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Billet de blog 20 oct. 2021

Métaphysique de l'identité biologique [3/4]

Le "problème de l'individualité biologique" a fait l'objet de nombreuses débats, tant dans la littérature philosophique que scientifique. Le problème se pose car il existe de nombreuses entités biologiques dont le statut d' « individu » est contesté. Voici quelques pistes de réflexion développées lors d’une série de conférences intitulée « Métaphysique de l’identité biologique » (20-21/09/2021).

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La réflexion proposée ici a été formulée par Ellen Clarke lors de sa présentation intitulée « On the need to keep hold of your biological individuals ».

Pour les autres billets, voir : Métaphysique de l'identité biologique [1/4]
                                       Métaphysique de l'identité biologique [2/4]

Le billet précédent nous donne des clés de compréhension afin de mieux saisir en quoi il est complexe de compter des êtres vivants… Pour nous aider dans cette réflexion, la métaphysique nous permet d’appréhender les individus par des approches physiologique et/ou évolutive. L’individu biologique peut alors être considéré comme une entité physiologique (nutrition, croissance, maintien, etc.) et/ou comme une entité évolutive (qui se reproduit et qui transmet ses gènes à la génération suivante). Un modèle dualiste classique1 en qui peut être représenté assez aisément par l’image ci-contre.

Représentation schématique du concept de l'individu biologique, comprenant ses aspects physiologique et évolutifs. © Le Vagalâme

 Derrière ce modèle dualiste se cache une hypothèse fondatrice et d’importance centrale : il y a une distinction établie entre des propriétés substantielles et des propriétés simples (mere properties dans la langue de Shakespeare). Seules les propriétés substantielles peuvent être individualisantes. Il s’agit de ces propriétés que l’on retrouve dans la notion de sortal (pour rappel, voir ici) ! Mais qui de l’individu physiologique, de l’individu évolutif ou de l’individu biologique doit remplir ce rôle, donnant ces fameuses propriétés substantielles ? Faisant ainsi de l’être vivant une entité comptable, dénombrable, sortal…  

Un contrepied possible à cette vision ?

Essayons désormais une autre vision de l’esprit… Que se passe-t-il si on considère qu’il n’est pas nécessaire pour un individu de disposer d’une ou plusieurs propriétés substantielles ? Ou encore si l’on remarque qu’il n’existe pas d’objet pour lesquels des conditions donnant une identité peuvent être données sans le moindre problème ?

Une propriété substantielle est une propriété qui ne peut être perdue par un objet/individu sans qu’il ne cesse d’être le même objet/individu. C’est une propriété qui définit en tant que tel l’objet/individu1. Ces propriétés sont nécessaires, essentielles pour définir le sortal substantiel. Une propriété simple est une propriété qui n’est pas constitutive de l’identité d’un objet/individu, qui ne permet pas de le définir unitairement. Les caractéristiques « rond » ou « rouge » par exemple sont des propriétés simples qui ne permettent pas de définir en tant que tel l’objet/individu pour lequel elles sont utilisées1. Ces caractéristiques sont davantage accidentelles, et concernent essentiellement l’état de l’objet/individu plutôt que l’objet/individu comme tel.

Les auteurs Johannes Martens et Alexandre Guay (2020) considèrent que si aucune des propriétés associées aux individus biologique ou évolutifs n’est substantielle ou simple, alors quelque part cette absence de propriété individualisante devient une propriété individualisante ! Qui a dit que les philosophes étaient des gens simples… Par conséquent et selon cette vision : tous les objets/individus ont besoin des propriétés substantielles pour être considérés bona fide comme individu. Ainsi, soit l’individu physiologique et l’individu évolutif sont tous 2 substantiels, soit seulement l’un des 2, soit aucun des 2… Si le dernier cas est vérifié (aucune des propriétés physiologiques ou évolutives n'est substantielle), il apparaît alors nécessaire de trouver une alternative permettant l’identification d'un individu.

Pour y voir plus clair, comme souvent un exemple peut être salvateur…

4 choses affichées... Quelles sont celles qui sont rouges ? Qu'est-ce que "rouge" ? Et surtout qu'est-ce que "chose" ? © Le Vagalâme

A partir de cette image, afin de pouvoir affirmer « il y a 3 choses rouges », il est nécessaire de savoir non seulement que ce signifie que d’être « rouge », mais aussi ce que signifie le terme « chose ». Il apparaît donc essentiel de donner des conditions d’identité. Car oui, en vertu de quelle raison ces « 3 choses rouges » sont-elles identiques (alors qu’elles ne le sont pas) ? En vertu de quoi commencent-elles ou cessent-elles d’exister ? En vertu de quoi persistent-elles au cours du temps ?

Selon Peter Frederick Strawson (ancien professeur de métaphysique à l’Université d’Oxford, 1919-2006), il est nécessaire de disposer de critères afin de nous permettre de distinguer un individu vis-à-vis d’un autre individu2. Si nous ne passons pas par pareils critères, alors il nous devient impossible d’appréhender, de parler ou de compter des choses rouges, ou tout autre chose. Nous nous retrouvons bloqués à dire qu’ « il y a de la rougeur ». Selon cette logique, il apparaît nécessaire de définir les conditions d'identité qui sous-tendent la persistance dans l’espace et dans le temps. Des critères qui permettent de dire dans quelles circonstances la limite spatiale ou temporelle d'un individu est atteinte3.

Quand un individu cesse-t-il d’être ?

Le fait de parler d’individus vus par le prisme de la biologie contraint à un certain contexte... Comme je l’évoquais dans un article précédent, un individu biologique, ça meurt ! Quand arrête-t-on de le considérer tel un individu ? Que penser des organismes qui se reproduisent de façon clonale ? Vous vous souvenez du problème du fœtus ? Que penser des organismes dont le cycle de vie est basé sur des phases de métamorphose (quid de la persistance spatio-temporelle de l’individu…) ? Pour résumer l’ensemble de ce questionnement : Quelles sont les conditions pour lesquelles un organisme cesse-t-il d’exister ?

On l’a abordé plus haut dans cet article, un individu « obtient » son identité individualisante en appartenant à une sorte substantielle, en ayant des propriétés substantielles. Par conséquent, les individus ne peuvent pas cesser d'appartenir à leur espèce substantielle sans pour autant cesser d'exister. Eh oui, jusqu’à preuve du contraire (et j’insiste sur le terme preuve), la transsubstantiation (typiquement, le fait de transformer l’eau en vin… Si cette historie vous dit quelque chose), ça n’existe pas ! Une molécule d’eau ne peut pas être transformée en quelque chose qui ne soit pas de l’eau ! Alors les personnes ayant quelques connaissances en physique pourront bien entendu dire qu’évidemment, l’eau peut devenir autre chose que de l’eau… La molécule d’eau (H2O), composée de 2 atomes d’hydrogène (H2) et d’un atome d’oxygène (O), peut se décomposer et se transformer par décroissance radioactive.  L’absence de transsubstantiation n’apparaît de fait pas être une affirmation empirique (basée uniquement sur une expérience vécue) ! Admettons à l’inverse que cette transsubstantiation existe, et si elle arrive, alors il devient possible de conceptualiser le fait que l’individu original ait échoué à survivre à un changement, étant ainsi remplacé par quelque chose de nouveau. Cette considération est d’ailleurs une convention, qui est nécessaire pour nous permettre de suivre/tenir intelligiblement les objets dans la pensée/le discours4. Une convention qui nous permet d’ailleurs de discuter des limites de ce que peux subir un individu tout en restant ce même individu !

Si l’on prend l’exemple de Jules César (que tout le monde connait), aurait-il traversé le Rubicon s’il avait perdu sa première bataille ? A cet instant-là, Jules César n’est pas mort, il n’est pas un chien, il n’est pas non plus de la boue sur les chaussures de quelqu’un… Mais rien de tout ceci n’est empirique ! S’agit-il alors de caractéristiques subjectives ? Non, pas pour autant, car Jules César aurait alors acquis des propriétés radicalement différentes s’il avait été transsubstantiationné (avis aux amateurs de Scrabble…) en boue ! Dans cet exemple, si nous devons lier la carrière d'un individu à ce dernier, alors il y a une bonne raison empirique de la lier à des événements qui impliquent un changement complet dans un ensemble de propriétés de ce même individu. D’ailleurs, les propriétés de Jules César ne subissent pas un changement instantané ou complet à la mort de celui-ci ! Et c’est le cas pour de très nombreux (tous ?) concepts naturels : la molécule d’eau évoqué plus haut, Jules César, des fleurs, un organisme…

A gauche, un superbe bouquet de fleurs. A droite, un superbe bouquet de fleurs mixé. Il s'agit des mêmes fleurs au départ, et pourtant serions-nous réellement tenté de comtper ces fleurs de la même façon à droite comme à gauche ? . © Ellen Clarke

Comment s’en sortir avec un individu biologique ?

Afin de définir un individu biologique, compte tenu du cheminement suivi, il apparaît nécessaire de suivre des ensembles de propriétés objectives caractérisant l’individu en question. La suite serait de localiser les limites des individus lors des évènements durant lesquels ces propriétés changent (même si ces limites seront forcément idéalisées). Ces propriétés, pour des biologistes, vont concerner des aspects physiologiques, évolutifs, métaboliques, immunitaires, et bien d’autres encore… Et identifier ensuite les limites de ces propriétés en cas de changement de ces propriétés !

Références bibliographiques : 

  1. Martens, J. & Guay, A. Physiological and evolutionary individuals: a metaphysical perspective. (2020).
  2. Strawson, P. F. Individuals. (Routledge, 2002).
  3. Lowe, E. J. More Kinds of Being: A Further Study of Individuation, Identity, and the Logic of Sortal Terms. (Wiley-Blackwell, 2009).
  4. Mackie, P. How Things Might Have Been: Individuals, Kinds, and Essential Properties. (Oxford University Press, 2006).

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