Une plateforme de savoirs pour sortir de l’Anthropocène

Malgré la sensibilisation engendrée par les derniers mouvements climats, les dynamiques à l’origine de la catastrophe climatique restent inchangées et les émissions carbone continuent d’augmenter. Face à cette impasse, il s’agit dès aujourd’hui de travailler ensemble – chercheurs et jeunes générations en lutte pour le climat – dans la recherche d’alternatives face à la tragédie de l’Anthropocène.

Le collectif Internation et la génération Thunberg, au Club Suisse de la Presse, le 10/01/20 Le collectif Internation et la génération Thunberg, au Club Suisse de la Presse, le 10/01/20
            « La guerre est en route pour durer dix mille ans, pour durer plus longtemps que l’histoire des hommes. »[1]

Née sous l’impulsion du philosophe Bernard Stiegler et de l’écrivain Jean-Marie Le Clézio, L’Association des Amis de la Génération Thunberg (AAGT) trouve sa raison d’être dans un constat partagé entre le monde académique au sens large et les mouvements écologiques récents, c’est-à-dire entre les générations : nous sommes en guerre. Cette guerre promet d’être dévastatrice et cruelle, tout autant qu’elle est déjà omniprésente et apparaît interminable. Les seules réponses à la hauteur de l’enjeu, comme en tout temps de guerre, se trouvent dans les coalitions – des brins d’audace – fondées sur des représentations nouvelles et partagées.

L’engagement et le savoir doivent trouver des espaces où pouvoir s’associer. Les chercheurs ont besoin de conduire leurs recherches avec les mouvements de jeunesse, afin qu’elles puissent percoler dans le réel. Les mouvements de jeunesse ont besoin de devenir chercheurs en ce sens, pour être en capacité de proposer des alternatives à ce qu’ils dénoncent. C’est ce que le collectif Internation appelle la recherche contributive. Ces deux mondes, dont les points de vue sont évidemment différents, sont pour autant mobilisés par le même impératif de transition, dans le même état d’urgence. De plus, tout en posant la question supranationale, et en référence au concept d’Internation de Marcel Mauss[2], la génération Thunberg et ses amis valorisent cependant la localité et la décentralisation – toutes deux détruites par la globalisation économique et sa bureaucratisation stérilisante. 

Prenant acte de ces éléments en partage, l’AAGT organisera des échanges réguliers entre les jeunes générations mobilisées face à la catastrophe écologique et des chercheurs et acteurs issus des mondes scientifiques, économiques, juridiques, artistiques, philosophiques, technologiques, qui considèrent que la lutte de la génération Thunberg est salvatrice. Il s’agira de travailler ensemble à l’élaboration de propositions ré-appropriables par des instances supranationales, par des instances publiques plus régionales et locales, et par les citoyens eux-mêmes, en lien avec des expériences territoriales existantes.   

Comme l’a présenté Bernard Stiegler le 23 novembre dernier à plusieurs membres de Youth For Climate et d’Extinction Rebellion, lors d’une première discussion dans les bureaux de l’Institut de Recherche et d’Innovation préfigurant l’association, « la lutte passe aujourd’hui par les sciences et les savoirs ». En retour, ces derniers doivent être « mis au service d’un renouveau de société ». Cette discussion s’est poursuivie le 17 décembre lors d’une table ronde aux Entretiens du Nouveau Monde Industriel dans la Grande Salle du Centre Pompidou, à Paris et le matin du 10 janvier 2020 à Genève, lors du centième anniversaire de la Société des Nations, durant laquelle le collectif de l’Internation a rendu publique sa proposition à l’ONU

Revisitant la question des rapports intergénérationnels (entre générations vivantes) et transgénérationnels (avec les générations disparues et à venir), cette association a également pour objectif de renforcer le dialogue avec les jeunes générations qui demandent des comptes à leurs ascendants, depuis que Greta Thunberg a commencé à faire grève tous les vendredis devant le parlement suédois et que le mouvement Extinction Rebellion a fait sa déclaration de rébellion au gouvernement britannique en sa présence. De fait, l’AAGT est née en réponse aux propos de l’ex-président des Amis du Palais de Tokyo, qui appelait à « abattre » Greta Thunberg, et à la suite de son discours aux Nations Unies, le 23 septembre 2019. Il s’agit aussi bien de redéfinir l’amitié et de soigner la déchirure générationnelle si bien résumée dans l’expression « Ok Boomer ». 

Nos rencontres régulières auront pour objectif de pallier la « faillite d’une société devenue structurellement incapable d’éduquer les enfants, faute d’être encore capable de distinguer minorité et majorité », cette « indifférenciation entre mineurs et majeurs [étant] à la base même de notre société de consommation, qui tend systématiquement à installer les consommateurs, mineurs comme majeurs, dans un sentiment structurel d’irresponsabilité. »[3] Cela commencera par un questionnement de ces rapports – les mineurs, de nos jours, ayant aussi beaucoup à apprendre aux majeurs, et c’est là un fait majeur.

 

            « Dans les boites des crânes, plus d’images douces, plus de récits, plus d’analyses […] des bruits, parmi tant d’autres, des bruits de la grande machine à vibrer. »[4]

Les mouvements écologistes des derniers mois tels que Youth For Climate et Extinction Rebellion, globalement portés par la jeunesse, ont eu le mérite de sonner l’alarme de l’urgence écologique et climatique et de faire écho aux différents rapports de l’ONU, du GIEC à l’IPBES. Ils ont porté ces urgences au-devant du débat politique par une mobilisation importante et continue, avec des méthodes plus ou moins radicales. Néanmoins, ces mouvements semblent aujourd’hui se heurter à leurs limites et ne plus produire d’effets significatifs face à l’ampleur de l’enjeu écologique. Suite à ces mois de contestation et d’actions face à une réalité politique et écologique désastreuse, il nous apparaît impératif de passer à l’étape suivante. Il s’agit dès à présent de travailler et réfléchir collectivement, le plus vite possible, à des sorties de secours ouvrant des perspectives nouvelles à long terme. 

Pour affirmer l’incalculable – le vivant – face à l’hégémonie du calculable dans nos quotidiens, il nous faudra repenser de fond en comble nos modèles macro-économiques et comptables pour qu’ils soient redirigés vers des critères qualitatifs. Il s’agira de nous accorder la durée nécessaire pour penser et proposer des bifurcations face à l’impasse de nos modèles socio-économiques, malgré l’urgence de la situation, et même s’il est déjà trop tard pour éviter certaines catastrophes écologiques et humaines majeures. Il s’agira de « préparer une alternative, comme il se doit en toute catastrophe », comme l’a écrit Bernard Stiegler (en précisant que catastrophè signifie en grec ancien dénouement) – et de cultiver à partir de notre situation apparemment désespérée « la faculté de rêver le plus improbable tel qu’il est aussi le plus rationnel, c’est à dire le plus réalisable ».[5] Faire face à la situation vertigineuse de la planète et de nos sociétés suppose de penser et d’agir avec clarté, et, tels des médecins urgentistes, de prendre le temps de panser face à l’ultra-accélération qui caractérise l’Anthropocène. 

 

            « La jeune fille dont je vous parle n’a pas un seul corps et une seule âme. Elle en a des milliers. »[6]

Comme évoqué lors de la discussion du 10 janvier dernier, le défi de l’AAGT sera d’amener à faire converger la recherche, qui nous apparaît souvent opaque, avec le militantisme, qui se doit d’être accessible pour être largement partagé et finalement devenir un mouvement de masse, porteur d’une nouvelle intelligence du monde. Le pari de ce blog et de ce qui l’accompagnera (réunions, publications, groupes de travail, écoles d’été) est de socialiser et rendre compréhensible ces différentes idées, sous forme de recherches ou de concepts, sans dénaturer leurs significations ni amoindrir leurs richesses intellectuelles et politiques. Il part du besoin d’une nouvelle forme d’éducation populaire, exigeante, émancipatrice, en ligne et gratuite, liée à des démarches de recherche contributive.

Face à une machine médiatique dont la tendance générale est aujourd’hui de vulgariser les idées à outrance jusqu’à les vider de toute substance, s’adressant à des consommateurs supposés passifs et prolétarisés, dès lors prolétarisés de fait, ce blog tentera au contraire d’encapaciter ses lecteurs, non pas en leur servant du prêt-à-consommer, mais en les convaincant de rehausser leurs pensées par l’attention aux nuances des réalités – et, ce faisant, en les rendant actifs dans leurs propres réflexions politiques. La science étant basée sur la controverse et la pluralité, ses publications contributives valoriserons les sciences et plus généralement les savoirs théoriques par le débat, sans craindre de susciter les contradictions. 

Cette plateforme voudrait devenir à la fois l’instrument virtuel rendant compte de rencontres bien physiques entre des chercheurs aux avis divers et parfois conflictuels et la jeunesse écologiste, elle-même tout sauf monolithique, et un espace de collecte des échanges que tout cela devrait générer. Ces rencontres régulières – en premier lieu des demi-journées de travail tous les deux mois – y seront retranscrites et retransmises, et elles se tiendront aussi dans le cadre de colloques de quelques jours, dont le prochain se déroulera le 22 et 23 mai à la Sorbonne, dans l’amphithéâtre Bachelard. La première édition d’une Académie d’été sera également organisée à Arles, à la mi-juillet. École itinérante, à la fois physique et numérique, l’AAGT se constituera autour de territoires laboratoires, que le collectif Internation a appelé l’ONU à soutenir  le 10 janvier dernier à Genève

Nous, jeunes activistes de l’association, n’allons pas simplement écouter les scientifiques – comme Greta Thunberg appelle les dirigeants à le faire – nous allons travailler avec eux, en faisant le pari que cela donnera envie aux autres de travailler. C’est une question de responsabilité et une manière de refonder nos démocraties. Face au devenir catastrophique et post-véridique de l’Anthropocène, il nous faut reconstituer des imaginaires d’avenir qui soient désirables, en œuvrant à des alternatives locales et macro-économiques praticables, et ce faisant, il s’agit de recomposer et panser le rapport individuel-collectif, en pleine désintégration. Pour cela, il ne faut pas craindre de remettre aux jeunes générations les clefs de leur futur – et qu’elles retrouvent en elles-mêmes la possibilité de rêver des rêves réalisables, c’est-à-dire rationnels. Pour les leur remettre, ces clefs de la raison, il faut les forger avec elles.

 Victor Chaix

 

[1] Jean-Marie Gustave Le Clézio, La Guerre (Gallimard, 1970)

[2] Dans La Nation (1920), Marcel Mauss mobilisait le concept d’internation pour désigner une dynamique selon laquelle les nations seraient appelées à coopérer sans pour autant effacer leurs dimensions locales.

[3] Bernard Stiegler, Prendre Soin de la Jeunesse et des Générations (Flammarion, 2008), qui fut écrit en réponse à la suspension de l’excuse de minorité pour les jeunes délinquants à l’initiative de Rachida Dati, François Fillon et Nicolas Sarkozy : il s’agissait de montrer qu’ainsi ces politiciens s’exonéraient de leurs propres responsabilités, en mimant les politiques calamiteuses conduites aux États-Unis en matière de répression.

[4] Jean-Marie Gustave Le Clézio, La Guerre (Gallimard, 1970)

[5] Bernard Stiegler, Qu’appele-t-on Panser? 1. L’immense régression (Les liens qui libèrent, 2018).

[6] Jean-Marie Gustave Le Clézio, La Guerre (Gallimard, 1970)

 

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