M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 10 mars 2022

Les Œufs funestes, chapitre VII (Mikhaïl Boulgakov)

Un nouveau visiteur... Les choses continuent à se mettre en place, en accélérant, même.

M Tessier
Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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ROKK

     Allez savoir si c’était dû à l’excellence des vaccins de l’Institut vétérinaire de Lefortovo, à l’habileté des détachements venus de Samara, à l’efficacité des mesures sévères prises à l’encontre des accapareurs d’œufs de Kalouga et de Voronej, ou enfin à la réussite de la commission extraordinaire formée à Moscou : il est clairement établi, en tout cas, que deux semaines après la dernière entrevue de Persikov avec Alfred, pour ce qui était des poules, le nettoyage avait été entièrement fait dans l’Union des Républiques2. Il traînait bien encore, de-ci de-là, dans les petites basses-cours de bourgs de district, des plumes de poule orphelines, qui faisaient monter les larmes aux yeux, et, dans les hôpitaux, les derniers goinfres se rétablissaient, en finissant avec les diarrhées sanglantes et les vomissements. Par bonheur, on ne comptait pas plus d’un millier de morts dans toute la République. Cela n’avait pas non plus causé de grands désordres. À vrai dire, il s’était bien trouvé un prophète, à Volokolamsk, pour déclarer que l’épizootie avait été provoquée par les Commissaires et personne d’autre, mais il n’eut pas beaucoup de succès. Au marché de Volokolamsk, on assomma quelques miliciens prenant leurs poules à des paysannes, et le bureau des Postes et Télégraphes local eut ses vitres cassées. Par bonheur, les autorités de Volokolamsk, expéditives, prirent des mesures qui firent que premièrement, le prophète cessa ses activités, et deuxièmement les vitres du bureau de Poste furent remplacées.

      Arrivée dans le Nord jusqu’à Arkhangelsk et Sioumkine-le-hameau3, la peste s’arrêta d’elle-même pour la simple raison qu’elle ne pouvait continuer nulle part : il est de notoriété publique qu’on ne trouve pas de poules en mer Blanche. Elle s’arrêta également à Vladivostok, vu qu’au-delà, c’était l’océan. Au Sud, elle se perdit dans les étendues brûlées d’Ordoubat, de Djoulfa et de Karaboulak4, et, à l’Ouest, elle resta de façon étonnante aux frontières de la Pologne et de la Roumanie, sans les franchir. Question de climat, peut-être, ou alors ce furent les cordons sanitaires établis par les gouvernements des États voisins qui jouèrent leur rôle ; le fait est que la peste n’alla pas plus loin. La presse étrangère commentait avec une bruyante avidité l’épizootie – du jamais vu –, cependant que le gouvernement des Républiques soviétiques travaillait sans bruit et sans relâche. La commission extraordinaire de lutte contre la peste des poules changea de nom, devenant la commission extraordinaire affectée au relèvement et à la renaissance de l’élevage des poules dans la République ; augmentée d’une nouvelle troïkaextraordinaire, elle comptait seize collègues. L’association Dobrokour6 fut créée, où entrèrent Persikov et Portougalov en qualité de vice-présidents d’honneur. Dans les journaux, des titres annonçaient sous leurs portraits : « Achat massif d’œufs à l’étranger » et « M. Hughes7 veut faire avorter notre campagnedes œufs ». Un article fielleux du journaliste Koletchkine retentit dans tout Moscou, qui se terminait ainsi : « Ne louchez pas sur nos œufs, monsieur Hughes : vous avez les vôtres ! »

     Le professeur Persikov s’était surmené à en être complètement épuisé, ces trois dernières semaines. L’histoire des poules l’avait sorti de son train-train en le chargeant d’un double fardeau. Il dut travailler des soirées entières lorsqu’une commission des poules tenait séance, et endurer de temps à autre de longs entretiens tantôt avec Alfred Bronski, tantôt avec le gros père mécanique. Il lui fallut, de concert avec le professeur Portougalov, le maître de conférences Ivanov et un nommé Bornhart, disséquer des poules et pratiquer des examens au microscope, dans le but de chercher les bacilles de la peste, et même rédiger à la hâte, en trois jours, une brochure intitulée : Les altérations du foie chez les poules atteintes de la peste.

     Ce travail sur les poules n’enfiévrait pas particulièrement Persikov, ce qui est bien compréhensible : il avait la tête remplie d’autre chose, d’une importance fondamentale, de l’étude à laquelle la catastrophe des poules l’avait arraché, celle du rayon rouge. Achevant de ruiner une santé déjà délabrée, prenant sur son temps de sommeil et sur celui des repas, ne rentrant pas, certains soirs, rue Pretchistenka, mais s’endormant sur le divan de faux cuir, dans son cabinet à l’Institut, Persikov s’affairait des nuits entières au microscope et dans sa chambre noire.

     Vers la fin juillet, la tension diminua. L’activité de la commission rebaptisée reprit un cours normal, et Persikov retourna à son travail perturbé jusque là. Les microscopes virent arriver de nouvelles préparations, tandis que dans la chambre, des œufs de poisson et de grenouille mûrissaient à une vitesse fantastique. un aéroplane lui apporta de Königsberg9 des verres commandés tout spécialement, et, dans les derniers jours de juillet, surveillés par Ivanov, des mécaniciens équipèrent deux nouvelles chambres noires de grandes dimensions, dans lesquelles le rayon atteignit à sa base la largeur d’un étui à cigarettes, avec un évasement10 final d’un bon mètre. Se frottant joyeusement les mains, Persikov se mit à préparer de mystérieuses et complexes expériences. Il commença par téléphoner au commissaire du peuple à l’Instruction publique11 pour se mettre d’accord avec lui, et l’appareil lui coassa dans l’oreille, lui assurant aimablement son concours plein et entier, après quoi, toujours par téléphone, Persikov contacta le directeur de l’Élevage à la Commission suprême, le camarade Ptakha-Porossiouk12. Celui-ci lui témoigna l’attention la plus chaleureuse. Il s’agissait d’une grosse commande passée à l’étranger pour le professeur Persikov. Au téléphone, Ptakha dit qu’il allait immédiatement télégraphier à Berlin et à New-York. Après quoi, on voulut savoir au Kremlin où en était Persikov de ses travaux, et une voix impérieuse et affectueuse lui demanda s’il ne lui fallait pas une automobile.

     — Non, je vous remercie. Je préfère prendre le tramway, répondit Persikov.

     — Tiens, pourquoi donc ? demanda la voix mystérieuse avec un petit rire indulgent.

     On s’adressait en général à Persikov soit avec un respect craintif, soit avec un petit sourire tendrement railleur, comme s’il eût été un enfant, certes physiquement très développé.

     — Ça va plus vite, répondit Persikov, et la voix de basse sonore dit alors dans le téléphone :

     — Eh bien, comme vous voudrez.

     Il s’écoula encore une semaine, qui vit Persikov délaisser de plus en plus les problèmes des poules en train de s’apaiser, et se plonger exclusivement dans l’étude du rayon. Les nuits d’insomnie et le surménage lui avaient donné la tête claire, pour ainsi dire légère et transparente. Les cernes rouges ne quittaient plus ses yeux, désormais, et il passait presque toutes ses nuits à l’Institut. Une fois, il abandonna son refuge zoologique pour faire une conférence, dans l’immense salle de la Tsékoubou13, rue Pretchistenka, sur le thème de son rayon et de son effet sur l’ovule. Conférence qui fut un triomphe colossal pour l’excentrique zoologiste. Dans la salle à colonnes, les applaudissements faisaient tomber quelque chose qui  s’écroulait des plafonds, et les lampes à arc grésillantes inondaient de lumière les smokings noirs des tsékoubistes et les robes blanches des femmes. Sur l’estrade, sur une table en verre à côté de la chaire, ayant du mal à respirer et devenant grisâtre, une grenouille humide de la taille d’un chat siégeait sur un plat. Des gens lançaient des papiers vers l’estrade. Parmi eux, sept billets doux que Persikov déchira. Le président de la Tsékoubou le traîna de force sur l’estrade pour le faire saluer l’assistance. Persikov salua avec agacement, il avait les mains moites de sueur et sa cravate noire ne se trouvait pas sous son menton mais derrière son oreille gauche. Il avait devant lui des centaines de visages jaunes et de plastrons blancs noyés dans la brume et les vapeurs des respirations, et tout à coup  un étui de pistolet jaune se montra fugitivement, avant de disparaître derrière la blancheur d’une colonne. Persikov le perçut vaguement, puis l’oublia. Mais, en s’en allant après la conférence, en descendant les marches ,couvertes d’un tapis framboise, de l’escalier, il se sentit soudain mal. Un voile noir cacha un instant le brillant lustre du vestibule, et il se sentit vaguement nauséeux…. Il sentait comme une odeur de brûlé, il lui sembla qu’un sang gluant et chaud lui dégoulinait dans le cou… Le professeur agrippa la rampe d’une main tremblante.

     — Ça ne va pas, Vladimir Ipatitch ? s’empressèrent de demander, de tous côtés, des voix inquiètes.

     — Si, si, répondit Persikov en reprenant ses esprits. C’est juste de la fatigue… oui… Voulez-vous me donner un verre d’eau ?

—————————————

     C’était une journée d’août très ensoleillée. Ce qui gênait le professeur, qui avait donc baissé les stores. Un réflecteur unique, monté sur un pied flexible, envoyait un faisceau de vive lumière sur une table de verre encombrée d’instruments et de verres. Ayant repoussé le dossier de son fauteuil pivotant, à bout de forces, Persikov fumait en regardant à travers le rideau de fumée, de ses yeux morts de fatigue mais contents, la porte entrouverte de la chambre noire où reposait paisiblement la gerbe rouge du rayon, qui réchauffait encore un peu plus l’air déjà étouffant et sentant le renfermé du cabinet.

     On frappa à la porte.

     — Eh bien ? demanda Persikov.

     La porte grinça légèrement et Pancrace entra. Il mit les mains sur la couture de son pantalon et, blême de peur devant la divinité, dit :

     — Monsieur le professeur, quelqu’un vient pour vous. L’est arrivé Rokk.

     Un simulacre de sourire se montra sur les joues du savant. Les yeux étrécis, il déclara :

     — C’est intéressant. Seulement, je suis occupé.

     — L’monsieur dit14 qu’il vient avec un papier officiel du Kremlin.

     — Le Destin1, venu avec un papier ? Voilà une combinaison rare, proféra Persikov. — Eh bien, amène-le moi !

     — À vos ordres, monsieur15, répondit Pancrace en disparaissant comme une couleuvre derrière la porte.

     Celle-ci grinça de nouveau quelques instants plus tard, et un homme apparut sur le seuil. Persikov fit grincer la vis de son fauteuil et, regardant derrière son épaule, braqua son regard, par-dessus ses lunettes, sur le nouveau venu. Persikov était trop éloigné de la vie – elle ne l’intéressait pas –, mais le trait principal, essentiel, de l’homme qui venait d’entrer lui sauta aux yeux, même lui le remarqua. Il était étrangement habillé à l’ancienne mode. En 1919, cet homme aurait été parfaitement à sa place dans les rues de la capitale ; il eût encore été acceptable au début de 1924, mais en 1928, il faisait bizarre. Alors que même la fraction la plus arriérée du prolétariat – les boulangers – portait le veston, alors que la tunique était devenue une rareté à Moscou, une tenue démodée, définitivement abandonnée à la fin de l’année 1924, le nouveau venu portait une veste croisée en cuir, un pantalon vert, des bandes molletières et des bottines, et sur le côté un énorme Mauser, un modèle ancien16 dans un étui jaune. Sa figure produisit sur Persikov la même impression que sur tout le monde : une impression extrêmement désagréable. Ses petits yeux se posaient partout avec à la fois un air d’étonnement et d’assurance, et il y avait quelque chose de désinvolte dans ses jambes courtes et ses pieds plats. Persikov se renfrogna aussitôt. Il fit impitoyablement grincer son fauteuil tournant et, regardant le nouveau venu non plus par-dessus ses lunettes, mais à travers elles, dit :

     — Vous avez un papier ? On peut le voir ?

     Il était clair que l’homme était abasourdi par ce qu’il voyait. D’ordinaire, il ne se troublait pas facilement, mais ce fut le cas cette fois. À en juger par ses petits yeux, ce qui le frappa avant le reste, ce fut la bibliothèque à douze rayons, montant jusqu’au plafond et bourrée de livres. Et puis, bien sûr, les chambres noires où, comme en Enfer, scintillait le rayon framboise grossi par les lentilles. Et Persikov lui-même, qui restait dans la pénombre à côté de l’aiguille acérée du rayon tombant du réflecteur, avait un air assez étrange et majestueux, dans son fauteuil pivotant. Le nouveau venu fixa sur lui un regard dans lequel jouaient, à travers son aplomb, des étincelles de respect, ne lui présenta aucun papier et déclara :

     — Je suis Alexandre Semionovitch Rokk !

     — Oui monsieur17, et alors ?

     — On m’a nommé directeur du sovkhoze18 modèle « Le Rayon rouge », expliqua-t-il.

     — Et puis, monsieur ?

     — Voilà, j’ai pour vous, camarade, une communication secrète.

     — Il m’intéresserait d’en prendre connaissance. Brièvement, si possible.

     Le nouveau venu déboutonna sa veste et sortit un ordre dactylographié sur un papier fort et superbe. Il le tendit à Persikov. Et s’assit, sans demander la permission, sur un tabouret tournant.

     — Faites attention à la table, dit Persikov avec haine.

     L’homme jeta un regard d’effroi à la table au bout de laquelle, dans un trou sombre et humide, des yeux brillaient d’une lueur sans vie, comme des émeraudes. On avait froid dans le dos en les voyant.

     À peine Persikov eut-il lu le papier qu’il se leva de son tabouret et se rua sur le téléphone. Quelques secondes plus tard, il parlait déjà à toute vitesse, au plus haut point exaspéré :

     — Excusez-moi… Je ne comprends pas… Enfin, tout de même, comment ? Je… sans mon accord, sans me demander mon avis… Tout de même, il va nous fabriquer le diable sait quoi !!!

     L’inconnu se retourna alors sur son tabouret, l’air très vexé.

     — Je vous demande pardon, commença-t-il, je suis le dir…

     Mais Persikov agita devant lui son doigt replié en crochet et poursuivit :

     — Excusez-moi, je ne comprends pas… Sachez que je proteste catégoriquement. Je ne donne pas mon aval à des expériences sur des œufs… Tant que je n’y aurai pas procédé moi-même…

     L’appareil transmit des coassements et des tapotements, on comprenait, même de loin, que la voix dans le combiné exprimait une indulgence condescendante, comme parlant à un petit enfant. À la fin, Persikov, empourpré, raccrocha bruyamment et dit au mur près de l’appareil :

     — Je m’en lave les mains19.

     Il retourna à la table, ramassa le papier dessus, le relut de haut en bas à travers ses lunettes et rugit soudain :

     — Pancrace !

     Pancrace se montra sur le seuil, comme surgi d’une trappe, à l’opéra. Persikov le regarda et aboya :

     — Fiche-moi le camp, Pancrace !

     Et Pancrace, sans montrer le moindre étonnement, s’évapora.

     Persikov revint alors à son visiteur et lui dit :

     — Soit, monsieur… Je m’incline. Cela ne me regarde pas. Du reste, cela ne m’intéresse pas.

     Le nouveau venu fut davantage étonné que vexé.

     — Je vous demande pardon, commença-t-il, c’est tout de même vous, camarade… ?

     — Qu’est-ce que vous avez, avec vos « camarade » par-ci, « camarade » par-là ? grommela Persikov, assombri, avant de se taire.

     Le mot « Pourtant » se dessina sur le visage de Rokk.

     — Je vous dem…

     — Bon, alors, monsieur, si vous le voulez bien, l’interrompit Persikov. Voici une lampe à arc. Grâce au déplacement de l’oculaire – Persikov envoya une pichenette au couvercle de la chambre noire, pareil à un appareil photo –, vous obtenez un faisceau que vous pouvez concentrer grâce au déplacement des objectifs, voici le n° 1, et le miroir n° 2 – Persikov éteignit le rayon, puis le ralluma sur le fond de la chambre en amiante –, et sur le fond, à l’intérieur du rayon, vous pouvez placer tout ce qu’il vous plaît et faire des expériences. Extraordinairement simple, n’est-ce pas ?

     Persikov voulait manifester son ironie et son mépris, mais le nouveau venu ne s’en aperçut pas, tant il examinait la chambre noire avec attention, les yeux brillants,

     — Seulement je vous préviens, reprit Persikov, il ne faut pas fourrer les mains sous le rayon, parce que, d’après mes observations, il provoque la croissance de l’épithélium… Croissance maligne ou pas, je n’ai malheureusement pas encore pu l’établir.

     Le visiteur s’empressa de cacher ses mains derrière son dos en faisant tomber du coup sa casquette de cuir, et il jeta un coup d’œil aux mains du professeur. Elles étaient tout brûlées par l’iode, et la droite avait un bandage au poignet.

     — Et vous alors, comment faites-vous, professeur ?

     — Vous pouvez acheter des gants de caoutchouc chez Schwabe rue Kouznetski Most20, répondit le professeur avec irritation. Je ne suis pas obligé de m’en occuper.

     À ce moment, Persikov regarda son visiteur comme à travers une loupe :

     — D’où sortez-vous ? Et puis… pourquoi vous ?

     Rokk finit par se vexer pour de bon.

     — Je vous dem…

     — Il faut tout de même savoir de quoi il retourne !… Pourquoi vous cramponnez-vous à ce rayon ?

     — Parce que c’est une affaire de la plus haute importance…

     — Aha. De la plus haute ? Dans ce cas… Pancrace !

     Et quand Pancrace se montra :

     — Attends un peu, que je réfléchisse.

     Pancrace disparut docilement.

     — Ce que je n’arrive pas à comprendre, dit Persikov, c’est : pourquoi une telle précipitation, et un tel secret ?

     — Vous me déroutez, professeur. Vous êtes quand même au courant que toutes les poules ont crevé, de la première à la dernière.

     — Et alors ? hurla Persikov, vous voulez quoi, les ressusciter instantanément, c’est ça ? Et pourquoi à l’aide d’un rayon qu’on n’a pas encore étudié ?

     — Camarade professeur, répondit Rokk, vous me sidérez, ma parole ! Je vous dis que nous devons absolument remettre sur pied l’élevage des poules, parce qu’à l’étranger on écrit sur nous toutes sortes de saletés. Voilà.

     — Laissez-les écrire…

     — Bon, vous savez, dit Rokk d’un air énigmatique en hochant la tête.

     — J’aimerais bien savoir qui a eu l’idée de produire des poules à partir d’œufs…

     — C’est moi, répondit Rokk…

     — Houhou… C’est donc ça, monsieur… Et, si je peux savoir, pourquoi cela ? D’où tenez-vous les propriétés du rayon ?

     — J’étais à votre conférence, professeur.

     — Je n’ai encore rien fait avec des œufs !… Je m’y prépare seulement !

     — Je vous jure que ça marcher ! dit soudain Rokk avec une cordiale conviction. Votre rayon est si illustre qu’il peut au moins produire des éléphants, et pas seulement des poussins.

     — Vous savez quoi, déclara Persikov, vous n’êtes pas zoologiste ? Non ? Dommage… vous auriez pu faire un expérimentateur très audacieux… Oui… mais vous risquez d’essuyer un échec… et vous abusez de mon temps, voilà tout…

     — Nous vous rendrons les chambres noires. Et donc ?…

     — Quand cela ?

     — Eh bien, je vais faire éclore un premier lot.

     — Vous avez un drôle d’aplomb ! Très bien, monsieur. Pancrace !

     — J’ai mes hommes avec moi, dit Rokk, et des gardes…

     Vers le soir, le cabinet de Persikov était orphelin… Les tables étaient vides. Les hommes de Rokk avaient emporté les trois grandes chambres noires, ne laissant au professeur que la petite avec laquelle il avait commencé ses expériences.

     C’était l’heure du crépuscule de juillet, la grisaille envahissait l’Institut, se répandait dans les couloirs. On entendait dans le cabinet un bruit de pas monotone : c’était Persikov qui, sans allumer de lampe, arpentait la grande pièce de la fenêtre à la porte. Chose étrange : ce soir-là, une inexplicable tristesse s’était emparé des êtres peuplant l’Institut, hommes et animaux. Pour une raison inconnue, les crapauds produisirent un concert particulièrement mélancolique et leur jacassement sonnait comme un avertissement lugubre. Pancrace dut courir dans les couloirs après une couleuvre qui s’était échappée, et lorsqu’il réussit à l’attraper, elle semblait prête à partir à l’aventure, à aller n’importe où plutôt que de rester là.

     Au plus profond du crépuscule, un coup de sonnette retentit dans le cabinet de Persikov. Pancrate se montra sur le seuil. Et aperçut un étrange tableau. Le savant se tenait tout seul au beau milieu du cabinet, regardant les tables. Pancrace toussota et se pétrifia.

     — Et voilà, Pancrace, dit Persikov en montrant une table toute dégarnie.

     Pancrace prit peur. Dans la pénombre, il lui sembla que les yeux du professeur étaient rougis de larmes. C’était inouï, tellement effrayant.

     — C’est bien vrai, pleurnicha Pancrace en se disant : « J’aurais préféré que tu me gueules dessus ! »

     — Et voilà, répéta Persikov, et ses lèvres se mirent à trembler, tout à fait comme celles d’un enfant à qui l’on a soudain, sans rime ni raison, retiré son jouet préféré.

     — Tu sais, mon cher Pancrace, poursuivit Persikov en se tournant vers la fenêtre, ma femme, celle qui est partie il y a de cela quinze ans, elle est  entrée au Théâtre des opérettes, et maintenant, il se trouve qu’elle est morte… Voilà toute l’histoire, mon bon Pancrace… On m’a envoyé une lettre…

     Les crapauds criaient plaintivement, le crépuscule enveloppait le professeur, la nuit était là. Moscou… De-ci de-là, des globes blancs s’allumaient, derrière les fenêtres… Désemparé, Pancrace s’affligeait, les mains sur la couture du pantalon…

     — Va, Pancrace, dit pesamment le professeur en agitant la main. Ma dormir, mon bon, mon petit Pancrace.

     Et ce fut vraiment la nuit. Pancrace s’enfuit, bizarrement sur la pointe des pieds, il rentra dans sa chambrette, mit sens dessus dessous des chiffons dans un coin, en retira une bouteille de vodka entamée et en descendit d’un coup près d’un verre à thé. Il grignota un bout de pain avec du sel, et ses yeux retrouvèrent un peu de gaieté.

     Tard dans la soirée, alors qu’il était près de minuit, Pancrace, assis pieds nus sur un banc dans le vestibule chichement éclairé et se grattant la poitrine sous sa chemise d’indienne, disait au melon21 de service qui n’avait pas sommeil :

     — J’aurais préféré qu’il me tue, ma paro…

     — Il pleurait vraiment ? demandait le melon avec curiosité.

     — Ma… paro… assurait Pancrace.

     — Un grand savant, admit le melon. On sait bien qu’une grenouille, ça ne remplacera jamais une femme.

     — Jamais, acquiesça Pancrace.

     Puis il réfléchit un peu et ajouta :

     — De temps en temps, j’me dis que je ferais bien venir ici ma bonne femme… à quoi ça sert, qu’elle reste au village, hein ?… Seulement, pour rien au monde elle ne pourrait supporter les sales bestioles qu’on a ici…

     — Y a pas à dire, comme horribles saletés, on ne fait pas mieux, opina le melon.

     On n’entendait aucun bruit en provenance du cabinet du savant. On n’y voyait non plus aucune lumière. Pas le moindre rai ne passait sous la porte.

Notes

  1. Rok, en russe, c’est le destin !
  2. L’URSS. Quand il est question de la République, c’est la RSFSR, qui a pour capitale Moscou.
  3. Pétaouchnok…
  4. Ces trois villes sont réelles. Voir Wikipedia.
  5. Il y a une ambiguïté à cet endroit dans le texte. Les troïkas, groupes de trois, étaient, pendant la guerre civile, des tribunaux spéciaux de la Tchéka, à la justice sommaire et expéditive. Cela fut repris par le NKVD, du temps de la Grande Terreur de 1937.
  6. Association volontaire d’aide à l’élevage des poules, mot composé concentré, comme on rencontrera plus loin la Dobrochim, Association volontaire d’aide à l’industrie chimique. D’autres exemples de telles associations de volontaires se trouvent dans Le Veau d’or : https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/150221/le-veau-dor-ilf-et-petrov
  7. https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Evans_Hughes
  8. « Firme des œufs » sur Internet, par substitution d’un « a » au « o » dans le texte russe : les deux se défendent…
  9. De nos jours Kaliningrad… https://fr.wikipedia.org/wiki/K%C3%B6nigsberg
  10. Et non pas « hauteur », erreur trouvée dans le Folio bilingue.
  11. Voir la note 8 du chapitre I.
  12. Voir la note 7 du chapitre précédent.
  13. Acronyme de la « Commission centrale pour l’amélioration de la vie des savants », crée à l’automne 1921. Elle disposait d’une bibliothèque, d’une maison de repos,, d’un sanatorium, de foyers et d’une Maison des savants. Elle devint en 1931 la « Commission d’aide aux savants près le Conseil des commissaires du peuple », et fonctionna jusqu’en 1937. Les tsékoubistes sont les membres de ladite Commission.
  14. De nouveau avec un pluriel de déférence, dans le texte.
  15. Avec l’enclitique sifflée « S » pour soudar’, monsieur.
  16. Voir le deuxième dessin sur le côté : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mauser_C96
  17. Toujours la particule finale « S » sifflée en fin de mot, ici un peu ironique. Pareil dans la suite du texte.
  18. Ferme d’État. https://fr.wikipedia.org/wiki/Sovkhoze
  19. L’auteur pense-t-il déjà au Ponce-Pilate qu’il mettra en scène une dizaine d’années plus tard, dans Le Maître et Marguerite ?
  20. https://en.wikipedia.org/wiki/Kuznetsky_Most
  21. Si vous avez oublié : revoir le chapitre V.

À suivre...

———————————————————————————

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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par Le Club Mediapart
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Glorification de la colonisation de l’Algérie et révisionnisme historique : le scandale continue… à Perpignan !
Louis Aliot, dirigeant bien connu du Rassemblement national et maire de Perpignan, a décidé de soutenir politiquement et financièrement la 43ème réunion hexagonale du Cercle algérianiste qui se tiendra au Palais des congrès de cette ville, du 24 au 26 juin 2022. Au menu : apologie de la colonisation, révisionnisme historique et glorification des généraux qui, pour défendre l’Algérie française, ont pris les armes contre la République, le 21 avril 1961.
par O. Le Cour Grandmaison
Billet de blog
Pacification en Algérie
Témoignage d'un militaire engagé en Algérie ayant participé à la pacification engagée par le gouvernement et ayant rapatrié les Harkis de la D.B.F.M en 1962
par Paul BERNARDIN
Billet de blog
Les taiseux d'Algérie
Dans un silence fracassant, excusez l'oxymore, les Algériens ont tu l'Algérie et sa guerre d'indépendance. Ils ne pouvaient plus en parler, des générations entières ont grandi dans le silence de leur père et de leur grand-père. Une mémoire calfeutrée derrière les non-dits omniprésents.
par dchraiti