L’ombre rouge

OBJECTIF : expliquer les grandes lignes des retombées des Années de plomb – Première partie sur trois : Genèse des Années de plomb

Fin des années 1960, dans le prolongement des guerres d’indépendance, certains mouvements autonomistes s’organisent en Europe sous l’influence des guerillas urbaines lancées en Irlande, au Pays Basque espagnol, en Corse : un engagement armé en partie aussi provoqué par la colère que suscitaient en eux l'auto-absolution des pouvoirs répressifs en place[1]

Suites :
L'Opéraïsme ;

À la fin des années 1960, n’importe quel jeune sait plus ou moins consciemment que…

... d’abord, d’une manière générale, la tranquille existence de leurs parents et des adultes cache mal un silence consenti, sinon complaisant, avec la perpétuation, ou la reprise, des administrations autoritaires précédentes. C’est aussi, ensuite, plus concrètement, que les juridictions n’ont pas totalement rompu avec les dispositions pétainistes en France[2] ;[3], nazies en Allemagne de l’Ouest[4] ;[5], mussoliennes en Italie[6] où, partout, au nom du pardon et du droit à l’erreur, les sanctions, les purges et les condamnations ne manquent pas d’être assez rapidement assorties d’amnisties et de réintégrations.

Autour de leurs vingt ans, ces enfants de la guerre se rebellent d’une façon ou d’une autre contre la figure du père[7].

Action guerrière et intention politique sont étroitement liées

Al Khattabi, Ben Gourion, Fidel Castro, Hô Chi Minh, Laurence d’Arabie, Le Ché, Mao, tous ont pratiqué et revendiqué des actions clandestines de harcèlement militaire contre les intérêts qu’ils voulaient combattre, ce qui allait d’ailleurs de pair avec des objectifs politiques clairement édictés.

Prenant conscience de pareils modèles, un peu partout dans les grandes villes du monde et en Europe, des étudiant.e.s et des ouvrier.e.s ont, d'abord, envisagé la propagation du marxisme-léninisme par des actions spectaculaires, puis, à travers ces actions  déstabiliser l'État. Rendre la justice au nom du peuple, prélever des “impôts révolutionnaires” en volant les banques, pour parvenir aux fins de cette propagation de l'émancipation à travers les moyens de ces actions armées, ces jeunes formés par quelques vétérans ont pu décider d'intervenir, s'impliquer et s'organiser dans la lutte armée contre les intérêts de la bourgeoisie.

L’OTAN

Pendant ce temps, aux plus hauts niveaux des institutions d’État, la situation était déjà bien installée, ce qu'oubliaient hélas trop souvent les jeunes s'engageant dans la lutte armée. Car, au nom de « la sécurité des démocraties occidentales », l’atlantisme avait accordé de nombreuses places stratégiques aux forces de l’OTAN, organisme militaire créé en 1949. Avec qui collaboraient les hauts dignitaires des pays concernés.

Sur le plan civil, la première évidence, c'est que, confusément, les GI’s et les soldats de l’US Air Force basés en plusieurs points stratégiques des pays vont rapidement insuffler un certain mode de vie à l’américaine qui fascine une large partie de la population en même temps qu’au contraire, plus et mieux informées, les organisations ouvrières et étudiantes s’en irriteront, dénonçant notamment, avec l'emprise américaine, la soumission des élites de leurs pays respectifs et, surtout, l'abandon de fait de la souveraineté nationale.

Les tensions internationales

L'URSS et la Chine s'opposent de plus en plus dès l'année 1965, et la Chine cherche à se rapprocher de la diplomatie américaine. Période où, très symboliquement, le président De Gaulle prendra la décision du retrait des forces armées de l'OTAN présentes sur le sol français. Un effet d'affiche salué par la gauche officielle qui ne remarque pas que dans ce dispositif de « retrait de l'OTAN » sont pourtant entièrement conservés les grands centres névralgiques de la circulation et de la logistique militaire américaine.

D'autant que les pays limitrophes conservent pour leur part un contact très étroit à tous les niveaux de la police et de l'armée avec les soldats restés basés sur leurs territoires.

Restez derrière !

Ce qui était nettement moins public et autrement plus dangereux pour les masses populaires ignorant ces dispositifs, c'est que, depuis les plus hautes sphères de l'armée, de la police et des renseignements s'étaient constituées des cellules imprégnées d'idéaux pro-occidentalistes. Ces cellules combattantes organisaient de sanglantes opérations anti-communistes. Avec l'aval des autorités muettes et aveugles, et sous couvert de prévenir une possible occupation soviétique, ces cellules préparaient secrètement, des attentats particulièrement meurtriers contre les populations civiles. Le Stay-Behind (« restez derrière ») reposait entre autres sur la loge P2 : https://www.rts.ch/archives/tv/information/temps-present/3471760-la-loge-p2-et-licio-gelli.html

« [Avec sa loge maçonnique P2 (Propaganda due) et Gladio, l'organisation “Le Glaive”, en français, l'industriel multimillionnaire Licio Gelli s'est avéré] impliqué dans presque tous les scandales italiens des années 1970, 1980 et 1990 (Tangentopoli, qui a mené à l'opération d'anti-corruption de Mani pulite ; Gladio, les réseaux anticommunistes « stay-behind » de l'Otan ; le scandale de Banco Ambrosiano, dont la Banque du Vatican était le principal actionnaire, et qui mena à l'assassinat du « banquier de Dieu » Roberto Calvi ; le meurtre du président de la Démocratie chrétienne Aldo Moro en 1978).

[Président] Saragat : Ouvriers 171 / Policiers 1 © Anonyme [Président] Saragat : Ouvriers 171 / Policiers 1 © Anonyme

[Illustration : Milan, novembre 1969, au cours d’une manifestation ouvrière : "Saragat ! Ouvriers 171, Flics 1". Dans la manifestation précédente, un membre des forces de l’ordre avait été tué. Saragat était le président de la république.]

Impunité d'État

Partout, l'approuvant ou non, personne ne pouvait ignorer non plus que la police inquiétait toujours bien davantage la population pourtant meurtrie par les attentats plutôt que les véritables auteurs de ces attentats. Et d’autre part, en plus, la justice prenait tellement de temps que cinq ou dix ans après, voire vingt ans après les événements, la plupart, dans l’opinion publique, pouvaient avoir oublié ce qu’était exactement l’attentat dont le tribunal acquittait les auteurs. D’autant qu’on savait rarement par la presse officielle que ces auteurs avaient « collaboré avec l'enquête », comme on dit en termes juridiques, c’est-à-dire qu’ils avaient en réalité joué le rôle d’indics, en négociant par le statut de repenti la dénonciation de leurs complices et leur protection à l'extérieur.

Des renseignements plus poussés aboutissaient à l’évidence : quand les responsables des attentats aveugles particulièrement meurtriers appartenaient à des organisations d’extrême-droite, ces responsables se trouvaient disculpés sur-le-champ ou rétrospectivement, quelquefois même une nouvelle identité leur était conférée à leur sortie de prison pour éviter les représailles de leurs anciens complices. Par contre, quand les auteurs reconnus des attaques ciblées contre les intérêts de l’État étaient membres d'organisations ouvrières, alors, au contraire, les poursuites étaient maintenues et la vengeance d'État jamais assouvie, jamais éteinte[8].

Pax romana

Les partisans de l’ordre et de la répartition du monde établis par les Accords de Yalta (février 1945) font instituer par l’ONU en 1948 l’État d’Israël, enclave occidentale au Proche et au Moyen Orient.

Inquiète de l’influence de la révolution cubaine (1950-1959) la diplomatie onusienne tente habilement de récupérer la Chine. De son côté, celle-ci, confortant son image révolutionnaire, avait tourné le dos à l’URSS stalinienne depuis 1955, de sorte qu'à partir de la moitié des années 1960, les vingt ans suivants, consacrés à la politique d'ouverture de la Chine seront en réalité l'occasion d'ouvrir peu à peu le collectivisme à l’économie du marché international.

L'exaspération de l'Internationale ouvrière

À la suite de la débâcle des armées arabes en 1967, l’OLP (organisation de Libération de la Palestine) mène avec Yasser Arafat une stratégie de guerilla internationale contre les intérêts israéliens dans le monde.

Dans le même temps, la contestation contre la guerre du Viêt-Nam et pour les droits des travailleurs d’origine africaine fait tâche d’huile en Europe.

En Amérique latine, la capture et l’exécution sommaire du Ché en octobre 1967 en Bolivie provoque une vague d’indignation.

La fermeté avec la crise des missiles de Cuba (1962), l’assassinat de Martin Luther King en mai 1968, le soutien au Shah d’Iran et à la dictature de Pinochet au Chili (1973) et des colonels en Grèce (1967-1974) exaspèrent une opinion publique en quête de justice et de démocratie.

En Allemagne, le 11 juin 1967, un policier tue un étudiant manifestant contre le Shah d'Iran, et, moins d'un an plus tard, en avril 1968, Josef Bachman tire plusieurs balles de revolver à la tête du dirigeant étudiant Rudi le Rouge qui réclamait l'élucidation du meurtre d'Onesorgh.

Parmi les communautés étudiantes et ouvrières, quelques éléments pensaient à se regrouper et s’armer.

Attaques ciblées contre les intérêts capitalistes

En Allemagne, Fraction armée rouge, née en mai 1968 avec l’explosion de deux grands magasins de Francfort n’ayant fait aucune victime, revendique « une résistance armée contre l’internationalisation du Capital ».

Les cibles de ces groupes anti-impérialistes sont les instances politiques (policiers, militaires, multinationales…)

Mars 1972 en Mexique, enlèvement d’un dirigeant de Siemens par les Brigades Rouges.

En décembre 1973, l’ETA fait exploser à Madrid une bombe sur l’escorte du potentiel successeur de Franco.

Attentat suicide en mai 1972 à l’aéroport de Lod en Israël.

L’Armée rouge japonaise attaque la société Mitsubishi en août 1974 (8 morts).

La réaction d'État : stratégie de la tension

À chaque fois, les autorités policières et judiciaires obtiennent des « pouvoirs spéciaux » pour éradiquer l’opposition grandissante et, notamment, l'emploi de la torture [9].

Sous l’impulsion de l’OTAN et avec l’appui de la CIA, des mesures sont prises pour criminaliser les mouvements de protestation et maintenir les pouvoirs en place.

En France, dissolution de mouvements maoïstes et trotskistes.

Les services secrets puisent dans le vivier des indics et du grand banditisme armé pour des actions « aveugles » dont les cibles sont civiles.

Et alors l'extrême-droite italienne vient embraser l'Italie

Premier attentat à la bombe, le massacre de la piazza Fontana, à Milan en décembre 1969 focalise l’enquête vers les milieux anars (arrestation du danseur Pietro Valpreda, interrogatoire mortel du cheminot Giuseppe Pinelli).

La cour de cassation reconnaîtra en 2005 que les cinq explosions simultanées sur Rome et Milan avaient en réalité été fomentées et exécutées par des néofascistes d’Ordine Nuovo. Précision : l’un des principaux responsables, Carlo Digilio « participait aux enquêtes » (collaborait avec les services de police). Deux autres coupables avérés, Franco Freda et Giovanni Ventura, militants d’Ordine Novo, ont été absous par jugement en 1987. Ce qui fait de cet acte criminel le premier d’une longue série meurtrière de masse sans aucune condamnation : de la même façon, Brescia 1974, Bologne 1980 sont l’œuvre de groupes visant un climat de peur pour provoquer un état d’urgence et un régime autoritaire, comme ce fut le cas de la Grèce en 1967.

Le commissaire Calabresi, martyr policier de la propagande d'État

Aux lendemains de l’attentat de la piazza Fontana, dans le commissariat dirigé par Luigi Calabresi à Milan, va mourir le 12 décembre 1969 au cours d’un interrogatoire musclé le cheminot anarchiste Giuseppe Pinelli injustement soupçonné et incarcéré.

En mars 1972, le commissaire Luigi Calabresi identifie le corps de Giangiacomo Feltrinelli, fondateur du Grupo d’Azione Partigiana, retrouvé avec des faux papiers et des explosifs.

La presse conteste la version du commissaire Calabresi et évoque l’hypothèse d’un assassinat politique réglé par la CIA.

En mai, l’organisation Lotta continua abat le commissaire Calabresi devant son domicile.

La présidence de la république lui décerne à titre posthume la médaille d’or et l’église catholique lance à son sujet un procès en béatification.

Dès le milieu des années 1970, les gouvernements mettent en place une législature qui, affichant une volonté d’en finir avec la lutte armée, vise à briser principalement l’extrême gauche pour mieux dissuader à terme les mouvements ouvriers et étudiants et les forcer à faire allégeance à l’ordre établi.

En 1991, l’Italie se dote d’un dispositif contre le crime organisé, mais, surtout...

À l’origine conçu pour favoriser les aveux des mafieux, le statut de « repenti » accorde au signataire l‘impunité, sa libération, une nouvelle identité pour échapper aux représailles de ses ex-complices.

Et surtout, la dénonciation du repenti vaut preuve devant les tribunaux.

Les conditions dans lesquelles sont signées ces déclarations de repentis ne sont jamais prises en considération par les juges : aveux obtenus sous la contrainte, par torture ou par maltraitance, par chantage et pressions sur les proches et sur la famille, etc.

Avec le statut du repenti, les institutions judiciaires italiennes vont déclarer dès 1991 qu’en l’absence du prévenu à la barre, la condamnation devient sans appel.

Notons qu'en France, la loi Perben II de 2004 va établir les mêmes dispositions (la condamnation par contumace est irrévocable et le condamné ne peut faire appel)

Les organes de presse répercutent les communiqués des juges et des policiers assimilant les actes de prolétaires armés à du terrorisme.

Pointant l’iceberg des révolutions sanglantes, cette communication a permis de gommer les luttes sociales antimilitaristes, antiautoritaires, féministes et LGBT.

Derrière la peur du terroriste rouge, la bonne pensance instituée efface des années d’organisations ouvrières et un véritable enthousiasme prolétarien.

 C’est cette peur du peuple qui va guider la poursuite incessante des institutions juridico-policières contre les activistes d’extrême gauche.

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[1] Avoir 20 ans en 1972 :
dimanche sanglant du 30 janvier 1972 à Londonderry, où l'armée britannique tire sur une manifestation pacifique pro-irlandaise,
• violences policières et para-militaires permanentes en tous pays, mais aussi en France : d'abord contre l'indépendance algérienne – massacres d’octobre 1961 contre une manifestation pacifique algérienne – puis à travers les mesures de l'état d'urgence à la suite du Putsch des généraux à Alger – avril 1961 – notamment au métro de Charonne en février 1962, et l'interdiction des manifestations de commémoration dix ans après, avec, le 25 février 1972, l'assassinat du maoïste Pierre Overney par le vigile de Renault-Billancourt, Jean-Antoine Tramoni, condamné à quatre ans pour ce meurtre puis relâché pendant que les organisations policières, le PCF et les grandes centrales syndicales s’en prennent violemment contre les manifestations de protestation de la gauche prolétarienne. L’exécution en mars 1977 de Tramoni sera revendiqué par un Noyau armé pour l'autonomie prolétarienne…

[2] Annie Lacroix-Riz, « Les grandes banques françaises de la collaboration à l'épuration, 1940-1950. II - La non-épuration bancaire 1944-1950 », Revue de la Seconde Guerre mondiale, no 142, 1986, p. 81-101.

[3] Bénédicte Vergez-Chaignon, Histoire de l’épuration, Paris, Larousse, « Bibliothèque historique », 2010.

[4] Marie-Bénédicte Vincent, « De la dénazification à la réintégration des fonctionnaires. Comment construire une éthique de la fonction publique en Allemagne de l'Ouest après 1945 ? » dans Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2014/1 (N° 121), pages 3 à 19.

[5] Musée des Alliés : Dénazification, http://www.alliiertenmuseum.de/fr/themes/denazification.html

[6] Marcello Flores, Épuration et procès en Italie durant la transition démocratique, https://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=38&rub=dossier&item=362

[7] Gérard Mendel, La révolte contre le père : une introduction à la socioposychanalyse, Payot, 1968.

[8] « Rendez-vous avec X » du 3 septembre 2011, (France Inter). « Émission radiophonique hebdomadaire de France Inter sur l’histoire contemporaine et l’actualité, abordant plus particulièrement les affaires liées à l’espionnage sous la forme d’une interview entre le journaliste Patrick Pesnot et un mystérieux invité, Monsieur X, qui raconte les événements du point de vue des services secrets. Diffusion de 1997 à juin 2015 les samedis, de 13 h 20 à 14 h sur France Inter, et reprise à l’été 2016 aux mêmes horaires. ». Téléchargeable gratuitement dans le site du journaliste et producteur de l’émission Patrick Pesnot Rendez vous avec. Voici la version publiée sur Youtube :

l'affaire Cesare Battisti et Carla Bruni : Rendez-vous avec Mr X du 3 sept 2011 © Marc Chabot YT

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[9] L'utilisation de la torture, dans les procès contre les terroristes de gauche entre la fin des années 70 et les années 80, est scrupuleusement documentée dans le volume Le torture affiorate, coll. Progetto Memoria, ed. Sensibili alle foglie, 1998.

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