Règlement de compte (de campagne) avec Mélenchon

Le dernier article qui décortique les comptes de campagnes de Jean-Luc Mélenchon constitue un parfait exemple des contradictions qui animent tout autant La France Insoumise que Médiapart, et les lecteurs tels que moi, qui se reconnaitront peut-être dans mes propos.

Lorsqu’on s’investit personnellement et financièrement pour défendre Médiapart (en tant que lecteur et contributeur régulier à la « Une du club ») et que l’on fait de même pour la France Insoumise (en produisant commentaires, articles et post de blog), la lecture de chaque enquête subjective de Médiapart attaquant la France Insoumise est vécue comme une forme de trahison. Non pas que Médiapart doit soutenir la gauche, mais de là à contribuer à sa disparition... autant acheter Le Monde ou le Figaro.

On commence ainsi par ressentir du dégout et de la colère, on hurle au désabonnement... avant de réaliser qu’il n’y a pas de bouton rouge automatique permettant de clôturer son compte en deux cliques (heureusement).

On respire alors, prend du recul, et contextualise.

Ce 13 Mars, l’actualité de la France Insoumise était riche en évènements, entre la conférence de presse avec l’ex-Premier ministre japonais au sujet du nucléaire, l’organisation de la votation citoyenne (à laquelle Reporterre a proposé une critique intéressante), le meeting de Mélenchon dans le Loiret (après deux législatives partielles perdues...), la présence d’Éric Coquerel au Forum Social Mondial... sans oublier l’actualité brûlante du jour, entre la crise entre la Russie et le Royaume-Uni, la décision de la Cour de justice européenne de juger incompétent un tribunal d’arbitrage privé,... Mais Médiapart préfère sortir un scoop sur les comptes de campagne de Mélenchon, avant que les autres médias puissent à leur tour consulter la paperasse. Curieuse hierarchisation de l'information, choix éditorial contestable.

Qu’apprend-on à la lecture de cette enquête ?

  1. Il n’y a rien d’illégal dans les comptes, comme nous l’avait déjà appris la commission
  2. Des questions techniques/juridiques semblent en suspens, ce qui laisse penser que les journalistes ont bouclé cette enquête à toute vitesse, pour le scoop et le buzz, et laissent ainsi le lecteur perplexe quant à certaines questions soulevées (pertinence de la structure juridique de l’ère du peuple ?) 
  3. La France Insoumise a effectué des choix « habiles » ou « maladroits » (question de point de vue) pour pallier à ses principaux handicaps : manque cruel d’expérience, de moyens humains, et surtout, de moyens financiers. On retient un soucis de rester dans la régularité, comme les contacts fréquents avec les organismes de contrôle le démontrent.
  4. Ces choix risquent de couter cher à la France insoumise, d’un point de vue financier puisqu’ils entrainent le non-remboursement de certaines dépenses (perte sèche) et risquent de décourager certains donateurs (pertes potentielles futures) mais surtout d’un point de vue POLITIQUE.

Une fois que l’on a intégré ces faits, que penser de l’article ?

  1. Il a été bouclé en vitesse, pour le scoop et le buzz (c’est un buzzcoot de boyscout ! )
  2. Il intervient alors que LFI essaye de mobiliser contre le nucléaire et la réforme SNCF
  3. Il vise précisément à faire payer à la France Insoumise le plus grand prix politique possible.

Ce dernier point entrainera certainement des protestations de la part des auteurs (dont le travail est journalistiquement solide), comme c’est systématiquement le cas à Médiapart : « nous sommes objectifs, nous traitons également des comptes de campagnes de Macron, Fillon et Le Pen ».

Ce genre de défense sous couvert d’objectivité est insultante pour le lecteur. À ma connaissance, seuls certains journalistes de Médiapart et du journal Le Monde prétendent à l’objectivité. Il en était de même lors des articles à charge contre LeMédia : « nous sommes objectifs, nous traitions également le journal l’Opinion de la sorte à sa création… »

Il suffit pourtant d’écouter Edwy Plenel sur France Inter pour comprendre que le fondateur a lui aussi sa subjectivité, ce qui ne constitue en aucun cas un problème. Seul le fait de la nier est problématique.

Or, que reproche au juste Médiapart à Jean-Luc Mélenchon ? Deux choses (selon moi) :

  • Une divergence politique sur l’Europe, qui explique pourquoi des auteurs comme Bernard Friot ou Frédéric Lordon n’ont que très rarement la parole dans ces colonnes, et que des collègues tels que Le Monde diplomatique et Acrimed ne sont jamais cités, alors que Yannis Varoufakis et Benoit Hamon bénéficient d’un tapis rouge. C’est une ligne éditoriale tout à fait défendable, souvent mal assumée, mais cependant légitime. À titre personnel, je considère que défendre l’européisme de Benoit Hamon et EELV lorsque Macron et Varoufakis nous apportent la preuve concrète de l’impossibilité d’une « autre Europe » revient à pratiquer un populisme électoraliste qui insulte l’intelligence des citoyens, mais bien entendu chacun est libre de ses opinions.
  • Sa critique des médias, cristallisée par la fameuse phrase tirée du blog de Mélenchon (dont je déplore à titre personnel l’usage du mot « haine » que j’aurais remplacé par « colère »). Ici, Médiapart (à travers Edwy Plenel sur France Inter) pêche par paresse intellectuelle, en prenant au mot une critique légitime des médias, prétendant que JLM pratique l’amalgame en se basant sur une seule phrase sortie d’un contexte et surtout en choississant d'ignorer un programme politique qui, justement, reprend les propositions du SNJ pour garantir la liberté de la presse. Plenel amalgame la posture de Mélenchon en lui reprochant d’amalgamer tous les journalistes et tous les médias. Se faisant, il prouve en quelque sorte que JLM a raison de s'approprier la formule de « parti médiatique » de de Pierre Rimbert (dans le monde diplomatique).

Je ne pense pas que ni Edwy Plenel, ni les auteurs de cet article et la ligne éditoriale qu’ils représentent (et qu’il ne faudrait pas amalgamer à tout Médiapart) soient intellectuellement limités, je pense qu’ils s’inscrivent dans un combat politique. Mélenchon dit « parti médiatique » bien que tous ceux qui le lisent savent que cette expression ne concerne pas « tous les médias » ni « tous les journalistes », mais Médiapart se sent visé, et réplique. 

Ce que je retiens est donc assez simple : cet article de Médiapart s'inscrit dans une entreprise de démolition de la France Insoumise, comme on pourrait naturellement l’attendre d’un journal opposé à sa ligne politique. C’est son droit le plus sacré.

Reste donc la question que tout sympathisant de la France Insoumise doit se poser. Faut-il financer cette entreprise de démolition, objectivement opposée à l’existence de la France Insoumise, ou bien se désabonner ?

À mon sens, Médiapart conserve plus de qualités que de défauts. Nous vivons une époque où l’extrême droite progresse de façon alaramante partout dans le monde. En France, les libertés individuelles et acquis sociaux subissent des assauts sans précédents historiques, le tout dans un monde en proie à la catastrophe climatique.

Dans ce contexte, l’entreprise de démolition politique de Médiapart est regrettable. Son acharnement sur tout ce qui touche de près ou de loin à Mélenchon (des malheureux journalistes du Média à Raquel Garrido) est difficilement supportable.

Mais Médiapart, c’est aussi une couverture fantastique de NDDL, de l’affaire Julien Coupat, des révélations contre Cahuzac et Darmanin, Villepin et la Cote d’Ivoire, Sarkozy et la Libye…

Alors je reste, pour l’instant. En espérant que ce genre de contributions personnelles permettent d’introduire d’avantage de pluralisme à Médiapart et que ce journal s’attache d'avantage à faire vivre la démocratie, à encourager le débat d’idée au lieu d’écraser l’opposition à Macron à grand coup de scoop, de buzz, de polémiques et d’articles à charge.

 

Boite noire :

Ceci est le point de vue d’un lecteur, qui n’engage que lui.

Sur le caractère « à charge » de l’article, comme j’imagine que les auteurs se défendront de cette appellation, notons que l’article défend une thèse précise : le mode d’organisation de la campagne LFI contredirait son discours, ses valeurs et son programme, et taxe ainsi Mélenchon d’hypocrite.

Si on pousse ce raisonnement absurde jusqu’au bout, il aurait donc fallu que la campagne insoumise n’emploie que des CDI, et applique en interne tout son programme. On se demande comment LFI aurait pu consommer 100 % de bio et d’énergie renouvelable, imposer les 32 heures aux militants, ne se déplacer qu’en transport public en toute circonstance (que JLM prenne le train ne suffisait pas aux yeux des auteurs)... on voit l’absurdité du procès d’intention qui n’a pour but que de nuire à l’image de la France Insoumise et de décourager ses électeurs potentiels sur le mode « tous pourri ». 

C’est ce genre de charge qui avait poussé M Jardinaud à accuser LeMédia de ne pas être féministe, car la parité n’était pas respectée chez les 104 soutiens mis en avant dans le manifeste (oui, on parle bien des soutiens, même pas des employés recrutés). Comme si le féministe se réduisait uniquement à la parité, et que donc les hommes ne pouvaient pas être féministes....

 

     

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