L’Ombre rouge (2/3) : l’Opéraïsme

« Et ils nous appellent des casseurs / Et ils nous disent provocateurs / Mais nous sommes les travailleurs / Que déteste Togliatti » (Hymne des voyous, 1963).

Manif Roma, 1968 © Eskimo Manif Roma, 1968 © Eskimo

Si le “Mai68” français est victime d’usurpations politiques, de calomnies, de désinformations et de mensonges, les plus stupéfiants qui soient, que dire alors du très très long “Printemps68” italien, qui aura duré, lui, de 1962 à 1977 ? – au moins !...

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Si, dans le cas du premier pays, il s’agit du “soulèvement étudiant” et de la “rébellion du style de vie” (exactement quarante ans plus tard, le topos autoritaire et réactionnaire bien connu de la droite et de la gauche a finalement atteint la Hongrie : même 68 est responsable du néolibéralisme, et non de la défaite de la dernière grande vague révolutionnaire), dans le cas de l’Italie, ce sont les "années de plomb". La lutte des travailleurs contre le fait d’être des travailleurs ; les grèves spontanées, organisées tant bien que mal par l’intelligence collective ; la forme la plus radicale de féminisme à ce jour, qui a libéré la politique des groupes révolutionnaires ; défaites et victoires au rythme du nouveau canzoniere italiano ; expropriations ; nouveau Biennio rosso de 1968-69 ; le "prix politique" (la spesa politica) ; "n’oubliez pas de payer vos factures" ; lutte armée ; les Indiani metropolitani ;  les réserves ; orgasmo nella mente ; la remise en question de tous les contenus et de toutes les formes traditionnelles du travail, de la culture, de la connaissance, de la politique ; la radio et les journaux libres, c’est-à-dire des formes de communication autonomes ; les millions de formes d’activités subversives qui sabotent la société marchande qui sabote nos vies ; les territoires libérés, autonomes ; le Noi, vogliamo tutto... Bref, la rébellion politique et existentielle, révolutionnaire et créative comme celle, improprement dite, des “Années de plomb”. L’histoire des vainqueurs n’est jamais clémente, et ce n’est pas une histoire légère (pas plus que celle des Français de 68), c’est une période dure et violente, tendue, à bien des égards sanglante, mais aussi une période ludique, intelligente, passionnée et, bien sûr, émotionnelle.

Alors, par où commencer, par où commencer ?

Commençons peut-être par l’opéraïsme.

D’une part, le contexte dans lequel l’opéraïsme en tant que mouvement a émergé est, bien sûr, essentiellement le même qu’ailleurs : la crise profonde, profonde des organisations, de la théorie officielle et de la pratique du mouvement ouvrier, ou en d’autres termes, la consolidation objective sans précédent du système capitaliste. Le contexte italien spécifique, d’autre part, rend bien sûr tout cela spécial : ici, ce n’était pas un parti dominant, stalinien, qui était en crise (comme en France, plus typiquement), mais une stratégie de parti populiste, populaire, qui était contestée par la “gauche”, côté classe ouvrière. Théoriquement, l’action de l’opéraïsmo commence pratiquement avec le renouveau des luttes ouvrières dites de masse du début des années 1960.

L’opéraïsme ne s’éloigne pas de la classe ouvrière, mais au contraire, il fait un pas vers la classe ouvrière - et donne ainsi à l’ensemble des années 60 et 70 italiennes un caractère très particulier.

1956 : début de la déstalinisation

Maintien au pouvoir de la dominante communiste

En Italie également cette année constitue une “rupture épistémologique”, mais d’une manière différente de la règle générale. Paradoxalement, le Parti communiste italien (PCI) s’est plutôt bien sorti de 1956 : de la chute du stalinisme, la direction du parti a appris que la stratégie populiste populaire et nationale avait fonctionné[1].  Dans l’historicisme italien traditionnel (on disait à l’époque que le PCI n’était rien d’autre que “Croce + Staline” [Benedetto Croce, philosophe fondateur du parti libéral italien, venait de mourir en 1952]. Certes, le PCI n’était pas moins stalinien que le parti français, car, dans le mouvement international, son secrétaire général et dirigeant, Palmiro Togliatti faisait fonction de bras droit de Staline : la différence entre les deux partis n’était vraiment pas à voir sur ces terrains-là). Non. C’est que, d’autre part, la stratégie basée sur un gramscianisme canonisé (en réalité dévoyé) par Togliatti – citons rapidement : le développement spécial italien, la “route italienne vers le socialisme”, l’opposition Nord/Sud, le parti comme souverain, l’ouverture culturelle pour l’hégémonie culturelle, “l’alliance des classes ouvrières”, etc. – tout cela avait pu faire de ce parti une force réellement puissante. Et incontournable. Même si, loin de là, cela n’a rien à voir avec un quelconque anticapitalisme, ou antiproductivisme, même vague.

Ce n’est donc pas un hasard si l’opéraïsme a manifesté aussitôt une réelle aversion autant pour l’Italietta (le centrisme politique italien) que pour le populisme national (y compris toutes les manifestations de la culture “populaire” italienne contemporaine, de Moravia à Pasolini en passant par le festival de la chanson de Sanremo), bien que ce soit évidemment la ligne principale de la culture politique italienne qui faisait, elle, du PCI un parti véritablement grand public, largement implanté dans les villes industrielles, surtout au nord du pays.

Naissance de l’opéraïsme

Sous son radicalisme absolu, l’opéraïsme pouvait passer pour conservateur par son manque de respect de l’expérience de la Résistance, de l’antifascisme, mais aussi de l’Union soviétique ou du modèle soviétique. Ses partisans ne s’attachaient qu’à la dichotomie ouvriers/ouvriers, qui à l’époque, selon eux, n’était pas une philosophie de l’histoire, mais la réalité elle-même, la plus concrète qui soit. Pragmatique. In presentia.

Une fois bien considéré toutes ces principales orientations théoriques très schématiques et sans guère de nuances, l’opéraïsme est apparu et est resté un mouvement très pratico-pratique : sa fonction essentielle ne serait rien d’autre que de mettre en évidence l’intérêt et l’importance des luttes ouvrières qui se pratiquaient à l’époque (agir d’abord, analyser ensuite).

Donc, avant de pouvoir s’assumer – très rétrospectivement – comme courant intellectuel, à travers certaines considérations théorico-pratiques, l’operaïsme se révèle avant tout comme un style, un genre, un mode de vie, une posture existentielle. La scène et, à bien des égards, le champ de maîtrise de ce genre : l’usine moderne, à la chaîne, fordiste et tayloriste. Son protagoniste : l’ouvrier de masse qui y travaille.

Dans son style comme dans son contenu, l’opéra a tout pour appartenir encore à l’illusion de ce qui était perçu alors comme la dernière époque du “grand XXe siècle” (1914-1945) - et nous savons très bien, depuis le classicisme désuet de la Grande Révolution française, que l’historiographie officielle parle toujours de Grandeur avec le plus grand style possible. De fait, qu’ils se soient trompés ou non, qu’ils aient été trompés ou non, les opératistes aussi ont réellement cru, c’est-à-dire avec bonne foi, que leur période, celle de leurs vingt ans, était une grande histoire, puisqu’il s’agissait, après tout, d’une petite affaire : renverser le système capitaliste. L’outil en serait l’organisation des travailleurs eux-mêmes.  C’était si simple, comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? D’où le style : le pathos et la responsabilité de la parole ouvrière, à la fois grave et ciselée, combative et sublime, agressive et dramatique.

Les courants intellectuels qui allaient émerger de l’opéraïsme ont donné un nouveau sens à un phénomène social tant décrié par les petites âmes : l’intellectuel organique. Ce rôle était, bien sûr, souvent tragique, mais quoi de plus noble que l’engagement d’un intellectuel dans une communauté à laquelle il essayait d’offrir quelque chose de l’extérieur. Serait-il si méprisable de mettre ses connaissances et son éducation au service d’une communauté ? L’opéraïsme a été le premier (et, dans la logique des choses, probablement le seul) innovateur de ce rôle : ils ne voulaient pas être les intellectuels organiques du Parti, mais de la classe.

Bien sûr, cela a eu de nombreuses conséquences, dont le fait que, bien que l’operaïsmo ait été un mouvement intellectuel (son “existence” est également marquée par des périodiques : à partir de 1961 Quaderni Rossi, puis Classe Operaia, qui s’est formée au départ des radicaux, jusqu’en 1967). Son objectif n’était pas de comprendre le monde, mais de fournir une aide théorique à ceux qui voulaient le changer.

Comme le dit le CO, avec beaucoup de pathos, par exemple, à propos de l’omission apparemment aristocratique des notes de bas de page dans les colonnes de la revue : « nous avons rendez-vous avec l’histoire du monde, pas avec les théories des autres... ».

La démocratie est le fusil sur l'épaule de l'ouvrier © Pouvoir ouvrier La démocratie est le fusil sur l'épaule de l'ouvrier © Pouvoir ouvrier

Marx à Détroit

L’arrière-plan de tout cela était, d’une part, le travail du théoricien : c’est-à-dire la recherche théorique d’une voie à suivre, qui était encore en cours pendant les années des Quaderni Rossi (1961-1964). Alors que dans d’autres pays, les premières œuvres “humanistes” de Marx (surtout les Manuscrits économico-philosophiques) constituent le fondement théorique de la nouvelle gauche, ici c’est le contraire : il s’agit de découvrir le Capital (et bien sûr les Grundrisse, mais c’est aussi le cas dans d’autres pays) et de le confronter aux nouveautés de la phase fordiste-tyrolienne du capitalisme.

Dans les dix dernières années avant sa mort en 1964 à 43 ans, Raniero Panzieri, ancien traducteur du Capital, et le plus important théoricien des Cahiers Rouges (Quaderni Rossi), attaquait le marxisme (à cet égard, caractéristique de la théorie de la Deuxième et de la Troisième Internationale) sur l’un de ses points les plus fondamentaux : le point où l’orthodoxie supposait que le « développement des forces productives », le progrès technologique et scientifique, le modèle organisationnel concret de la production, était neutre et “rationnel” du point de vue de la classe. C’est-à-dire, par exemple, qu’il peut y avoir un “tapis roulant au sens socialiste” (pas de plus grand admirateur du fordisme que Lénine). Panzieri, lui, soutient tout le contraire :

« Le progrès technologique, le changement dans les relations de production, n’est pas un phénomène neutre-rationnel, mais un instrument entre les mains du capital pour soumettre les travailleurs, le “tournant scientifique” de la production (le taylorisme), l’utilisation capitaliste des machines est un moment-clé pour comprendre le “despotisme d’usine” ».

En matière de production, “technique” et “despotique” sont deux faces d’un même phénomène, et c’est ce qui fait de l’ouvrier d’usine un simple cadre. Il n’est pas possible ici de s’attarder sur les racines marxistes fondamentales de l’idée (en bref, la distinction entre les deux étapes historiques de la subordination formelle et réelle du travail au capital), mais il est plus important qu’elle décrive avec précision la tendance du développement du capitalisme italien contemporain, c’est-à-dire l’expansion rapide de la grande industrie fordiste-tyrolienne (surtout dans l’industrie automobile et chimique) dans le nord du pays, surtout dans le fameux triangle industriel (Milan-Gênes-Turin).

À tout cela s’ajoutait une circonstance sociale spécifique : la main-d’œuvre de ce grand boom économique était principalement composée de travailleurs non qualifiés du Sud[2], qui avaient une tradition, des conditions de vie et une culture complètement différentes de celles de la classe ouvrière traditionnelle - et qui effectuaient un travail différent dans le modèle de production moderne de la chaîne de montage, qui ne nécessitait plus aucune qualification. La grande invention de l’opéraïsme a été la découverte de cette nouvelle classe : l’ouvrier de masse (operaio massa), la classe ouvrière dominante de l’époque, comme on l’appelle dans le “néo-capitalisme”, déjà “subjectivement démunie” et “objectivement effectivement subordonnée au capital”, qui est socialement sans racines et culturellement non traditionnelle (du moins en dehors du national-populisme de la Résistance ainsi que de la “nation prolétarienne”), qui fait un travail répétitif et totalement aliéné, qui est à la fois désabusé et à la fois sauvage et indompté.

Car - et c’est là un autre aperçu térébrique important de l’opéraïsme - la composition de classe (composizione di classe, c’est-à-dire les différents “traits” de la classe) est le résultat d’une synthèse. D’une part, il y a les traits de caractère dits techniques, objectifs, c’est-à-dire la position dans les rapports de production, les conditions spécifiques d’organisation du travail, et d’autre part, il y a les traits de caractère politiques, subjectifs, c’est-à-dire la condensation de tout cela dans la conscience et la capacité politique qui en résulte. C’est la synthèse de ces deux éléments, l’objectif et le subjectif, qui détermine les possibilités de la lutte des classes à un moment historique donné, qui a toujours une forme dominante, dynamique.

La crise du mouvement des années cinquante n’est pas due à la seule trahison des dirigeants des organisations du mouvement ouvrier (l’opéraïsme n’est pas le trotskisme), mais s’y ajoute le fait que le sujet historique a perdu sa forme politico-sociale, sa représentation, ou plus précisément : son ancienne forme (la figure du travailleur qualifié, “organisé”, responsable) est en crise, les travailleurs ne peuvent se retrouver dans cette représentation traditionnelle. La forme qui a été retrouvée à l’ère du néo-capitalisme est l’operaio massa.

Situation pré-révolutionnaire à l'italienne

Tout cela aurait été, bien sûr, un chapitre intéressant de l’histoire des idées si, entre-temps, le travailleur de masse n’était pas réellement entré sur la scène de l’histoire. À partir du début des années soixante, une vague sans précédent de grèves et de manifestations ouvrières a commencé en Italie, dont les protagonistes n’étaient plus les ouvriers qualifiés et “organisés” qui connaissaient et chérissaient les traditions du mouvement ouvrier, mais les ouvriers de masse non qualifiés des usines dont l’opéraïsme chantait les louanges. Ce travailleur était déjà en opposition avec le syndicat officiel, le travailleur organisé qui s’enorgueillissait de son “professionnalisme” (professionnalisme et connaissances professionnelles) - ses luttes étaient plus désorganisées, radicales et féroces, mais bien plus prometteuses que les luttes simplement revendicatrices des travailleurs qualifiés.

Comité de lutte pour le logement » [Comitato di lotta per la casa] organisant conjointement les autoréductions de loyers et les appropriations de logements. © Tano D'Amico Comité de lutte pour le logement » [Comitato di lotta per la casa] organisant conjointement les autoréductions de loyers et les appropriations de logements. © Tano D'Amico

Les événements de juillet 1962 à Turin, Piazza Statuto

Les travailleurs de l’usine FIAT (centre de nombreuses rébellions dans les années 1960 et 1970), principalement des jeunes du sud, accusent leur syndicat, qui a signé un contrat de travail très défavorable, de trahison. Ils attaquent son siège sur la place. Cela s’est transformé en trois jours de rébellion ouverte, le siège du syndicat a été incendié et le PCI (autre belle tradition) a parlé de “provocateurs fascistes”. Tout le monde sait que c’est l’aube d’une nouvelle ère : sabotages, le fameux gatto savaggio, grèves sauvages, etc.  Pour l’opéraïsme, tout cela n’était pas des explosions de rage insensées, mais des formes nouvelles et avant-gardistes de la lutte ouvrière.

L’operaia massa s’est donc implantée, pas vraiment pacifiquement - l’operaismo, qui avait jusqu’alors existé principalement comme un mouvement de revues théoriques, a également été confronté à un carrefour : comment évaluer tout cela ? Et bien sûr : que faire ? D’une part, l’aile Panzieri mettait en garde contre un optimisme excessif, contre la surestimation du potentiel révolutionnaire réel des travailleurs de masse et, surtout, contre la rupture avec les organisations officielles du mouvement ouvrier. L’aile radicale, en revanche, sort de l’ombre et fonde un “journal des travailleurs en lutte” visant à « l’intervention politique dans les luttes ouvrières ».

Mario Tronti, principal rédacteur de Classe operaia, renouvelle la théorie sur des points fondamentaux : d’une part, il radicalise la théorie de Panzieri sur le rapport entre la restructuration des rapports de production du système capitaliste et la composizione di classe. Pour Panzieri, le premier était encore dominant, ou du moins il existait une relation dialectique entre les deux éléments : les luttes ouvrières étaient, en quelque sorte, une réaction aux changements structurels du capital. Chez Tronti, c’est le contraire, là réside le tournant copernicien de l’opéraïsme (et donc le nom du mouvement) : ce n’est pas la lutte des classes qui réagit aux changements structurels du capital, mais le capital à la lutte des classes. En d’autres termes : la classe ouvrière elle-même est le moteur de l’histoire[3]. Les “lois” économiques ne sont que l’origine des luttes politiques.

Dans le nouveau système du néo-capitalisme, la contradiction fondamentale qui caractérise la production capitaliste a perdu ce qu’elle était à l’époque de Marx : la véritable limite à la production capitaliste n’est plus le capital lui-même (comme chez Marx), mais les luttes de la classe ouvrière.  Plus la subordination réelle de la classe ouvrière a lieu, plus la classe ouvrière est incorporée dans le processus d’accumulation du capital, plus cette dépendance entre les deux parties est paradoxalement maintenue. En outre, selon la théorie de Tronti, la logique de la production, qui s’étend à toutes les sphères, « transforme le monde entier en usine », la société entière devient une articulation de la production, c’est-à-dire que l’expansion du secteur des services, par exemple, ne signifie pas la répression du prolétariat, mais la généralisation de la prolétarisation (en cela Tronti avait devancé la mondialisation), c’est-à-dire qu’elle ne fait que rendre plus aigu l’antagonisme susmentionné.

Prolétaires versus ouvriers

Mais Tronti et l’operaïsme n’étaient pas une sorte de volontarisme révolutionnaire sorélien ressuscité : ils étaient bien conscients que la classe ouvrière est dans la relation capitaliste, qu’elle en fait partie. Tronti reprend la distinction de Marx entre le prolétariat et la classe ouvrière : les ouvriers sont dans la relation de capital en tant que forces productives, alors qu’en tant que prolétaires ils sont dans une relation antagoniste avec le capital. Cette négativité potentielle se manifeste dans les relations de travail elles-mêmes, dans les relations d’exploitation et dans la lutte contre celles-ci : le terrain de la lutte est donc l’usine et le sujet de la lutte est donc le travailleur.

Le côté subjectif de la composition de classe de l’opéraïsme est, bien sûr, fortement apparenté à la conscience de classe de Lukács, mais le premier donne à tout cela un contenu très précis et tangible, qui n’est autre (et c’est là l’autre grande contribution de l’opéraïsme à tout ce qui va se passer dans la prochaine décennie et demie) que le rejet du travail salarié (rifiuto del lavoro).  Pour l’operaïsme, la formule de l’époque était claire : « les luttes des travailleurs de masse exprimaient la contradiction fondamentale croissante entre la subordination/intégration/exploitation croissante et l’aliénation du travail de travailleurs de moins en moins intéressés par la production ».

La subordination réaliste des travailleurs, du capital vivant, au capital mort a pour conséquence que le travailleur ne trouve plus aucun plaisir ni aucune satisfaction dans son travail. Le seul instrument, mais d’autant plus puissant, dont dispose la classe ouvrière pour lutter contre cela est de refuser le travail salarié, de sortir du système de production de la valeur.

À bien des égards, la liberté de l’operaio massa par rapport à la culture de l’ouvrier qualifié est ici un avantage : la culture de l’ouvrier de masse est à la fois pré- et post-traditionnelle de la classe ouvrière. Les luttes des travailleurs de masse expriment précisément qu’ils ne veulent plus être des travailleurs : ils se sont déclaré la guerre à eux-mêmes en tant que partie de la relation de capital, au capital vivant : « la classe ouvrière moderne n’a rien d’autre à faire que de se regarder elle-même si elle veut comprendre ce qu’est le capital. Il n’a pas d’autre tâche que de lutter contre lui-même s’il veut détruire le capital. Elle doit se reconnaître comme un pouvoir politique et se renier comme un pouvoir productif. »

L’accent mis sur la formation historique radicale contemporaine du mouvement ouvrier a également montré clairement que la lutte doit être menée non pas là où le capitalisme semble le plus faible, mais là où son adversaire est le plus fort : c’est-à-dire dans un pays occidental développé, avec un mouvement ouvrier radical nettement plus puissant. L’Italie. La grande influence de l’opéraïsme sur les développements ultérieurs est également démontrée par le fait que le tiersmondialisme, la croyance dans le potentiel révolutionnaire du “Tiers monde”, n’existe pratiquement pas en Italie à l’époque (si c’est le cas, il s’agirait davantage de la révolte des “marginaux”, du soulèvement de Watts ou des Black Panthers plutôt que de Che Guevara).

Le terrain de cette lutte est l’usine, mais tout comme le système capitaliste a étendu l’usine à l’ensemble de la société, l’operaïsme a voulu étendre le modèle de résistance des travailleurs à l’ensemble de la politique. La stratégie était donc prête, rendue claire par les luttes ouvrières elles-mêmes : le refus du salariat, la réécriture des lois économiques dans la lutte politique. Mais quelle doit être la tactique à suivre ? « De vieilles tactiques au service d’une nouvelle stratégie ». En d’autres termes, le bon vieux léninisme. Contrairement à l’idée fausse souvent entendue, l’opéraïsme n’était pas l’ouvriérisme (fabbrichismo/workerism), ce qui était implicite à bien des égards dans leur théorie : « ils voyaient la preuve de la loyauté envers la classe non pas dans l’exaltation du fait d’être ouvrier, de la conscience ouvrière, mais au contraire : dans la perspicacité et l’intuition qu’être ouvrier était une monstruosité ».

Les mots de Tronti à l’époque sont révélateurs : « Nous nous intéressions à la classe ouvrière en tant que classe en lutte ». C’est la classe, et non le Parti, qui est le chef, mais la canalisation politique de la lutte est impossible sans une certaine forme d’organisation politique. La tâche de l’opéraïsme n’est donc rien d’autre que de donner une forme politique à la limite du capital : c’est-à-dire la classe ouvrière en lutte.

La réponse à ce défi divise à nouveau l’operaïsme en deux dans la période (1967) : les “Romains” (Tronti, Alberto Asor Rosa, Massimo Cacciari...) reviennent au PCI pour imposer des changements au sein du parti et « ramener le parti dans les usines », pour donner un soutien politique aux luttes ouvrières révolutionnaires. Les “nordistes” (Toni Negri, Sergio Bologna...) considèrent cette tentative comme une folie totale (ils avaient bien sûr raison) et déjà, sous l’influence des événements de 1968-69, ils forment leur propre parti révolutionnaire, le fameux Potere Operaio - dont nous reparlerons.

« On parle des ouvriers en lutte à l’usine – Des prolétaires qui veulent avoir une maison » © Affiche Lotta Continua, 1973 « On parle des ouvriers en lutte à l’usine – Des prolétaires qui veulent avoir une maison » © Affiche Lotta Continua, 1973

Conséquences de la division prolétaires/ouvriers

Les arguments contre l’adhésion au PCI étaient nombreux : avant tout la stratégie Togliatti elle-même, comme expliqué plus haut, qui est restée inchangée après la mort du secrétaire général en 1964, même entre les mains de ses successeurs moins talentueux. Pour Tronti, rien de tout cela ne comptait, seul le rapport avec la classe était important : si le PCI retournait dans les usines et sur le front de la lutte des classes, le problème de l’organisation politique serait résolu d’un coup. Mais le PCI allait dans la direction opposée : le parti et son syndicat, la CGIL, étaient une organisation de travailleurs qualifiés, hautement idéologisés, qui ne pouvaient et ne voulaient pas s’occuper des luttes radicales de la lutte de masse, d’autant plus que le PCI lui-même était de plus en plus coopté par le pouvoir. En quelques années, l’expérience des ex-Operaïstes s’avérait un échec total.

Tronti en conclut que l’opéraïsme a fermé quelque chose plutôt que d’ouvrir une nouvelle ère (comme lorsqu’un patient meurt tout en se rétablissant brièvement...) : il a radicalisé et même étendu le conflit de base de la “guerre civile européenne”, mais il l’a aussi fermé. Le grand XXe siècle, comme les grandes époques en général, a projeté sa lumière sur les quelques décennies qui ont suivi, sur les sujets historiques, les idéologies, les comportements, les formes, le langage, la culture de l’époque - ce qui a provoqué l’illusion optique que quelque chose de nouveau s’était ouvert avec l’operaïsme.

C’est peut-être vrai : mais ce n’était que l’opéraïsme politique qui venait de mourir (puisqu’il n’avait pas réussi à donner une forme politique aux luttes ouvrières). Car les considérations théoriques du mouvement n’ont pas été si inefficaces dans les décennies suivantes : c’est à elles que l’on doit la particularité, la radicalité particulière et la nouveauté du long Mai68 italien.

Bien sûr, il y avait aussi une conviction quelque peu optimiste que si la classe ouvrière refusait de participer au processus de production, refusait d’être une classe ouvrière, refusait de rejeter le travail salarié lui-même, alors tout l’effet boule de neige s’effondrerait (Tronti, par exemple, a longtemps considéré la lutte salariale comme révolutionnaire, puisque « dissocié de la productivité, le salaire nie la loi de la valeur »). Mais il n’avait pas totalement tort au moins sur un point, qui est devenu le programme le plus important de la décennie suivante : le rifiuto del lavoro, le refus du travail salarié, qui en est devenu l’arme la plus importante.

Sa rotation a eu lieu au cours des années suivantes.

 

Ce billet est très librement adapté de l'article hongrois sur le même sujet : STATO, PADRONI, FATE ATTENZIONE!

1] - En 1944, le PCI annonce (“tournant de Salerne”) le concept d’un nouveau parti (“partito nuovo”), un “parti de masse bolchevique” ( !), national-populiste, sans appartenance de classe. Un parti populaire populaire avec un caractère ouvrier très fort mais aussi avec une large base dans les autres couches sociales est alors créé. Ce qui a fait la puissance du PCI (bien plus que le Parti communiste français, et ce ne sont pas quelques pourcentages qui comptent ici, mais son rôle dans la vie socio-politique : le PCI faisait partie du pouvoir, le PCF restait, lui, un contre-pouvoir), c’est précisément qu’il était ouvertement réformiste. Et, bien sûr, une indépendance accrue vis-à-vis de Moscou était essentielle pour cela, l’un des moyens les plus importants étant le culte, par ailleurs complètement faux, de Gramsci.

2] - D’autre part, il est important de noter que ces travailleurs qui ont migré vers le Nord ne sont pas des immigrants, c’est-à-dire des “étrangers”. Les mots de Kautsky, mille fois cités (« Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme en Amérique ? La raison en est la question des Noirs ») sont plus vrais aujourd’hui que jamais : « Pourquoi n’y a-t-il pas de gauche en Europe ? La raison en est la question des immigrés ».

[3] - En fait, c’est cette caractéristique, le subjectivisme extrême, qui caractérise encore ce qu’on appelle le post-opéraïsme, c’est-à-dire les travaux d’Antonio Negri à partir des années 1990 (la multitude n’est rien d’autre que la composizione di classe, d’une part, qui est caractéristique de notre époque, et d’autre part, la socialisation du travail, qui est à la fois la tendance du capital et son fossoyeur, culminant dans l’intellect général). Nous ne sommes pas particulièrement fans de ces livres, mais nous sommes franchement perplexes devant le fait que beaucoup de gens d’extrême et d’ultra-gauche considèrent Negri comme une sorte de chien errant (surtout, bien sûr, ceux qui n’ont jamais rien fait et n’ont jamais pensé à quelque chose d’intéressant)... Toni Negri est un théoricien de premier ordre et, en cela, il dépend de ce que nous ferons de l'histoire que nous vivons qu'il puisse rester ou devenir un révolutionnaire fiable.

Autres sources d'informations, indispensables et fournies en documentations et notes utiles sur le sujet :

Italie : Luttes urbaines 1974-1977 – Du bon usage capitaliste de la crise comme stratégie anti-révolutionnaire, par le LAboratoire d'urbanisme insurrectionnel

Marie-Blanche Tahon et André Corten  : L'Italie, le philosophe et le gendarme, VLB éditeur

Italie : le philosophe et le gendarme © Marie-Blanche Tahon et André Corten Italie : le philosophe et le gendarme © Marie-Blanche Tahon et André Corten

Au sujet de la France durant cette périodeXavier Vigna et Michelle Zancarini-Fournel, Les rencontres improbables dans les années 68, Vingtième Siècle. Revue d'histoire  2009/1 (n¡ 101), p. 163-177.

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