Gastronomie: à propos d'une enquête de Mediapart

Depuis plusieurs semaines, les milieux de la gastronomie ont relayé publiquement une « rumeur » : celle d’une enquête de Mediapart sur les violences sexuelles en cuisine. « Rumeur » revenue de façon plus insistante depuis l’annonce du suicide du chef Taku Sekine, valeur montante récompensée de plusieurs prix. Voici nos explications. 

Depuis plusieurs semaines, à intervalles réguliers, des journalistes, des titres de presse, ou des professionnels de la gastronomie, ont relayé publiquement une « rumeur » : celle d’une enquête de Mediapart, jugée imminente, sur les violences en cuisine, et singulièrement sur les violences sexuelles que subissent trop souvent des salariées du secteur.

Depuis mardi soir, et l’annonce tragique du suicide du chef Taku Sekine, valeur montante de la gastronomie et célébré dans le Tout-Paris, cette « rumeur » est revenue de façon encore plus insistante. Elle figure même sur les sites Internet de publications à fort tirage, comme le site du magazine ELLE (« On annonçait partout [sic] la publication imminente d’une grande enquête de Mediapart sur un #metoo dans la foodosphère »), ou dans la revue de presse de France Inter, mardi 30 septembre, dans laquelle le journaliste Claude Askolovitch annonce à ses auditeurs et ses auditrices (nombreux.ses) : « On attendait dans les cuisines une enquête de Mediapart, elle n'est pas sortie, Sekine ne la verra pas. »

Après en avoir discuté collectivement – car un journal est d’abord un collectif, et heureusement ! –, il nous a semblé pertinent de faire acte de transparence auprès de nos lecteurs et de nos lectrices. Il nous semble aussi important de rappeler comment nous produisons nos articles, dans quelles conditions, et à quelles conditions.

Oui, Mediapart travaillait depuis le mois de juillet, avec une journaliste indépendante, Nora Bouazzouni, autrice de l’essai Faiminisme, quand le sexisme passe à table (Nouriturfu Le Poing Sur La Table, 2017), à une enquête portant sur plusieurs accusations de violences sexistes et sexuelles à propos de Taku Sekine.

Mais cette enquête n’était pas terminée : elle était encore en cours à l’annonce du décès du chef du Dersou et du Cheval d’Or. Elle n’avait notamment pas fait l’objet d’une étape décisive, et impérative : celle dite du contradictoire, au cours de laquelle la personne mise en cause est amenée à pouvoir se défendre, répondre, confirmer, contredire, démentir…

Cette étape, parfois difficile à comprendre pour les victimes, est essentielle : sans elle, il ne saurait y avoir d’enquête de bonne foi.

Toutes les investigations sont longues, singulièrement celles portant sur les violences sexistes et sexuelles où les preuves matérielles manquent souvent, et où il faut prendre le temps nécessaire pour recouper, contextualiser, multiplier les récits, vérifier chaque élément d’une mise en cause… Tant que ce travail (que nous avons déjà tenté de décrire à propos d’Adèle Haenel, de Claude Lanzmann ou des violences sexuelles en général), n’est pas suffisamment étayé, alors le « contradictoire » n’est pas encore lancé. Et tant que ce contradictoire n’a pas eu lieu, aucune publication ne peut être envisagée.

À Mediapart, nous avons coutume de dire qu’une enquête qui n’est pas publiée n’existe pas, comme nous l’avions déjà rappelé lors de l’affaire Cahuzac à propos d’une autre « rumeur » concernant nos investigations. Le rappel de toutes les étapes à franchir avant d’envisager de la mettre en ligne souligne de façon manifeste le bien fondé de ce principe.

Par ailleurs, Mediapart n’était pas le seul média à s’être intéressé au sujet des violences en cuisine ces derniers mois.

Surtout, un site spécialisé avait diffusé le nom de Sekine en évoquant des accusations de viol (dont Mediapart – si elles existent – n’avait pas été informé), mais sans l’interroger, et le petit monde de la gastronomie avait commencé à se tenir à distance du chef, alors que rien de solide n’avait été publié… C’est le sens du communiqué de la famille du chef franco-japonais, évoquant un « grave dérèglement collectif ».

Mais celui-ci, s’il était avéré, ne doit pas conduire à balayer d’un revers de la main les témoignages de nombreux et nombreuses salarié.e.s de la restauration, qui manifestent de plus en plus bruyamment leur aspiration à remettre en question leur secteur. Où, disent-ils, la concurrence folle, la dureté du métier, la pression économique, et des codes d’un autre âge conduisent, encore trop souvent, à des violences, physiques, morales ou sexuelles.

Sur les réseaux sociaux, dans la presse spécialisée, à la lecture de certains entretiens de femmes cheffes, et dans les mails et les appels que nous recevons à Mediapart, cette demande est palpable. Alors, comme nous l’avons fait depuis plusieurs années (et comme en témoignent nos nombreux dossiers sur le sujet ici, , , ou encore , sur de nombreux domaines comme la politique avec, par exemple, l'affaire Gérald Darmanin, le cinéma, au travail, dans la presse, l'armée, la musique...), nous continuerons à documenter cette réalité qui empoisonne la vie de millions de femmes, d’enfants, et parfois d’hommes, et structure encore trop souvent nos sociétés.

Mais nous le ferons en respectant les principes élémentaires qui encadrent le travail de la presse – ses règles juridiques, évidemment, mais aussi les valeurs humanistes qui nous animent au quotidien.

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