Le cas Battisti ou comment les services d’État fabriquent des monstres

Le sommeil de la raison engendre-t-il la raison d’État ?... – Ou l’inverse ?... Ce que les pratiques des illusionnistes nous apprennent sur les apparitions main gauche pour mieux faire disparaître les mauvais coups de la droite.

« Pas vu pas pris », quand il s’agit avant tout d’occulter des pratiques qu’on ne veut surtout pas voir remises en cause dans les plus hautes sphères de l’État. L'angélisme n’est jamais si réussi que lorsqu'il s’appuie sur la diabolisation du corps tenu pour indésirable.

La preuve par un destin brisé, celui de Cesare Battisti.

Précédents :
L’Ombre rouge. 1, Genèse des Années de plomb
L’Ombre rouge. 2, L'Opéraïsme

La situation aujourd'hui

Samedi 27 juin 2021 au matin, Cesare a été transféré dans le plus grand secret de la prison de Rossano, en Calabre, à celle de Ferrare, en Émilie romagne, située à 275 km de Rome, au milieu du triangle Florence-Venise au nord et Bologne au sud. Il y a également une section Alta sicurezza 2 (AS2, “Haute Sécurité”) à Ferrara.

Le jeudi qui a précédé ce transfert, Enza Bruno Bossio, députée Parti Démocrate (à gauche sur l’échiquier politique officiel) de la région de Cosenza où est située la prison de Rossano, avait rendu visite à notre ami alors en grève de la faim depuis plus de trois semaines déjà, et lancé à la presse une déclaration qui réclamait les raisons de ce traitement particulièrement sévère contre lui.

Contrairement aux usages qui réclament que la direction de la prison informe les avocats et les familles du détenu de tout changement, c’est le SAPPE (syndicat de l'administration pénitentiaire) qui, samedi 27, a annoncé la nouvelle à l’ANSA (agence nationale de presse italienne) dans un communiqué venimeux qui tient à rappeler 40 ans après les faits que Cesare a avoué en mars 2019 le meurtre, le 5 juin 1978, d’Antonio Santoro, brigadier directeur de la prison d’Udine.

Pendant que le comité de soutien en Calabre remerciait l'avocat Adriano d’Amico qui a permis la visite de la députée calabraise Enza Bruno Bossio, un des avocats de Battisti, Davide Steccanella déposait, lui, une plainte contre la direction du syndicat de l'administration pénitentiaire pour abus de droits.

Controverse aujourd'hui : les questions parlementaires fusent. Du côté des partis de droite, on continue de s'offusquer de prétendus « traitements de faveurs » (sic) réservés à celui qui reste traité de criminel et de terroriste. Du côté des partis de gauche, on en appelle timidement aux droits humains et à la dignité de tous les prisonniers derrière le garant des droits Mauro Palma, rappelant qu’en aucun cas la justice d’un État ne saurait être une vengeance d’État.

Ce que disait de lui-même et de son parcours de vie
Cesare avant son enlèvement en Bolivie en janvier 2019

Dans sa demande d'asile écrite en décembre 2018, traduite de l'espagnol par Le Grand Soir, Cesare Battisti se décrit comme un homme toujours fuyant devant les poursuites judiciaires d'une décision de justice le condamnant par contumace depuis 1993 à la prison à perpétuité :

https://www.legrandsoir.info/le-texte-de-la-demande-d-asile-de-battisti-en-bolivie.html

À l’origine : cette succession d'événements dont il rappelle le contexte : 

« À la fin de mes études secondaires j’ai pris conscience de ce que le Parti Communiste Italien était partie prenante dans le partage de pouvoir et la corruption généralisée dans l’État italien, à cette époque. Début 1970, quand le parti expulse les intellectuels gauchistes, je rejoins d’abord une organisation de gauche appelée Lotta Continua. Durant cette période, j’ai été arrêté au cours d’actions dites « d’expropriation prolétarienne », pour financer l’organisation et la publication du journal Lotta Continua, avec un tirage quotidien de 50 000 exemplaires jusqu’en 1975.

”Entre temps l’ancienne organisation Potere Operaio (Pouvoir Ouvrier, intimement liée à Toni Negri et autres) se dissout pour se transformer en Autonomia Operaia, au début des années 70.

¨Dans ces circonstances, je suis entré dans un collectif faisant partie de l’Autonomie Ouvrière. À cette époque, on réalisait des actions politiques et d’expropriation prolétarienne que personne ne revendiquait ou n’en assumait la responsabilité politique comme organisation au sein de l’Autonomie Ouvrière.

”J’ai été arrêté [en 1974] alors que je réalisais ce genre d’actions, dont l’objectif était toujours de financer la propagande de l’organisation de lutte politique.

”Cette situation de semi-clandestinité continue jusqu’en 1976, quand je rejoins une organisation armée clandestine nommée PAC (prolétaires Armés pour le Communisme).

”Durant cette décennie, appelée en Italie « les années de plomb », plus de 100 organisations de diverses dimensions se sont créées. Les PAC étaient l’une d’elles.

”Personnellement, moi, Cesare Battisti, après l’assassinat d’Aldo Moro en mai [1978], j’ai participé à des réunions de nombreuses organisations pour décider si cette action était compatible avec la ligne et le projet politique.

”Parmi d’autres organisations, une partie des militants des PAC, dont moi, ont pris leurs distances de cette action, indiquant qu’elle était contraire à nos principes révolutionnaires et que, de plus, elle constituait un suicide politique.

”C’est ainsi que j’ai été l’une des personnes qui ont défendu le fait de ne pas commettre cet acte, nous éloignant du comité central de cette organisation (il faut savoir que les PAC étaient une organisation de type horizontal, dans ce sens chaque militant, quel que fût le lieu de l’action concrètement, pouvait agir au nom de l’organisation sans aucune autorisation préalable. Mise au point nécessaire, vu que c’est là l’un des principaux arguments avec lesquels je décline toute responsabilité pour des actes auxquels je n’ai pas participé et qui me sont imputés, alors que j’en ignore tout, ceux-ci ayant été commis après ma sortie formelle de l’organisation).
”Arrêté en 1979, j’ai été accusé d’ « association subversive et possession d’arme à feu », et condamné à 12 ans de prison dans la ville italienne de Milan.
”Entretemps les agents de la CIA, de concert avec les agences de renseignement italiennes, ont intensifié les pratiques de torture et de disparitions forcées de prisonniers politiques. De 1978 à 1982 on a construit en Italie 16 prisons de sécurité maximale à haute technologie, destinées exclusivement aux prisonniers politiques.
”On comptait alors environ 60 000 persécutés politiques et 10 000 prisonniers politiques condamnés : c’était la situation des années de plomb en Italie jusqu’en 1981 et qui a perduré jusqu’en 1986.
”Durant cette période des centaines de procès bidon (sans droit à la défense, avec la suspension d’articles de la Constitution comme par exemple l’application de la rétroactivité législative, comme ce fut le cas plus tard dans mon procès).
”Le 4 octobre 1981, par une série de coïncidences fortuites, je fus choisi parmi diverses organisations, dont les dirigeants emprisonnés décidèrent d’organiser notre évasion, avec la mission d’organiser une rencontre des organisations encore armées, pour mettre au point une trêve et maintenir la résistance contre l’offensive de l’État.
”Ma fuite a été un acte de justice de « fait » et une action « propre », dans la mesure où aucune violence ne fut nécessaire pour son exécution.
”Malheureusement nous avons échoué dans la mission confiée, puisque nous n’avons pas réussi à convaincre les organisations encore armées de réaliser une trêve.
”Les survivants (des exécutions extrajudiciaires et des enlèvements) des organisations politiques étaient désespérés face à la répression généralisée. C’est ainsi qu’avec un groupe de militants qui, comme moi, soutenaient l’idée d’un repli stratégique face à l’avancée fasciste, ont cherché refuge en France. Ensuite je me suis transféré au Mexique, où j’ai résidé jusqu’en 1990. Là, je me suis spécialisé, et réalisé des travaux de reporter journalistique, étant parmi les fondateurs du magazine Via Libre, du Festival du Livre de Managua et du Festival de Gráfica latino-americana, qui dure encore. »

[...]

Au-delà de la figure personnelle :
une jeunesse dans l’illégalité, une existence traquée, un enlèvement extra-légal, un enfermement indigne

Pour résumer ces quatre décennies, et reprenant à notre compte ici l’expression de la pétition qui en juin 2021 le soutenait durant sa grève de la faim et des soins, Cesare Battisti a vécu Une jeunesse dans l’action [armée].

Comme des centaines de milliers de ses compatriotes, il a cru au combat pour une société meilleure. Comme plusieurs milliers d’entre eux, dans un contexte d’extrêmes tensions sociales et d’attentats-massacres fascistes ; pendant une brève période [entre deux et cinq ans selon les témoignages], il a pensé que le recours aux armes était la seule issue possible face aux dérapages policiers et juridiques. Comme quelques centaines d’entre eux, il s’est exilé pour échapper aux poursuites judiciaires. Comme aucun autre Italien, il a fait depuis vingt ans l’objet d’un battage médiatique et d’une chasse à l’homme qui s’est terminée dans des conditions indignes, par une extradition au mépris du droit international et son exhibition comme un trophée de chasse.

Son rapt en dépit des lois internationales

Pacifié et ayant abandonné toute lutte armée depuis plus de 40 ans, Cesare a pourtant été enlevé et incarcéré en Bolivie en janvier 2019, puis déporté illégalement vers l’Italie aussitôt après. Lors de ce triste épisode de persécution politique, la remise du trophée Battisti aux Italiens mêla la servilité du gouvernement bolivien d’Evo Morales aux intérêts de l’extrême droite brésilienne de Jair Bolsonaro et de celle, italienne, de Matteo Salvini. Sans avoir pu obtenir de jugement d’extradition, Battisti fut alors précipitamment remis au système pénal italien, qui lui réservait un traitement exceptionnellement sévère.

Sur les conditions de son enfermement sous très haute sécurité en Italie (Oristano, puis Rossano), il faut savoir qu'il a été immédiatement mis à l'écart de ses familiers, et privé de toute interaction sociale. Cesare a en effet passé les premiers mois de son retour dans la prison de très haute sécurité d’Oristano, en Sardaigne, puis transféré vers la prison de Rossano, en Calabre, qui est également une prison de très haute sécurité, et où il a été enfermé de manière drastique, avec des djiadistes, jusqu’au 27 juin 2021 pendant sa grève de la faim.

Au cours de cette captivité de près de deux ans, l’ex-activiste italien a été victime d’un traitement carcéral objectivement indigne et inhumain, tant sur le plan de sa santé physique que mentale. Souffrant d’hépatite et d’insuffisance respiratoire, il n'a reçu alors qu’un traitement médical insuffisant, en plus d’être privé de toute exposition à la lumière du soleil. En outre, ses textes littéraires lui ont été confisqués arbitrairement, et ses questions systématiquement ignorées.

Enfin, la prison lui refusait des objets de première nécessité du quotidien ou pouvant lui permettre d’écrire. Tout cela se faisait au mépris de ce qui est normalement prévu par le système carcéral italien, comme il a pu le signaler à quelques occasions à travers le biais de papiers parvenus au site Carmilla OnLine parfois retranscrits sur ce blog : https://blogs.mediapart.fr/lenous/blog/161020/jusqu-au-bout-fino-alla-fine-par-cesare-battisti :

« Lorsque j'ai pris la décision de rencontrer le procureur de la République de Milan pour assumer mes responsabilités politiques et pénales, je pensais que 41 ans après les événements, l'Italie avait consolidé une bonne démocratie garante [(???) – des droits (?)] et que l'État en était le digne administrateur. À partir de ces hypothèses, je croyais aussi que le moment était venu de faire la lumière, enfin, sur une partie de l'histoire de l'Italie qui était restée dans l'ombre jusqu'à présent. « Qui sait si l'arrestation avec les aveux de Cesare Battisti ne peuvent pas mettre fin à un conflit qui ne s’est jamais vraiment refermé », a écrit plus ou moins un grand magistrat italien. Je l’ai cru et j’ai assumé plus que ma part, car il aurait été impossible de faire une distinction dans un grand procès archivé.

”Il ne s’agit donc pas d’une décision visant à obtenir des avantages personnels (sic), mais d’un signe de paix et de compassion pour toutes les victimes d’un conflit qui a créé une fracture sociale, ici en Italie, mais aussi ailleurs. C’est ainsi que j’ai fait confiance, comme les avocats et certaines voix garantes également au sein des institutions. Malheureusement, la réaction de l’État, par le biais de ses structures de pouvoir, a été mortelle.

”Tout d’abord enterré vivant 20 mois à Oristano, puis, mis à mal par la grève de la faim, me voilà par eux précipité dans l’enfer de Guantanamo Calabro où un isolement indéfini m’attend, dans un régime plus féroce encore.

”C’est ce que l’État réserve à qui s’est offert afin que la page d’un conflit armé enterrée sous plus de 40 ans de déni institutionnel et de désinformation puisse enfin être tournée. Un État fort sait et doit discerner, devant l’obscurité, il choisit toujours la lumière. Malheureusement, une fois de plus, un demi-siècle après les années dites de plomb, on utilise les anciennes méthodes qui ne font pas honneur à une démocratie du XXIe siècle.

”La criminalisation du “monstre” ex novo est en cours. La propagande grossière s'est remise en marche et un secteur sans scrupules du système pénitentiaire se prête à épaissir le complot crasse.

Comme l’exprime Anne Crignon dans un article récent sur le NouvelObsrésumant la nouvelle situation de Cesare Battisti à la prison de Ferrara : celui est en effet « Condamné à la réclusion mais pas au régime de haute sécurité »

« En mettant sa vie dans la balance, Cesare a déjà obtenu, outre une amélioration probable de son sort, que soit rompue l’unanimité qui entourait le projet élégamment formulé par Salvini (ancien Ministre de l’intérieur affilié à l’extrême droite, NDLR) : le laisser pourrir en prison jusqu’à la fin de ses jours », a expliqué sur lundi.am, son ami et traducteur Serge Quadruppani.

”La Cour d’appel de Milan a en effet condamné Cesare Battisti à la réclusion, mais en aucun cas au régime de haute sécurité. C’est la raison pour laquelle le prisonnier et ses conseils demandent la levée de ce statut et la possibilité d’avoir enfin accès aux documents où sont exposées les raisons de tant de précautions à son égard. »

De la question des lois antiterroristes à celle des « aveux » de Battisti en mars 2019

On oublie trop qu’après l’attaque des Tours jumelles le 11 septembre 2001, la très grande majorité des pays occidentaux se sont progressivement dotés de lois répressives supposées combattre le terrorisme ; de sorte qu’en 2004, sous la présidence Chirac, les lois Perben II adoptaient des mesures « contre les nouvelles formes de délinquance et de criminalité » (https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000000249995/). Les nouvelles législatures de la Communauté européenne ont alors pu s’inspirer des dispositions toujours en vigueur des tribunaux d’exception italiens des années 1980, eux-mêmes imprégnés des lois pinochettistes des années 1970 contre leurs opposants*, et, progressivement, parcimonieusement et non moins cruellement ont été expurgées de leurs contenus protecteurs autant les conventions de Genèveque la Déclaration des Droits humains.

C’est dans ces premiers mois de l’année 2004 que l’affaire Battisti aura pu servir de ballon d’essai aux nouvelles juridictions qui se mettaient en place à l’intérieur de l’Hexagone : toute condamnation par contumace (en l’absence de la personne accusée) devient désormais exécutable sans aucune possibilité d’appel (sans aucun recours juridique). La déclaration d’une personne reconnue « repentie » vaut pour preuve (comme la déclaration des fonctionnaires assermentés, la dénonciation des ex-complices “collaborant” avec les services de police est irréfutable sur le plan juridique).

Dans Ma Cavale (Grasset-Rivages, 2005), Cesare Battisti et Fred Vargas rendent compte d'une position contradictoire qui les opposait : pour elle, il lui fallait déclarer publiquement son innocence ou, du moins, les très nombreuses et graves incohérences de son procès qui avait conclu en son absence en décembre 1993 par la cour d'Appel de Milan à la condamnation à perpétuité de Cesare Battisti pour sa participation à quatre meurtres des PAC ; seulement pour lui, « Mettre en avant l’innocence de Battisti brisait donc la ligne solidaire d’une défense collective » (page 358).

En effet, d’une part, les réfugiés italiens adoptaient une position commune qui commandait à chacun et chacune de ne jamais proclamer aucune “innocence” à titre personnel, et, d’autre part, les lois internationales jusqu'alors ne permettaient pas à la plupart des pays ayant ratifié les conventions de Genève d’extrader une personne condamnée par contumace à plus de 30 ans de prison. Fred Vargas relève ainsi très perspicacement le dilemme proprement cornélien auquel se trouvait tragiquement confronté son ami avec les nouvelles orientations de la juridiction antiterroriste.

Par la suite, s’est plus intensément que jamais marquée la division de ses soutiens entre ceux qui, d'un côté, prônaient le silence, s’en tenant à ce qui a été un peu abusivement appelé « la doctrine Mitterrand »**, et, de l’autre côté, les partisans de l’« innocentisme », attitude qui avait le tort de rompre de fait avec la solidarité des personnes réfugiées. Cette hésitation et quelques autres maladresses vont ainsi couper Cesare Battisti d’une grande part des réfugiés d’Italie.

Au-delà de son enlèvement le 13 janvier 2019 à Santa-Cruz, ville frontière de la Bolivie avec le Brésil, sur lequel Cesare Battisti revient à quelques reprises pour en dire tout le caractère d’illégalité (disponible sur ce lien : https://www.pcf.fr/lettre_de_prison_de_cesare_battisti, et sur celui-ci : https://blogs.mediapart.fr/lenous/blog/261219/les-amis-de-bolsonaro-un-mot-de-cesare-battisti, ou encore ici : https://www.contretemps.eu/extradition-battisti-morales-salvini-bolsonaro/), il reste quelques esprits sceptiques pour s’interroger encore sur la nature des « aveux » de mars 2019 qui lui ont été arrachés au terme de trois mois d’incarcération que l’on croit pouvoir justement qualifier d’à très haute tension.

On ne s’attardera pas non plus sur les pourtant fort judicieux termes de la lettre ouverte du 1er avril 2019 de Serge Quadruppani à Hugues Jallon, président des éditions du Seuil :

« Il faut en effet ne disposer que d’une pensée très très tiède, et même proche du degré de congélation de tout esprit critique, pour considérer comme acquise la sincérité d’"aveux" passés avec sur la tempe le pistolet de la perpétuité réelle dans des conditions que la gauche, au temps où ce mot voulait encore dire plus ou moins quelque chose, décrivait (c’était à propos des prisonniers de la RAF) comme une “torture blanche”. Le cas de Cesare ne fait que porter à l’extrême une situation bien connue de quiconque a eu un jour affaire à la justice: la “vérité” judiciaire n’est jamais que le résultat d’un très inégal rapport de forces. Comme je l’ai écrit en 2017 à propos d’un procès politique français: “Le mensonge fondamental sur lequel repose la vérité judiciaire c’est que, dans les enceintes où elle s’énonce, tout le monde feint de discuter comme si accusés et accusateurs étaient à armes égales. Cette comédie n’est possible qu’en refoulant du débat la présence lourde et menaçante des forces de l’ordre dans et hors des murs, en refoulant la présence de ces murs mêmes dans lesquels les accusés sont contraints de se trouver.” »

Reproduisons plutôt les propos de Cesare Battisti lui-même à ce sujet dans une lettre manuscrite de cinq pages en français écrite ce 3 août 2021 (orthographe rétablie) :

« Une fois déporté en Italie, avec deux perpètes sur le dos et un procès archivé depuis plus de trente ans, toute l’opinion publique, médiatique et politique contre moi, il ne me restait plus qu’à jouer la carte collective au possible : la solution politique pour tous les acteurs des “années de plomb’. Sachant qu’il existait des procureurs, des hauts magistrats, et aussi quelques politiques et intellos, tous ayant publié des ouvrages sur la solution politique ou s’étant prononcés publiquement dans ce sens. Comptant sur eux, n’ayant d’ailleurs pas le choix, l’avocat et moi avons passé un accord avec le procureur de Milan (un représentant de l’État, tout de même), par lequel j'assumais en bloc toutes les actions ou presque signées par les PAC et pour lesquelles j’étais déjà condamné définitivement. Ce faisant, j’allais permettre de fermer le dernier chapitre ouvert de ces années 1970, rendant possible une pacification cinquante ans après les faits, et, donc, la solution politique qu’on attendait depuis début 1990.

”Mais voilà qu’au gouvernement il y avait à ce moment-là des bêtes populistes qui ont vite profité de la situation pour avancer leur propagande assassine. Voilà que la persécution et le lynchage se déchaînent.

”Je ne vois pas ce qu’il y a de « peu crédible » dans cela. C'était le seul chemin que j’avais à parcourir si je ne voulais pas renoncer à tout espoir et pourrir silencieusement en taule dure. Qu’est-ce qu’il y avait d’autre à faire ? sinon d’essayer de remettre dignement ma main à l'Histoire, rétablir la vérité et m’en sortir au mieux en concert avec mes principes. Tout au plus on peut me traiter de naïf, mais ce n’est pas encore fini. Mon objectif est toujours posé, et la lutte continue jusqu’au bout. On peut être d’accord ou pas avec mon choix, en tout cas, ce n’est pas une version des faits accommodée à la censure. C’est comme ça que ça s’est passé, et puis c’est tout. Clair, il y avait des menaces lourdes aussi, mais elles étaient implicites, ça va sans dire. »

En guise de conclusion
(toute provisoire)

Déjà coupé depuis 25 ans d’une part de ses camarades, puis se coupant à nouveau il y a deux ans d’une autre part de ses soutiens à travers ce que le triomphalisme italien continue d’appeler « ses aveux », Cesare Battisti n’est ni le seul ni le dernier, hélas, que brisent les États. Pourquoi cet acharnement ? Refuser aux personnes et aux groupes la moindre forme d’indépendance hors du conformisme généralisé. Ensuite, fabriquer un monstre est commode pour nos institutions, car en pointant le caractère exceptionnel, les doctrinaires font oublier les propres monstruosités de leur fonctionnement. Et puis faire payer très chèrement aux individus le fait de les avoir tant effrayés, un temps dans le passé. Enfin, une autre raison repose sur l’effet épouvantail opéré auprès des populations (« Voyez le sort infligé aux révoltés et aux rebelles »).

Au-delà de la carrure d’écrivain qui lui est niée (voir comment les auteurs de la notice Cesare Battisti sur Wikipedia s’acharnent à le présenter comme un terroriste avant tout, allant jusqu'à lui refuser d’autres rôles dans la société, ne serait-ce que celui de père, ou encore sa capacité à communiquer rapidement dans des langues qui lui sont étrangères pour créer des structures artistiques au Mexique, en France ou au Brésil), c’est l’être autonome qu’on veut détruire. L’avenir dira sur cette machinerie aura réussi.

Jean-Jacques M’µ

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* « L'extradition des réfugiés italiens indique-t-elle un abandon du principe d'amnistie en France ? », parMaria Grazia Sangalli, dans L'Homme & la Société 2006/1 (n° 159), pages 131 à 147: https://www.cairn.info/revue-l-homme-et-la-societe-2006-1-page-131.htm

** (Ce qu’on appelle un peu rapidement et non moins abusivement « doctrine Mitterrand », n’est jamais que la simple application aux réfugiés italiens du droit d’asile selon les Conventions de Genève, lequel droit d’asile restait cantonné stricto sensu aux règles internationales en vigueur jusqu’alors, et qu’on pourrait d’ailleurs tout aussi bien noter plus tard chez le président brésilien Lulla au dernier jour de son mandat en décembre 2010. Bref, ce n'était en aucune façon la doctrine de quelque président qui soit, mais plutôt l’acceptation présentée comme présidentielle d’un état de droit).

 

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