Lénaïg Bredoux
Journaliste, responsable éditoriale aux questions de genre
Journaliste à Mediapart

19 Billets

3 Éditions

Billet de blog 30 sept. 2020

Lénaïg Bredoux
Journaliste, responsable éditoriale aux questions de genre
Journaliste à Mediapart

Gastronomie: à propos d'une enquête de Mediapart

Depuis plusieurs semaines, les milieux de la gastronomie ont relayé publiquement une « rumeur » : celle d’une enquête de Mediapart sur les violences sexuelles en cuisine. « Rumeur » revenue de façon plus insistante depuis l’annonce du suicide du chef Taku Sekine, valeur montante récompensée de plusieurs prix. Voici nos explications. 

Lénaïg Bredoux
Journaliste, responsable éditoriale aux questions de genre
Journaliste à Mediapart

Depuis plusieurs semaines, à intervalles réguliers, des journalistes, des titres de presse, ou des professionnels de la gastronomie, ont relayé publiquement une « rumeur » : celle d’une enquête de Mediapart, jugée imminente, sur les violences en cuisine, et singulièrement sur les violences sexuelles que subissent trop souvent des salariées du secteur.

Depuis mardi soir, et l’annonce tragique du suicide du chef Taku Sekine, valeur montante de la gastronomie et célébré dans le Tout-Paris, cette « rumeur » est revenue de façon encore plus insistante. Elle figure même sur les sites Internet de publications à fort tirage, comme le site du magazine ELLE (« On annonçait partout [sic] la publication imminente d’une grande enquête de Mediapart sur un #metoo dans la foodosphère »), ou dans la revue de presse de France Inter, mardi 30 septembre, dans laquelle le journaliste Claude Askolovitch annonce à ses auditeurs et ses auditrices (nombreux.ses) : « On attendait dans les cuisines une enquête de Mediapart, elle n'est pas sortie, Sekine ne la verra pas. »

Après en avoir discuté collectivement – car un journal est d’abord un collectif, et heureusement ! –, il nous a semblé pertinent de faire acte de transparence auprès de nos lecteurs et de nos lectrices. Il nous semble aussi important de rappeler comment nous produisons nos articles, dans quelles conditions, et à quelles conditions.

Oui, Mediapart travaillait depuis le mois de juillet, avec une journaliste indépendante, Nora Bouazzouni, autrice de l’essai Faiminisme, quand le sexisme passe à table (Nouriturfu Le Poing Sur La Table, 2017), à une enquête portant sur plusieurs accusations de violences sexistes et sexuelles à propos de Taku Sekine.

Mais cette enquête n’était pas terminée : elle était encore en cours à l’annonce du décès du chef du Dersou et du Cheval d’Or. Elle n’avait notamment pas fait l’objet d’une étape décisive, et impérative : celle dite du contradictoire, au cours de laquelle la personne mise en cause est amenée à pouvoir se défendre, répondre, confirmer, contredire, démentir…

Cette étape, parfois difficile à comprendre pour les victimes, est essentielle : sans elle, il ne saurait y avoir d’enquête de bonne foi.

Toutes les investigations sont longues, singulièrement celles portant sur les violences sexistes et sexuelles où les preuves matérielles manquent souvent, et où il faut prendre le temps nécessaire pour recouper, contextualiser, multiplier les récits, vérifier chaque élément d’une mise en cause… Tant que ce travail (que nous avons déjà tenté de décrire à propos d’Adèle Haenel, de Claude Lanzmann ou des violences sexuelles en général), n’est pas suffisamment étayé, alors le « contradictoire » n’est pas encore lancé. Et tant que ce contradictoire n’a pas eu lieu, aucune publication ne peut être envisagée.

À Mediapart, nous avons coutume de dire qu’une enquête qui n’est pas publiée n’existe pas, comme nous l’avions déjà rappelé lors de l’affaire Cahuzac à propos d’une autre « rumeur » concernant nos investigations. Le rappel de toutes les étapes à franchir avant d’envisager de la mettre en ligne souligne de façon manifeste le bien fondé de ce principe.

Par ailleurs, Mediapart n’était pas le seul média à s’être intéressé au sujet des violences en cuisine ces derniers mois.

Surtout, un site spécialisé avait diffusé le nom de Sekine en évoquant des accusations de viol (dont Mediapart – si elles existent – n’avait pas été informé), mais sans l’interroger, et le petit monde de la gastronomie avait commencé à se tenir à distance du chef, alors que rien de solide n’avait été publié… C’est le sens du communiqué de la famille du chef franco-japonais, évoquant un « grave dérèglement collectif ».

Mais celui-ci, s’il était avéré, ne doit pas conduire à balayer d’un revers de la main les témoignages de nombreux et nombreuses salarié.e.s de la restauration, qui manifestent de plus en plus bruyamment leur aspiration à remettre en question leur secteur. Où, disent-ils, la concurrence folle, la dureté du métier, la pression économique, et des codes d’un autre âge conduisent, encore trop souvent, à des violences, physiques, morales ou sexuelles.

Sur les réseaux sociaux, dans la presse spécialisée, à la lecture de certains entretiens de femmes cheffes, et dans les mails et les appels que nous recevons à Mediapart, cette demande est palpable. Alors, comme nous l’avons fait depuis plusieurs années (et comme en témoignent nos nombreux dossiers sur le sujet ici, , , ou encore , sur de nombreux domaines comme la politique avec, par exemple, l'affaire Gérald Darmanin, le cinéma, au travail, dans la presse, l'armée, la musique...), nous continuerons à documenter cette réalité qui empoisonne la vie de millions de femmes, d’enfants, et parfois d’hommes, et structure encore trop souvent nos sociétés.

Mais nous le ferons en respectant les principes élémentaires qui encadrent le travail de la presse – ses règles juridiques, évidemment, mais aussi les valeurs humanistes qui nous animent au quotidien.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Des médecins accompagnant des patients en cancérologie confient leurs doutes
La convention citoyenne sur la fin vie qui s’ouvre aujourd’hui doit se prononcer sur une légalisation de l’aide active à mourir. Deux médecins de l’Institut de lutte contre le cancer Gustave-Roussy, qui sont auprès des malades en fin de vie, partagent leur vécu et leurs interrogations.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Énergies
EDF face aux coupures d’électricité : la débâcle énergétique
Jamais EDF ne s’était trouvée en situation de ne pas pouvoir fournir de l’électricité sur le territoire. Les « éventuels délestages » confirmés par le gouvernement attestent la casse de ce service public essentiel. Pour répondre à l’urgence, le pouvoir choisit la même méthode qu’au moment du Covid : verticale, autoritaire et bureaucratique.
par Martine Orange
Journal — Médias
Faux scoop du « Point » sur Garrido-Corbière : un « accident industriel » écrit d’avance
Alors que l’hebdo avait promis de faire son autocritique en publiant une enquête pour revenir sur ses fausses accusations visant le couple LFI, la direction l’a finalement enterrée. Sur la base de documents internes, Mediapart retrace les coulisses de ce fiasco, prédit deux mois avant par des salariés.
par David Perrotin et Antton Rouget
Journal
Lutte contre l’antisémitisme : angle mort de la gauche ?
Les militants de la gauche antiraciste ont-ils oublié l’antisémitisme ? Un essai questionne le rôle des gauches dans la lutte contre l’antisémitisme et plaide pour la convergence des combats. Débat dans « À l’air libre » entre son autrice, Illana Weizman, un militant antiraciste, Jonas Pardo, et le député insoumis Alexis Corbière.
par À l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
Loi Darmanin contre les étranger·e·s : danger pour tou·te·s !
Ce mardi 6 décembre a lieu à 17H00 un premier « débat » sur l'immigration à l'Assemblée nationale initié par Gérald Darmanin préparant une loi pour le 1er trimestre 2023. Avec la Marche des Solidarités et les Collectifs de Sans-Papiers, nous serons devant l'Assemblée à partir de 16H00 pour lancer la mobilisation contre ce projet. Argumentaire.
par Marche des Solidarités
Billet de blog
Une famille intégrée ou comment s'en débarrasser - Appel OQTF
6 décembre : appel de la décision de l'obligation de quitter le territoire devant le tribunal administratif de Clermont-Ferrand, décision que nous avons déjà chroniquée. Cette famille particulièrement intégrée doit rester ici. Voici quelques vérités fortes apportées par son avocate et un des responsable de RESF63, le jour même d'un « débat » sur la loi immigration à l'Assemblée Nationale !
par Georges-André
Billet de blog
Morts en Méditerrannée : plainte devant la CPI contre la violence institutionnelle
La plainte va soulever la question de la responsabilité de l'Italie, Malte, la commission européenne et l'agence Frontex dans le bilan catastrophique de plusieurs dizaines de milliers de noyés en Méditarrannée depuis 2014, au mépris du droit international et des droits humains. Questions sur la violence institutionnelle à rapprocher du projet de loi contre les migrants que dépose l'exécutif.
par Patrick Cahez
Billet de blog
Mineurs isolés à Paris : "C’est le moment d’agir, aidez-nous à quitter cette merde !"
Cela faisait depuis juin 2022 que des mineurs exilés isolés survivaient sous le pont Nelson Mandela, sur la rive droite des quais de Seine de la ville d’Ivry. En six mois, plus de 400 jeunes se sont retrouvés là-bas, faute d’autre solution. Ce matin, ils ont enfin été pris en charge, non sans peines et non sans luttes. Retour sur ces derniers jours de survie et de mobilisation.
par Emile Rabreau