le silence des hommes, une occasion manquée ?

L’état de pandémie que nous vivons depuis un an et demi, aurait pu être l’occasion de grands changements sociétaux, un moment où nous aurions pu revenir sur des comportements nuisant à la société ou à la planète. Or, il semble qu’il n’en soit rien et que, bien au contraire, nous persévérions dans nos erreurs passées.

season of solitude © Elizabeth Gadd

Le silence des hommes, une occasion manquée ?

 

L’état de pandémie que nous vivons depuis un an et demi, aurait pu être l’occasion de grands changements sociétaux, un moment où nous aurions pu revenir sur des comportements nuisant à la société ou à la planète. Or, il semble qu’il n’en soit rien et que, bien au contraire, nous persévérions dans nos erreurs passées.

Ainsi, pour que ce qui de notre rapport au silence et au bruit, alors même que le premier confinement nous avait montré combien le « silence des hommes » pouvait être profitable à la nature (voir mes deux précédents billets[1]), rien n’a vraiment changé et la situation semble même s’être aggravée.

Les fêtes rassemblant une centaine de gens pour écouter de la musique à plein volume, dans un local fermé ou un lieu confiné n’ont en rien cessé, alors même que l’on sait que c’est là un des moyens principaux de propagation du virus. Comme semble le démontrer l’exemple de l’ESSEC (voir l’article de Médiapart, en date du 30 avril 2021 « En plein confinement des fêtards de l’ESSEC pourrissent les nuits de Cergy »[2]), c’est comme si un certain nombre de personnes en France vivaient dans la parfaite inconscience de la pandémie et de ses conséquences. En effet, dans la lignée de ce que j’ai tenté de démontrer dans mon article sur « confinement et atteinte narcissique », ces gens agissent comme si la pandémie ne les concernait pas vraiment ou que, du moment qu’ils ne subissent pas directement et immédiatement les répercussions de leurs agissements, peu leur importe que de nombreuses personnes soient contaminées et périssent parfois, du moment qu’ils auront pu assouvir leur soif de bruit et de vacarme.

C’est là un rapport au bruit et au respect d’autrui pour le moins problématique, pour ne pas parler du risque mortel que peuvent occasionner de telles actions, et ces personnes semblent vivre un peu « hors-sol », comme celles qui, avant le covid 19, faisaient un usage immodéré des transports aériens, en se moquant complètement du coût écologique de ce moyen de transport.

Ainsi, plutôt que d’appeler à « danser encore [3]», ce qui ne me semble vraiment pas être une nécessité vitale dans notre époque de pandémie, nous devrions plutôt réfléchir au moyen de mettre un terme à de tels agissements, qui sont une menace directe et réelle sur la santé et la vie de nos concitoyens.

Et nous pourrions, en même temps, amorcer une réflexion, qui me semble être de plus en plus urgente, sur notre rapport au bruit et au silence, et combien le « silence des hommes » pourrait être profitable à tout un chacun, comme tout à fait bénéfique à la nature.

Aussi, plutôt que multiplier les appels à « danser encore » et autres flashs mobs occupant l’espace public de façon bruyante et voyante, nous pourrions au contraire amener les gens à mieux écouter leur environnement et à mieux s’écouter entre eux. Cela pourrait être le début d’une grande réflexion sociétale sur le silence et l’écoute, l’écoute de l’autre comme l’écoute de la nature, de montrer que l’on n’a nul besoin de faire du bruit pour exister, et que faire place à l’autre dans l’espace public, c’est aussi faire place à l’autre en soi, et qu’être à l’écoute de ce qui nous est étranger, qu’il s’agisse de sons de la nature ou de la parole d’autrui, c’est aussi être à l’écoute de soi-même.

Car c’est aussi de cela qu’il s’agit, n’avoir l’impression d’exister que si l’on fait du bruit, que si l’on occupe l’espace public par notre volume sonore, c’est également être en grande méconnaissance de soi-même et de sa vie intérieure.

Que l’on le veuille ou non, nous avons tous une vie intérieure, et chez certaines personnes, la tentation est grande d’ignorer celle-ci pour satisfaire à des envies du moment, des envies de faire ce que bon nous semble quelles que soient les conséquences pour les autres comme pour nous. Et c’est la recherche de cette satisfaction narcissique, mise à mal par les différents confinements, qui semble être le moteur principal des agissements qui nous occupent dans cet article. L’autre, en tant que personne différente de soi, qu’il s’agisse des espèces animales ou bien des autres êtres humains, semble n’avoir pas d’existence réelle pour les individus responsables de ces actions, en tout cas la valeur de son existence semble bien moindre que la satisfaction immédiate de leurs pulsions narcissiques. Cette recherche immodérée de plaisirs immédiats et à court terme, cette quête d’une satisfaction égoïste qui ne saurait être différée, quelles qu’en soit les conséquences à plus ou moins long terme pour soi- même ou pour les autres, me semblent caractéristiques d’une société où l’économie capitaliste et l’idéologie néo-libérale se déploient sans aucun frein. On pourrait même se poser la question de savoir si, à l’origine de cette pensée individualiste que promeut le néo-libéralisme, où la satisfaction des besoins individuels passe avant tout, il n’y aurait pas une certaine forme de la pulsion de mort, Thanatos et Eros s’alliant, non au service de la vie, mais dans une sorte de danse macabre où tout doit être au service d’un narcissisme hypertrophié et destructeur, et ce même au prix de sa propre survie. 

 

Ainsi, ce combat pour un certain « silence des hommes » n’est pas seulement un combat pour plus de silence, mais aussi une lutte pour plus d’écoute et de respect entre les hommes, et avec les différentes formes de vie existant sur cette terre, de même qu’une attention portée sur l’écoute de soi- même et de sa vie intérieure, car on ne peut respecter les autres êtres vivants que si, d’abord, on porte attention à sa propre vie interne et à ses vrais besoins. Le « silence des hommes » est ainsi une invitation à mieux converser avec soi- même, dans son for intérieur,  de même qu’une incitation à un vrai dialogue avec les autres existants sur cette planète.

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/lucile-longre/blog/200920/etonnements

https://blogs.mediapart.fr/lucile-longre/blog/210920/confinement-et-atteinte-narcissique

[2] https://www.mediapart.fr/journal/france/300421/en-plein-confinement-des-fetards-de-l-essec-pourrissent-les-nuits-de-cergy

[3] https://france3-regions.francetvinfo.fr/provence-alpes-cote-d-azur/alpes-maritimes/nice/de-nice-a-la-vallee-de-la-roya-danser-encore-est-le-nouvel-hymne-de-ralliement-du-monde-de-la-culture-2068681.html

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