Bac 2019 : commentaires sur un billet de Laurence de Cock

Un récent billet Mediapart de Laurence de Cock m'a conduit à mettre noir sur blanc quelques réflexions qu'il m'inspire. Loin d'une vaine polémique, il s'agit plutôt de changer d'angle, d'envisager une mise en perspective. Aujourd'hui, la classe «terminale» des lycées ne l'est plus (sinon pour les bacs pros qui conservent une finalité d'insertion professionnelle immédiate).

Si l'on veut ne discuter qu'avec des clones de soi-même, il faut s'enfermer exclusivement dans un réseau Facebook. C'est justement parce que je suis loin de partager toutes les options de Laurence de Cock que je suis ses publications avec intérêt . Sur la session de juin 2019 du baccalauréat, elle évoque, dans un intéressant billet («Les enseignants touchés au cœur de leur dignité professionnelle», 9/7/19), le fait que «la décision d'attribuer une note aléatoire au baccalauréat a suscité des alliances inédites et imprévues entre enseignants atteints dans leur dignité professionnelle». Indépendamment d'autres questions de fond (le «bac Blanquer», les rétentions de copies et de notes), elle a suscité chez moi quelques interrogations qui m'ont paru nécessité autre chose qu'une remarque en fin d'article. Voici donc un commentaire, si je puis dire, décalé.

Usuel de Victor Duruy, encore professeur au lycée Saint-Louis (1849) © Victor Duruy, Gallica/BNF Usuel de Victor Duruy, encore professeur au lycée Saint-Louis (1849) © Victor Duruy, Gallica/BNF
Nous partageons sans nul doute la perception d'un baccalauréat devenu une institution au sens sociologique du terme, avec ses rites et sa symbolique. Cela explique que la simple retenue de copies ou de notes ait pris, pour tous les acteurs, une dimension si forte¹. Le billet de Laurence de Cock place la question sur le terrain d'une éthique professionnelle déduite des principes suivants:

«Ce n’est pas tant le caractère sacré ou rituel qui coince (même si ça joue) que sa nature encore inédite d’examen national basé sur l’anonymat des copies donc sur un très beau présupposé : tous les élèves de la République sont nos élèves. Dit autrement, le baccalauréat est le moment ultime où les élèves d’un professeur sont confiés à un autre.»

C'est sans doute un aspect indéniable dans la perception des choses, mais c'est un aspect circonscrit pour l'essentiel aux professeurs de lycée (on n'a pas cette dimension-là même dans le brevet des collèges). Et même pour eux, cela reste un aspect parcellaire. C'est cet aspect même qui expliqua jadis que certains s'opposent aux travaux personnels encadrés (TPE) comptant pour l'examen... avant de s'opposer ultérieurement à leur disparition. Et dans un monde où l'on regarde plus vers le haut que vers le bas, nul ne remet en cause, pour diverses raisons, le fait que les enseignements universitaires soient évalués sous la responsabilité de l'enseignant chargé du cours, et de lui seul quand la matière ne donne pas lieu à TD. (Ainsi ai-je connu Alain Garrigou, hostile par principe aux QCM, corriger seul quelque quatre cents copies de L1 en science politique.)

 © D'après «Geralt»/Pixabay.com, domaine public (CC0) © D'après «Geralt»/Pixabay.com, domaine public (CC0)
Dans l'urgence panique de trouver des notes manquantes, on a enregistré, selon certains témoignages, des aberrations (comme le fait de tirer une hypothétique moyenne non communiquée faute de livrée en fonction des notes connues dans d'autres disciplines). Si la docimologie passionne généralement peu (à part ses spécialistes universitaires et quelques militants pédagogiques), on ne trouvera personne, et notamment pas moi, pour justifier le fait. Mais comment ne pas s'étonner du passage suivant ? «Ainsi, le déposséder [l'enseignant] de cette prérogative en rendant possible la mise d’une note aléatoire (livret scolaire, moyenne annuelle etc.), c’est l’attaquer dans sa chair en brisant ce contrat tacite entre collègues» [i.e. la notation des élèves de l'un par l'autre, et réciproquement].

En quoi la moyenne annuelle attribuée par un enseignant (supposé pratiquer la même éthique) est-elle «aléatoire»? On peut en revenir à la docimologie, mais pas plus pour le notateur habituel (l'enseignant dans la classe) que pour le notateur ponctuel (et lui-même aléatoire) qui intervient lors de la correction du bac. Au reste, c'est bien cette moyenne annuelle qui est déterminante dans l'examen du dossier scolaire, même si elle peut être tempéré (ou confirmée) par les notes de première, voire de seconde.

Dans l'éthique professionnelle des enseignants de lycée, nul ne contestait la coutume selon laquelle — bien avant que Jean-Michel Blanquer ne devînt ministre de l'Éducation nationale — l'accès aux filières les plus sélectives (CPGE, IUT, STS) s'effectuait sur dossier, le bac étant ensuite un sésame nécessaire, mais non suffisant — peu importe alors la mention obtenue. Et les appréciations, générales ou disciplinaires elles-mêmes, sont aussi a minima les ultimes grains de sable à passer (ou pas) dans le tamis. Sans parler, évidemment, de l'effet «établissement d'origine», implicitement ou explicitement pris en compte: à notes et appréciations égales, les représentations explicites ou implificites font qu'on ne sera pas traité de la même manière selon qu'on vienne d'un lycée réputé «prestigieux» du Quartier latin et autres zones similaires que du lycée Youri-Gagarine de HLM Zone extra périphérique. (Et merci à ceux qui y œuvrent, j'en connais, pour lutter contre les déterminations géographiques à Sarcelles, Mantes-la-Jolie et ailleurs similaires.)

En tout état de cause «Parcoursup» a généralisé cette logique. J'en avais mesuré ailleurs les excès, les limites ou les insuffisances, ainsi que le mauvais procès fait à APB (Admission post bac)². Mais Parcoursup est bien là et, vu du côté des enseignants-chercheurs d'obédiences et disciplines diverses qu'il m'arrive de croiser, les appréciations ex post en sont très contrastées (là aussi, il y a des variables d'établissement). Le caractère «national» ou pas du baccalauréat ne joue pas (ou plus, si l'on se borne aux formations universitaires³). Considérons d'ailleurs que le système du «bac butoir» est derrière nous.

Évolution du nombre de bacheliers (1970-2017). © D'après MEN/DEPP (RERS 2018). Données publiques Évolution du nombre de bacheliers (1970-2017). © D'après MEN/DEPP (RERS 2018). Données publiques

Lorsque j'ai moi-même passé mon bac (série B, aujourd'hui ES, modèle 1973), le bac pro n'existait pas et la très grande majorité de mes camarades en «bac de technicien», comme on disait encore, visaient l'entrée sur le marché du travail. Avec un bac général, on pouvait trouver du travail: c'est ainsi qu'après quelques pérégrinations que j'ai intégré à Paris l'école normale d'Auteuil chère à mon cœur (mon abbaye de Thélème) mais j'aurais pu, comme l'écrasante majorité de mes jeunes collègues, devenir directement instituteur suppléant. Avec un bac général, on pouvait passer les concours de catégorie B: contrôleur des PTT, des impôts ou du Trésor. On n'avait pas encore les effets de surdiplômation rencontrés aujourd'hui... ni le fait que certains concours de catégorie B sont ouverts à bac+2. On pouvait encore devenir employé de banque ou d'assurance.

Les environnements ne sont plus les mêmes quand, pour une génération comme la mienne, les bacheliers, toutes voies et séries confondues, représentaient seulement 20% d'une génération. De fait, le baccalauréat professionnel est le seul à conserver une finalité d'insertion professionnelle immédiate. La logique est aujourd'hui celle d'un ensemble qui conduit du «bac—3» au «bac+3+5» (licence, master). Quels que soient les ethos professionnels, la classe terminale ne l'est plus, bac Blanquer ou pas bac Blanquer.

Il y a des cohérences à construire — avec l'existence de ruptures pensées comme des occasions de saut qualitatif (ayant suivi une cohorte de bacheliers entrant à l'Université, j'ai vu aussi comme des lycées se muaient en étudiants, quelque critique que j'aie été sur la faiblesse de l'accompagnement dans des EPSCP devant gérer la misère — mais, note personnelle, bravo Paris Nanterre, dans ces conditions-là). J'ajouterai que ces cohérences-là ne vont pas de soi, surtout si l'on veut lutter parallèlement (je préfère ne pas écrire «en même temps») contre les déterminations sociales et les étiquettes de quartier collés aux établissements, ce qui n'est pas bien, à leurs enseignants, ce qui ne l'est pas davantage, et à leurs élèves, ce qui est bien pis.

Le plan Langevin-Wallon, en son temps, faisait de la période 15-18 ans, un «cycle de détermination». Cette formulation avait été reprise dans les années 1970 par la Fédération de l'Éducation nationale (FEN) pour son projet d'École de l'éducation permanente. On n'en est plus, pour une multitude de raisons et d'évolutions, à la période 1973-1981, mais c'est quand même bien en termes de transition que le problème se pose. Nolens volens, le lycée  n'est plus une fin en soi quelles que puissent être les nostalgies des uns et des autres. Ayant connu le lycée d'avant 1968 et l'ayant mal vécu, je n'en éprouve pas, pour ma part, la moindre nostalgie.

 


N O T E S

¹ J'ai évoqué cet aspect «institutionnel» (au sens sociologique du terme) dans un billet récent («Bac 2019: au-delà du feuilleton médiatique», 9/7/19). J'en profite pour signaler trois articles récents de l'historien de l'éducation Claude Lelièvre:

² Voir ces billets successifs dans mon ancien blog d'étudiant sur le tard:

³ Et encore. Même si l'on considère à part les IUT, il existe à l'Université des formations sélectives (bi-licences), sans parler même des études de santé ou de l'impitoyable curseur sélectif reporté à la fin de la première année pour les études de santé.

 

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