4]

Le "problème de l'individualité biologique" a fait l'objet de nombreuses débats, tant dans la littérature philosophique que scientifique. Le problème se pose car il existe de nombreuses entités biologiques dont le statut d' « individu » est contesté. Voici quelques pistes de réflexion développées lors d’une série de conférences intitulée « Métaphysique de l’identité biologique » (20-21/09/2021).

Le Vagalâme
Conteur de Sciences (et chercheur, parfois)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

La réflexion proposée ici a été formulée par Will Morgan lors de sa présentation intitulée « Biological individuality and the foetus problem ».

Pour les autres billets , voir : Métaphysique de l'identité biologique [1/4]
                                                     Métaphysique de l'identité biologique [3/4]

Comme évoqué dans le précédent billet, la question de l’individualité biologique est loin d’être simple, et peut même devenir contre-intuitive. Néanmoins, celle-ci peut se résumer sommairement à : comment devons-nous compter les organismes1 ?

Mais finalement, pourquoi se poser pareille question ? Eh bien tout d’abord car pareille interrogation soulève d’intéressantes perspectives philosophiques, mais aussi parce qu’il ne faut pas oublier que nous aussi, nous sommes des organismes ! Et enfin, il s’agit d’une question important en Biologie : lorsque les biologistes travaillent sur des aspects relatifs aux changements évolutifs (par exemple pour retracer l’histoire évolutive d’une maladie), ces biologistes vont alors mesurer des fréquences de gènes (à quel point une version de gène, ou allèle, est présente au sein d’une population), c’est-à-dire que les biologistes vont compter combien d’organismes disposent de la version particulière du gène en question…

Il apparait alors nécessaire de savoir lorsque quelque chose est compté comme un organisme, ou alors compté comme une partie d’un organisme. Pour aborder cet aspect, principalement 2 approches sont utilisées : (i) l’approche physiologique et (ii) l’approche évolutive. Cependant, ces approches (que je vais détailler plus bas) font face à un problème métaphysique : le problème du fœtus.

L’approche physiologique : késako ?

L’approche physiologique de la définition d’un organisme considère que celui-ci est composé de différentes parties coordonnées qui fonctionnent ensemble afin d’assurer le maintien d’un tout. Si on prend l’exemple d’Homo sapiens, celui-ci est un organisme composé d’un foie, de 2 poumons, d’un cœur (le plus souvent !), etc. Et tous ces éléments séparés fonctionnent ensemble afin d’assurer le maintien de l’organisme2–4.
Il existe également une variante à cette approche, une version métabolique : un organisme est un tout qui se maintient de lui-même, constamment impliqué dans des échanges d’énergie2,5. Cependant, pareilles définitions apparaissent trop vagues… Prenons 2 exemples : une flamme, ou encore l’ensemble de la biosphère (soit la totalité des êtres vivants présents sur Terre). Eh bien dans les 2 cas, il s’agit d’un tout qui se maintient, avec des transferts d’énergie. Et pourtant, nous sommes tous d’accord pour dire qu’il est impossible de parler d’organismes ou d’individus !

A gauche nous avons une flamme, tandis qu'à droite est représenté l'ensemble de la biosphère terrestre. Dans les 2 cas, il s'agit d'un tout se maintenant de lui-même tout en tant impliqué dans de nombreux échanges d'énergie... Pourtant s'agit-il vraiment d'organismes ? (au sens métabolique du terme oui, mais dans la vraie vie ?) © Le Vagalâme

Une autre version de l’approche physiologique existe : il s’agit de sa version immunologique. Ici, un organisme est quelque chose avec un système immunitaire (donc une reconnaissance du Non-Soi) et dont les différentes parties le constituant sont reconnues et tolérées par ce système immunitaire ! Quelque chose dont les parties sont connectées par de nombreuses interactions biochimiques et un plus faible nombre d’interactions immunitaires6. Pour faire plus court : un organisme est un tout dont les parties sont immunologiquement liées. Quelque chose est une partie d’un organisme uniquement si cette chose est connectée immunologiquement aux autres parties de cet organisme. C’est ainsi que le microbiote intestinal (l’ensemble des micro-organismes vivant dans notre intestin) d’Homo sapiens, selon cette définition, est une partie d’un être humain7.

Qu’en est-il de l’approche évolutive ?

Selon cette approche, un organisme est une unité de sélection (nous voilà bien avancés…). Un organisme est ainsi ici considéré comme une entité capable de se reproduire, participant ainsi au processus de Sélection Naturelle, du moment qu’il dispose des éléments suivant : les lignées cellulaires germinale (les cellules à l’origines des gamètes) et somatique (toutes les autres cellules) distinctes, un cycle de vie se ponctuant par la mort, ainsi qu’une intégration fonctionnelle de ses différentes parties (organes)2. Une variante de cette définition a aussi été proposée : un organisme est quelque chose possédant des mécanismes individuels participant à l’Évolution via le processus de Sélection Naturelle, incluant en plus des éléments cités précédemment le fait de disposer d’un système immunitaire ainsi que d’une limite physique avec le milieu externe (la peau, la membrane plasmique d’une cellule)8. Si on prend cette approche définie ainsi, le microbiote intestinal n’est pas une partie de l’organisme Homo sapiens ! Cette définition exclue les potentiels symbiotes présents au sein d’un hôte…

Si les approches physiologiques et évolutives permettent de saisir une forme de frontière définissant un organisme, nous voilà désormais avec un bébé sur les bras…

Le problème du fœtus

D’après l’approche physiologique (et sa variante immunitaire), il apparaît logique chez Homo sapiens qu’un fœtus est une partie de sa mère9 ! En effet, celui-ci interagit directement et est accepté (le plus souvent…) par le système immunitaire de sa mère6,10. A présent, si on suit cette approche physiologique, un fœtus n’est pas un simple organisme : de par le principe d’exclusion, un organisme ne peut être considéré comme étant une partie d’un autre organisme2. Puisque le fœtus peut être considéré comme une partie de la mère, alors par définition il n’est pas un organisme ! Ou tout du moins, il existe un moment au cours du développement embryonnaire au cours duquel le fœtus n’est pas un organisme… La lecture de l’approche physiologique appliquée ici serait de considérer un organisme comme quelque chose dont les différentes parties sont liées physiologiquement (et immunologiquement) mais qui ne serait pas elle-même une partie physiologiquement liée à un tout plus grand6.

Célèbre gravure d'un fœtus en développement dans l'utérus de sa mère. © Léonard de Vinci

A travers cette lecture ressort l’idée d’une graduation/d’un nivellement/d’une hiérarchisation des organismes : un organisme peut être composé de parties qui sont elles-mêmes des organismes, mais d’un degré différent2. On peut illustrer cette approche par l’exemple suivant : une cellule est un organisme d’un degré inférieur à l’être vivant dont elle est une partie (on peut faire la même analogie avec une fourmi vis-à-vis de sa colonie). Ainsi avec cet aspect de graduation, même si le fœtus est une partie de sa mère, il n’en demeure pas moins un organisme également ! (mais peut-être à un degré inférieur à celui de sa mère).

Bon on avance alors ! Même si d’autres problèmes approchent… Car même si cette considération par graduation apparaît correcte, il existe toujours un moment où le fœtus n’est pas un organisme quel que soit le degré considéré… Car son propre système immunitaire se met en place progressivement ! Son système lymphatique est toujours immature après 8 semaines de développement11, et de nombreuses cellules immunitaires ne sont pas encore présentes avant 8 à 9 semaines également12,13. Donc finalement, selon cette approche physiologique et son interprétation, soit un fœtus n’est pas un simple organisme, soit il existe au moins une période du développement embryonnaire durant laquelle un fœtus n’est pas un organisme.

Autre péripétie (décidément !), de par le principe de permanence/de conservation, si un fœtus n’est pas un organisme (même temporairement), alors techniquement il ne pourra jamais être considéré comme tel ! Mais dans ce cas, qu’arrive-t-il au fœtus une fois la naissance ?

Deux solutions apparaissent alors (vraiment ?) possibles :

  • Le fœtus cesse d’exister à la naissance pour devenir un organisme. Le problème ici est qu’en principe, un être vivant cesse d’exister par la mort (donc une perte), et non pas en gagnant de nouvelles capacités fonctionnelles (ici devenir un tout physiologique au maximum).
  • Le fœtus continue d’exister tel quel à la naissance. A la naissance, la matière qui constitue le fœtus commence à simultanément composer une chose distincte (un organisme), avec qui il partage cette matière. L’ex-fœtus et l’organisme sont alors 2 entités distinctes et co-localisées (c’est-à-dire qu’ils sont composés de la même matière, et celle-ci étant arrangée de la même façon dans les 2 cas)14,15. Mais là aussi, d’autres problèmes se posent alors… (i) Le principe de permanence interdit à l’ex-fœtus, co-localisé avec un organisme, d’être lui-même un organisme. Cet ex-fœtus n’est ainsi pas distinguable d’un organisme sans pour autant être un organisme. Cet ex-fœtus serait alors un tout physiologique sans pour autant être un organisme… Ce qui invalide alors l’approche physiologique !

Que se passe-t-il désormais si on considère l’approche physiologique graduelle plutôt que celle basée sur le principe de permanence ? Là aussi, les choses se compliquent… Car à quel moment le fœtus devient-il organisme ? En effet, un organisme n’existe qu’après plusieurs semaines de gestation (le temps que le système immunitaire se mette en place), de ce fait avant la mise en place de ce système immunitaire, qu’arrive-t-il au fœtus ? Pour résoudre ce problème, il faudrait alors impliquer 2 fœtus distincts : un fœtus non-organisme qui est présent dès la fécondation et dans les premières étapes de la gestation, et un fœtus organisme qui apparaît quelques semaines/mois après le début de la gestation… Ce qui paraît bien peu plausible aussi finalement !

Au final, les approches physiologiques (suivant le principe de permanence ou suivant le principe de graduation) ne parviennent pas à résoudre le problème du fœtus…

L’approche évolutive s’en sort elle mieux avec le problème du fœtus ? Même s’il est difficile de conclure à ce sujet, il y a des raisons de penser que cette approche permet de contourner en partie le problème… En effet, un fœtus possède certains mécanismes et éléments participant à l’Évolution par la Sélection Naturelle : il possède un génome, il dispose de mécanismes biologiques permettant de lutter contre les mutations génétiques, il dispose de sa propre lignée germinale16... Cependant, par définition un fœtus ne peut pas se reproduire ! Il ne peut donc pas participer pleinement au processus de Sélection Naturelle, du fait qu’il n’a pas accès à la reproduction…

On l’a vu dans le précédent billet, la définition d’un individu en biologie est déjà une tâche particulièrement ardue. Quand bien-même des solutions et des approches permettent d’appréhender ces notions (approche physiologique suivie d’un principe de permanence, approche physiologique suivie d’un principe de graduation, approche évolutive…), à la place d’un fœtus, les choses sont loin d’être si claires que sur une première impression !

Références bibliographiques :

  1. Clarke, E. The Problem of Biological Individuality. Biol Theory 5, 312–325 (2010).
  2. Godfrey-Smith, P. Darwinian individuals. From groups to individuals: evolution and emerging individuality 16, 17 (2013).
  3. Wilson, D. S. & Sober, E. Reintroducing group selection to the human behavioral sciences. Behavioral and Brain Sciences 17, 585–654 (1994).
  4. Folse, H. J. & Roughgarden, J. What is an individual organism? A multilevel selection perspective. Q Rev Biol 85, 447–472 (2010).
  5. Dupré, J. & O’Malley, M. A. Varieties of Living Things: Life at the Intersection of Lineage and Metabolism. Philosophy, Theory, and Practice in Biology 1, (2009).
  6. Pradeu, T. The Limits of the Self: Immunology and Biological Identity. (Oxford University Press, 2012). doi:10.1093/acprof:oso/9780199775286.001.0001.
  7. Pradeu, T. Les limites du soi. Immunologie et identité biologique. (2010).
  8. Clarke, E. The multiple realizability of biological individuals. The Journal of Philosophy 110, 413–435 (2013).
  9. Kingma, E. Were You a Part of Your Mother? Mind 128, 609–646 (2019).
  10. Howes, M. Maternal Agency and the Immunological Paradox of Pregnancy. in Establishing Medical Reality: Essays In The Metaphysics And Epistemology Of Biomedical Science (eds. Kincaid, H. & McKitrick, J.) 179–198 (Springer Netherlands, 2007). doi:10.1007/1-4020-5216-2_13.
  11. McGovern, N. et al. Human fetal dendritic cells promote prenatal T-cell immune suppression through arginase-2. Nature 546, 662–666 (2017).
  12. Zhivaki, D. et al. Respiratory Syncytial Virus Infects Regulatory B Cells in Human Neonates via Chemokine Receptor CX3CR1 and Promotes Lung Disease Severity. Immunity 46, 301–314 (2017).
  13. Ledford, H. Eye-opening picture of fetal immune system emerges. Nature 546, 335–336 (2017).
  14. Wiggins, J. S. Personality Structure. Annual Review of Psychology 19, 293–350 (1968).
  15. Baker, L. R. Persons and Bodies: A Constitution View. (Cambridge University Press, 2000).
  16. Grose, J. How Many Organisms during a Pregnancy? Philosophy of Science 87, 1049–1060 (2020).

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
En laissant courir Omicron, l’Europe parie sur un virus endémique
Un à un, les pays européens lèvent les restrictions comme les mesures de contrôle du virus. Certains, comme le Danemark ou la France, sont pourtant touchés par une contamination massive. Ils font le choix d’une immunisation collective, avec l’espoir de vivre avec un virus circulant tout au long de l’année à basse intensité.  
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Nouveaux vaccins, traitements… : des pistes pour protéger les plus fragiles
Avec des vaccins peu efficaces pour limiter la transmission d’Omicron, le raz-de-marée des infections se poursuit. Si une quatrième dose est écartée, des vaccins plus adaptés et de nouveaux traitements sont attendus pour aider à protéger les plus vulnérables.
par Rozenn Le Saint
Journal — Énergies
Nord Stream 2 : le gazoduc qui ébranle la diplomatie allemande
Entre intérêts économiques et alliances, Nord Stream 2 se retrouve au cœur des contradictions de la politique allemande. Sous pression, la coalition gouvernementale accepte finalement que le gazoduc construit pour écouler le gaz russe vers l’Allemagne par la mer Baltique soit inclus dans les sanctions en cas d’invasion de l’Ukraine.  
par Martine Orange et Thomas Schnee
Journal — Politique
À Drocourt, le bassin minier oscille entre abandon et vote Le Pen
Dans cette petite ville communiste du Pas-de-Calais, les échanges avec les habitants laissent apparaître l’ampleur de la déconnexion avec les thèmes et paroles qui rythment la campagne électorale médiatique.
par Jean-Louis Le Touzet

La sélection du Club

Billet de blog
Pour la « primaire populaire »
[Archive] Partout, dans mes relations comme sans doute dans les vôtres, les gens se désespèrent de la multiplicité des candidatures de gauche. C’est le découragement, la démobilisation des électeurs potentiels, et la probabilité d’un désintérêt conduisant à l’abstention. Même si les chances de réussite sont faibles, tout, absolument tout, doit être tenté pour éviter une cinglante déroute.
par Jean Baubérot
Billet de blog
L'étrange éthique de la « primaire populaire »
La primaire populaire se pose en solution (unique) pour que la gauche gagne aux présidentielle de 2022. Si plusieurs éléments qui interpellent ont été soulignés, quelques détails posent problème et n'ont pas de place dans les média. Il faut une carte bancaire, un téléphone portable et une adresse e-mail pour participer. La CNIL est invoquée pour justifier l’exigence d'une carte bleue.
par Isola Delle Rose
Billet de blog
La Chimère Populaire
Pourquoi certain·es d'entre nous se sont inscrit·es à la Primaire Populaire et envisagent désormais de ne pas y voter ? Un petit billet en forme de témoignage personnel, mais aussi d'analyse politique sur l'évolution d'un choix électoral - parce que la trajectoire de l'électorat est mouvante, n'en déplaise aux sondages ou aux Cassandre de tous bords.
par Albin Wagener
Billet de blog
Pour en finir avec la Primaire populaire
[Archive] Allons ! Dans deux semaines aura lieu le vote de la Primaire populaire. On en aura fini d'un mauvais feuilleton qui parasite la campagne « à gauche » depuis plus d'un an. Bilan d'un projet mal mené qui pourrait bien tourner.
par Olivier Tonneau