De la politique mercenaire au projet collectif: «engageons-nous !»

Partir d'un transfuge ex-socialiste, puis ex-UDF devenu directeur de cabinet de Louis Aliot, maire (RN) de Perpignan, pour arriver à l'initiative «Engageons-nous!», lancée notamment par Laurent Joffrin: un cheminement qu'explique peut-être la conscience de faire primer d'abord un projet collectif sur des enjeux individuels d'agents politiques glissant parfois vers un mercenariat «désorienté».

Tout est parti d'une publication Facebook du politiste Frédéric Sawicki qui m'a conduit à une réaction que je développe ici:

Copie d'écran Facebook Copie d'écran Facebook

Comme le faisait remarquer le politiste Frederic Sawicki, cette situation est la marque (hors contexte particulier local) de la présence de mercenaires dans les entourages politiques locaux [Ajout du 5/8/20. — Un tweet d'Edwy Plenel m'informe que l'intéressé avait déjà fait une conversion à l'UDF]. Plus largement, les trajectoires individuelles fondées sur des relations de type féodal entre un élu et un collaborateur, hors tout lien idéologique, expliquent bien des dérives opportunistes: on se place et on épouse les idées défendues par le chef qui a s'en débarrasser comme d'un manteau usé ou passé de mode quand on change de chef ou que le chef change lui-même de manteau... de la même manière qu'un VRP pourrait passer de l'éloge de Pepsi à celui de Coca-Cola, et réciproquement, en vantant à chaque fois la marchandise qu'il promeut à ce moment et en dénigrant l'autre...

«La Réforme gouvernementale», Léon Blum (Bernard Grasset éd., 1936). © Image de la couverture. «La Réforme gouvernementale», Léon Blum (Bernard Grasset éd., 1936). © Image de la couverture.
Lisant le très intéressant «La Réforme gouvernementale» de Léon Blum (écrit initialement en 1918 après son expérience au cabinet de Marcel Sembat et réédité en 1936), j'y lis: «On ne sert bien les idées qu'en y ajoutant foi». Mais, comme le dit le proverbe, comment sonder les reins et les cœurs? Comment déceler l'insincérité initiale ou le délitement de la sincérité première? Comment ne pas mesurer d'ailleurs que les leaders qui tournent au vent plus au moins vite sont suivis par des partisans pour lesquels l'attrait charismatique du leader tient lieu de boussole, peut importe où tourne la girouette.

On se gardera à la fois de circonscrire la question aux seuls collaborateurs d'élus et de la généraliser à leur cas. Indépendamment des évolutions individuelles (on n'est pas forcément cynique à vingt ans, mais on ne l'est pas devenu à quarante), un collaborateur — même s'il est professionnel de la politique (au sens non péjoratif où cela correspond à son activité professionnelle) — peut parfaitement choisir de travailler pour un élu parce que, outre la compatibilité interpersonnelle qui entre naturellement en jeu, le collaborateur s'inscrit dans une orientation politique ou idéologique. (N'ergotons pas: à ce stade, pour dire les choses crûment, inutile de chercher à creuser.)

La manière dont les dirigeants politiques ont été recrutés a continûment varié dans le temps. Passons sur l'époque où les notabilités sociales s'imposaient et sautons, en période de suffrage universel non surveillé par le pouvoir central (comme sous le Second Empire) à la Troisième République, l'expérience de la Seconde (1848-1851) ayant été par trop brève. On sait comment Gambetta revendiqua l'accès aux responsabilités des «couches nouvelles», face à la fois aux tenants des régimes monarchiques mais aussi de la grande bourgeoisie qui constituait un pôle dominant du parti républicain au début de la IIIe République. On sait aussi comment ensuite, selon la célèbre formule d'Albert Thibaudet, on glissa de la «République des avocats» à la «République des professeurs» qu'illustra à sa manière le Cartel des gauches de 1924. Qu'on songe même à Léon Blum qui commença par une longue carrière au Conseil d'État.

François Mitterrand, ministre des Anciens Combattants, en 1947 (gouvernement Ramadier I). © Domaine public (recadré d'après Wikimedia Commons). François Mitterrand, ministre des Anciens Combattants, en 1947 (gouvernement Ramadier I). © Domaine public (recadré d'après Wikimedia Commons).
Encore ne faudrait-il pas s'imaginer des ruptures brutales comme en témoigne, sous la IVe République, la carrière d'un François Mitterrand, avocat à l'origine. Il est vrai que les énarques étaient alors encore jeunes, à l'instar d'un Valéry Giscard d'Estaing, passant encore de l'inspection des Finances à des fonctions en cabinet ministériel (directeur adjoint de cabinet d'Edgar Faure, président du Conseil en 1954) avant d'être élu député en 1956, à la proportionnelle mais dans un territoire où sa famille comptait des notabilités anciennement implantées (son arrière grand-père, Agénor Bardoux, avait été ministre républicain conservateur, membre du groupe dit de «centre gauche» de Thiers et Dufaure). Au reste, le jeune VGE succéda comme député à son grand-père maternel, Jacques Bardoux.

C'est avec la Ve République, à la fois parce qu'ils avaient pris de la maturité et que le retour au pouvoir de la Ve République que les énarques, dont le profil, les habitus et les aspirations cadraient avec le projet étatique du nouveau chef de l'État, constituèrent un nouveau vivier (encore que les membres des grands corps de l'État n'en aient jamais été absents avant la création de l'ENA: qu'on songe au parcours d'un Joseph Caillaux, certes fils d'un ministre de l'Ordre moral, mais passé lui-même par l'inspection des Finances et un parcours politique bien plus modéré et politiquement plus à gauche avec Waldeck-Rousseau.

Les «tunnels» de Michèle Delaunay

On a longtemps beaucoup glosé sur les énarques formatés par la rue Saint-Guillaume et qui, de droite ou de gauche, étaient suspectés de promouvoir une même pensée qualifiée d'«unique» (fût-elle légèrement teintée de rose, sinon de rouge, ou de bleu) et, somme toute, d'avoir développé des habitus semblables que symbolisait le formatage technocratique. Les alternances qu'a connues la Ve République n'ont longtemps pas été marquées par un changement de paradigme, même si les énarques n'ont pas eu l'exclusivité... et même si, en 2012, l'historien de l'éducation Claude Lelièvre a pu évoquer un retour de «La République des professeurs» (billet du blog Mediapart Histoire et politiques scolaires, 21/05/2012).

Michèle Delaunay, députée de Gironde (Bordeaux, 2012). © D'après Nicolas Pastor via Wikimedia Commons (licence CC-BY-SA 3.0) Michèle Delaunay, députée de Gironde (Bordeaux, 2012). © D'après Nicolas Pastor via Wikimedia Commons (licence CC-BY-SA 3.0)
En 2014, médecin carcinologue, la députée et ancienne ministre (et cardiologue) Michèle Delaunay avait publié un billet de blog qui avait fait un certain bruit dans le Landerneau médiatico-politique: «Le tunnel, ou comment faire carrière sans mettre un pied dans la vraie vie» (www.michele-delaunay.net, 13/09/14). Le reproche pouvait être adressé aux énarques, accusés de n'avoir quitté les bancs de l'École (in fine de l'ENA elle-même) que pour participer aux cercles du pouvoir après des temps d'exercice réel en administration parfois des plus réduits (qu'on songe à la génération exerçant des fonctions à l'Élysée en 1981). Mais Michèle Delaunay évoquait d'autres types de parcours que celui-là, peut-être encore plus déconnectés parce que, au moins théoriquement, la scolarité à l'École nationale d'administration s'inscrit dans une logique affichée de service public et de prise en compte de l'intérêt général.

Or les mécanismes de sélection du personnel politique ont bel et bien changé. La place des énarques s'est réduite sensiblement. Le gouvernement Philippe I, constitué au lendemain de l'élection présidentielle de 2017, ne comprenait à sa constitution initiale que trois ex-énarques, Premier ministre compris (les deux autres étant Sylvie Goulard et Bruno Lemaire — rappelons que le président de la République, ex-énarque pour le coup, se situe institutionnellement hors du Gouvernement). Soit bien moins que les membres du Gouvernement dont la carrière politique avait commencé comme collaboratrice ou collaborateur d'élu·e et/ou comme élu·e local·e. 

Il faut y voir aussi la marque d'un affaiblissement de l'État et de ceux qui, depuis la Libération, sont réputés en symboliser une puissance devenue déclinante. Pour tout dire, l'absence de tout ministère ou secrétariat à la Fonction publique dans ce même gouvernement Philippe en était l'illustration, le domaine étant noyé dans un «ministère de l'Action et des Comptes publics» faisant de la gestion budgétaire l'alpha et l'oméga de toute politique publique. Toujours est-il que des parcours différents rendent obsolètes le modèle d'hier qu'incarnait à l'évidence un Jacques Chirac, sorti de la Cour des comptes pour rejoindre le cabinet du Premier ministre, avant d'aller conquérir un siège de député et de se construire, ensuite, un fief électoral lui donnant l'assise légitimant l'accès à un fauteuil gouvernemental. Il y a longtemps qu'on n'en est plus là.

François Fillon, un précurseur

À sa manière, François Fillon, qui a commencé sa carrière politique comme collaborateur du gaulliste Joël Le Theule, a fait figure de précurseur très longtemps marginal. Dans la classe politique, son parcours initial était une anomalie oubliée, lui qui n'était pas énarque, quand il s'assura une légitimité électorale directe dans la Sarthe.

Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur (école de police de Sens, août 2019). © Recadrage d'après «Arthur Empereur»/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0. Christophe Castaner, ministre de l'Intérieur (école de police de Sens, août 2019). © Recadrage d'après «Arthur Empereur»/Wikimedia Commons, licence CC-BY-SA int. 4.0.
Si l'on considère le parcours plus récent d'un Christophe Castaner, on voit qu'il a commencé par un parcours de collaborateur d'élus et/ou de contractuel en collectivité locale avant de prendre pied électoralement jusqu'à devenir vice-président du conseil régional et député à partir de la mairie de Forcalquier. Le cas n'est pas nouveau de leaders politiques de grandes métropoles plaçant dans les environs des membres de leur entourage politique dans d'autres communes pour conforter un réseau lié par des fidélités personnelles. Mais l'entrée dans le cursus honorum par la voie de la collaboration d'élu (en cabinet d'élu local ou comme assistant parlementaire) n'est plus atypique. Elle est normale, et même significative quand bien même elle n'est pas une norme exclusive.

Tête de liste socialiste (qui étaient sortants) aux régionales de 2015, arrivé troisième, Christophe Castaner, on le sait, a dû se retirer de la compétition du deuxième tour pour ne pas permettre la conquête de la région par le Front national. Il y a peut-être un lien entre cet incident (s'être vu président de région et n'y être rien, pas même conseiller d'opposition) et l'implication dans le camp du prétendant transgressif Macron (transgressif par rapport aux partis de gouvernement installés). On s'évitera cependant la psychologie de bazar ou de comptoir. Il reste que, sans s'arrêter au cas Castaner, le macronisme triomphant a vu émerger en 2017 maints dominés relatifs (par exemple des attaché·e·s parlementaire ou collaborateurs d'élu·e·s) et autres petits marquis fréquentant les cercles de la gauche institutionnelle.

On a beaucoup parlé d'anciens rocardiens, mais Michel Rocard lui, quoi qu'on pense de ses idées, est resté fidèle à ses orientations relativement mendésistes: on ne doute pas qu'il eût jugé sévèrement certaines dérives et, pour tout dire, certains abandons. Mais on ne saurait se bercer d'illusions. Aux temps où les partis étaient structurants et leur ligne générale relativement assurée, la question de la «rétribution militante», matérielle et ou symbolique, pouvait se poser comme l'avait relevé déjà Daniel Gaxie.

La question est qu'aujourd'hui, moins qu'un lien féodal (qui suppose un engagement long, au-delà même des acteurs initiaux, entre le suzerain et le vassal), ce sont, comme le soulignait Frédéric Sawicki, des contrats de mercenariat. Ils créer un lien de subordination personnelle qui peut durer mais qui peut être rompu au gré des intérêts immédiats de tel ou tel dans un Mercato perpétuellement ouvert.

Retour sur Perpignan

Les partis classiques ou traditionnels, mais les formations ou «mouvements» qui se posent en alternatives (et néanmoins en concurrents) n'échappent pas à ces évolutions qui ne sont pas nouvelles.

Thierry Pfister, qui avait goûté au journalisme politique au Monde et au Nouvel Observateur avant de rejoindre le cabinet de Pierre Mauroy à Matignon rappelait récemment un billet écrit en 2018 à la tonalité non seulement sévère, mais désabusée:

 «En dépit de ses indéniables tares, la SFIO avait su maintenir la notion d’aventure collective, héritée des fondateurs du parti socialiste en 1905. Quand j’entends l’ancien ministre, Pierre Moscovici, dire que “Macron est un pur talent politique, probablement le plus pur que la France ait connu depuis Mitterrand”, je mesure à quel point la vie politique n’est plus qu’un agrégat de destins individuels, d’ambitions personnelles. Certes, elles ont toujours existé mais elles ne constituaient pas l’unique moteur. Quand un PS à la dérive ne propose plus de textes d’orientation à des congressistes que pour la forme mais choisit son premier secrétaire après un débat médiatique qui se résume à des “et moi je”, “et moi je”…, force est de constater qu’une culture politique collective a désormais disparu. Les lois des jeux du cirque télévisuel l’ont emporté» (Thierry Pfister, «Génération “Ma pomme”», 8/04/2018).

Au-delà du Parti socialiste, auquel il s'est plus particulièrement intéressé, la question irrigue tout le champ politique. Libération, entre autres, avait relevé à quel point le député LR Guillaume Larrivé, pourtant classable dans une droite conservatrice bien «classique», au discours très antimacroniste en 2019 quand il était candidat à la présidence... de LR, avait lancé (en vain) des signaux positifs à la majorité dans l'espoir d'entrer au Gouvernement, jusqu'à être le seul député LR à voter la confiance au nouveau Premier ministre, Jean Castex (Dominique Albertini, «À l’Assemblée, la droite résiste aux sirènes de Castex», 16/07/2020). Les allures de jeune homme pressé ne conduisent pas toujours au succès, tant il est vrai, comme pour certains fringants trentas voire quadras de la Macronie, que les fenêtres de tir sont aussi un paramètre à prendre en compte.

Girouette. © Manfred Antranias Zimmer/Pixabay.com. Usage libre: licence Pixabay. Girouette. © Manfred Antranias Zimmer/Pixabay.com. Usage libre: licence Pixabay.
Dans ce contexte, le recrutement par Louis Aliot d'un dircab ex-PS est une conjonction anecdotique où se mêlent opportunisme, carriérisme (et, peut-être, des sociations que je ne connais pas). Il ne peut surprendre qu'au premier abord. Cet épiphénomène s'inscrit dans des logiques de trajectoires individuelles que le nouveau maire de Perpignan, élu à la Ménard sur une ligne d'union des droites, peut juger utile dans son refus affiché du «sectarisme» (autrement dit: «banalisez-moi»). Il témoigne en outre que «les digues» isolant l'extrême droite s'effondrent de façon continue. On avait connu, dans la vie politique ancienne, des passages de l'extrême droite ou de l'extrême gauche vers des formations plus «fréquentables» de la même aire, voire de l'extrême gauche à la droite. On avait aussi connu, mais moins significativement dans les formations «de gouvernement» des glissements brutaux de l'extrême gauche à l'extrême droite (voire de ces alliances rouge-brun que dénonçait Didier Dæninckx

Évoquer la morale : pourquoi donc ?

Les profanes ont, par définition, un faible moyen de contrarier un tel système construit par les initiés dans des rapports inégalitaires et des logiques de configurations imbriquées. Les observateurs éclairés ne sont que des observateurs (et quand ils mélangent les genres, ils ne sont pas forcément meilleurs politiques tout en perdant de la crédibilité avec la perte de distance comme observateurs). Mais on aurait tort de croire que ces changements résultent d'une volonté consciente.

Le fonctionnement du champ politique est le moteur de sa propre construction, indépendamment de l'approche systémique consciente de ses acteurs. Le contexte, la somme des microdécisions, les diffusions de pratique de recrutement et de promotion échappent pour une large part à la conscience de ces mêmes acteurs. L'affaiblissement de l'engagement militant ou ses limites, les logiques de pouvoir, les sociabilités politiques qui ne se développent plus comme jadis (ce jadis n'ayant jamais été un âge d'or) traduisent des constructions sociales dans un moment donné pour un milieu donné.

Les formations qui s'affichent «en marge» ou en opposition au «système» ne font pas mieux. Au sein de la France insoumise, le mode de fonctionnement fondé in fine sur des affirmations de fidélité personnelle au leader, n'en diffère guère: ceux qui ont contesté l'ont fait vainement avant d'être brutalement écartés ou de s'éloigner d'eux-mêmes. Avec leur côté brouillonnant, si j'ose ainsi dire, les Verts ne font pas exception.

Faut-il totalement déspérer en ayant dressé que le constat que le mercenariat, les changements intempestifs (pour le public) d'allégeances accentuent la décrédibilisation de la politique et de tout se qui s'y rattache? On ne règlera pas la question en affichant des postures morales («Hou le vilain! Hou la vilaine!»). La question est pourtant de sortir d'un mode de fonctionnement qui étouffe la genèse de projets porteurs, réellement collectifs, dans un environnement où il s'agit de marcher d'abord sur ses amis avant de chercher à battre ses adversaires (Ah! les primaires!) dans une illustration achevée (je ne puis écrire parfaite) du «Moi, je...» que dénonçait Thierry Pfister.

Cette capacité à la construction de projets réellement collectifs implique de prolonger d'une certaine façon la remise en cause du fonctionnement du champ politique bien au-delà de la disruption-récupération de 2017. On peut toujours rêver à une démocratie directe permanente... et s'assurer d'aller à l'échec. Tout système, tout fonctionnement est incarné. Mais on a atteint les limites du choix de l'incarnation qu'on habille d'un projet.

Imposer le primat du projet collectif

La question est bien de repenser dans d'autres termes qu'il y a cinquante ans (le «programme commun» de la «gauche») les évolutions vers lesquelles on souhaite tendre et, ensuite, ensuite seulement, faire le choix (qui a son importance) de la personnalité qui pourra le mieux illustrer, mais aussi porter et gérer un tel projet. Il n'en reste pas moins qu'il faudra prendre en compte la dimension qui est celle de l'intérêt de ses actrices et acteurs (au sens le plus varié, le plus large, et pas forcément péjoratif). 

Nolens volens, il n'existe pas de système politique désincarné ni de système dans lequel en permanence les citoyens s'empareraient d'une gestion des affaires publiques qu'ils délèguent (mais, depuis un siècle ou plus, on mesure bien des choses à la lecture ou relecture d'Ostrogorski ou de Robert Michels — du moins dans la période de sa vie où, élève de Max Weber, il élaborait la «loi d'airain de l'oligarchie»).

Pour les populistes (au sens où l'entend par exemple Jan-Werner Muller) et les illibéraux, la question du projet collectif est réglée d'avance: face aux élites de nature diverse qui trahissent ou travestissent sa volonté, l'organisation et notamment son chef exprime ce que veut le peuple. Rien à voir avec le rôle du «chef» que développe Léon Blum dans le cadre d'un régime parlementaire, même quand il affirme qu'«il nous faut un chef qui conçoive et pratique son métier de chef» (La réforme gouvernementale, p. 57), ce qui n'est pas très éloigné de la formule chiraquienne du «chef fait pour cheffer». J'avais cité plus haut le propos de Blum concernant les idées et la foi qu'on a en elles, mais la citation sera plus complète ainsi (ibid., p. 95): «on ne gouverne bien que vers une fin définie, et l'on ne sert bien les idées qu'en y ajoutant foi.» Il ne suffit pas d'avoir un «chef», fût-il habillé d'un projet (même s'il est réputé être «notre projeeeeet !», si vous voyez ce que je veux dire).

Un tel projet doit présenter des horizons multiples: on a besoin d'asymptotes. On a besoin aussi de mesures immédiates et d'engagements à échéance (à échéance du mandat). On sait que la vie est compliquée (qui pouvait prévoir l'épidémie de Covid-19?), qu'il y a des aléas intérieurs mais aussi extérieurs, que le calendrier parlementaire est contraint et qu'il faut arbitrer en permanence des choix et des priorités. On voit bien que, dans les cours et les arrière-cours, les pensées et les arrière-pensées demeurent. Elles ne sont pas nécessairement illégitimes; elles ne sont assurément pas prioritaires dans le moment présent.

Toile d'araignée © «Marcelkessler»/Pixabay.com. Usage libre: licence Pixabay Toile d'araignée © «Marcelkessler»/Pixabay.com. Usage libre: licence Pixabay
L'échéance de 2022, si elle est loin d'être jouée, peut «raisonnablement» mettre face à face au deuxième tour un Emmanuel Macron qui aura du mal à tenir un discours «de barrage» et Marine Le Pen. Or, de la même manière que j'évoquais les digues qui disparaissent çà et là, rien ne prouve que le plafond de verre qui a, jusqu'ici, borné les ambitions nationales du Front national ne cède pas. Il serait extrêmement dangereux, pour de multiples raisons et explications, de s'abriter derrière son insuccès global aux élections municipales de 2020, y compris parce que les équipes locales n'existaient pas ou n'étaient pas crédibles. L'élection de Trump en 2016 devrait avoir dissipé certaines illusions. Il n'est pas certain que les jeux d'appareil, les ego à courte vue, les analyses en fonction de la situation particulière de chaque élu ou responsable ne conduise pas à une catastrophe.

Il est important qu'un puissant mouvement d'opinion rende incontournable, incontestable, irrépressible la mise au point d'un projet politique collectif et solidaire qui dépasse les logiques de chapelles, face au double danger qui nous guette: celui d'une réélection d'Emmanuel Macron, celui de l'élection de Marine Le Pen. Il y a urgence: il reste si peu de temps. Il n'est pas trop tard, pas encore trop tard.

Engageons-nous ! (sans arrière-pensée et résolument)

«Engageons-nous!» (copie d'écran du site internet). «Engageons-nous!» (copie d'écran du site internet).
C'est pourquoi — quelles qu'en soient les limites, quels que soient les reproches qu'on peut lui adresser ou les arrière-pensées (là aussi) qu'on peut lui prêter — je soutiens, sans exclusive ni monopole, l'initiative «Engageons-nous !» dont Laurent Joffrin est, d'une certaine manière, le porte-drapeau.

Cette initiative n'en exclut pas d'autres. Si elle dérivait vers d'autres buts que ceux assignés, j'irais voir ailleurs. Mais elle a le mérite d'exister et, en l'état, me convient parce que, justement, elle fait du projet à construire la priorité et de sa présence même un des moyens d'y contribuer collectivement. J'ai bien lu ici et là des critiques portant sur les positions passées de son principal initiateur ou le fait qu'il agirait de manière périscopique au profit de François Hollande. À dire vrai — moi qui pense profondément qu'une leçon indispensable à tirer de la débâcle de 2017 est qu'il faut changer de logiciel et d'opérateurs —, je m'en tamponne le coquillard.

On se plaindra peut-être de la présence de tel ou tel, qu'on peut ne pas aimer voire détester franchement. Je ne discuterai pas ici les dégoûts et les couleurs. Réaliser l'union nécessaire implique aussi (pour moi comme pour les autres) de ne plus se confire en détestations, haines recuites et autres exclusives. Il me plaît à moi de côtoyer, pour des raisons multiples et sans prétention à l'exhaustivité, François Dubet, François Morel, Michel Troper, Jean-Numa Ducange et Gilles Candar (par ordre d'apparition à l'écran, en vérifiant ici l'exactitude de la formule the last but not the least).

La question posée par l'appel (et par moi-même) n'est pas savoir pour qui il faut rouler (et personnellement, aujourd'hui, je n'en ai pas la moindre idée), mais ce qu'il faut mettre sur la table avec ce qui est nécessaire d'utopie, d'action à long terme, mais aussi de crédibilité pour faire en sorte qu'une alternative puisse se construire pour relever les défis de l'avenir, ceux-là même qu'il aurait fallu commencer à relever hier. En retrouvant au passage ce grand principe trop souvent oublié par la disgrâce des projets magiques et des personnes providentielles: la nécessité de la délibération.

Pierre Mendès-France en 1948 (photo Harcourt). © Wikimedia Commons (via Réunion des musées nationaux), domaine public. Pierre Mendès-France en 1948 (photo Harcourt). © Wikimedia Commons (via Réunion des musées nationaux), domaine public.
C'est une gageure que Pierre Mendès-France (il est à gauche des références plus contestables) avait exprimée dans son discours d'investiture du 3 juin 1953 (et non, il n'obtint pas la majorité requise ce jour-là en raison de sa position sur l'Indochine): «Gouverner, c'est choisir, si difficiles que soient les choix. Choisir, cela ne veut pas dire forcément éliminer ceci ou cela, mais réduire ici et parfois augmenter ; en d'autres termes, fixer des rangs de priorité.» En somme, parce qu'on ne peut tout faire à la fois mais qu'il faut donner un cap, faire savoir vers où on veut aller, mais par quoi et comment on va commencer.

Au fond, c'est quand même bien plus important que l'avatar politique d'un obscur membre du cabinet du maire de Perpignan, non? Et, au passage, sans méconnaître la sociologie des agents du champ politique, cela peut aussi conduire à rompre avec les logiques de mercenariat. Vouloir exercer des responsabilité est une ambition légitime des acteurs du champ politique. Savoir pour quoi faire et au service de qui (la position de «ma pomme» ou l'intérêt collectif) en est un autre.

Il n'est pas trop tard, disais-je plus haut, face aux dangers qui menacent. Il est encore temps. Engageons-nous ! Avec lucidité certes, avec sincérité évidemment, mais pleinement !

Luc Bentz

 

 

 

 

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