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Лентяй (fainéant), бывший неудачник (ex- loser), негодяй (vaurien), самозванец (imposteur), лицемер (hypocrite), категоричный (péremptoire), retraité sans gloire, probable escroc, possible usurpateur, politiquement suspect, traducteur très amateur de littérature russe.
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Billet de blog 14 juin 2022

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L'Été comme d'habitude (Natalia Guevorkian)

Un nouveau texte de Natalia Guevorkian, à propos non plus de Poutine, mais de l'accoutumance à la guerre.

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L'Été comme d'habitude

Natalia Guevorkian, à propos de l’accoutumance à la guerre.

Voir https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/030322/le-rat-accule-dans-un-coin-la-douleur-et-le-desespoir

N. Guevorkian travaillait dernièrement pour la chaîne de télévision russe Dojd’, qui a dû fermer. Je ne sais pas où elle s’est repliée… J’ai trouvé hier ce texte d’elle sur Radio-Svoboda.

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     Vous commandez du vin dans un bar, ou vous allez au théâtre, ou vous bêchez votre jardin. Vous faites ce que vous auriez fait il y a un an. Et si, depuis bientôt quatre mois, vous ne pouvez plus dormir et avez commencé à vivre avec les nouvelles dans votre poche, si les larmes et la haine vous étranglent à la vue des images de Boutcha ou de Marioupol, si vous ne comprenez plus ce qui se passe en voyant les photos d’enfants ukrainiens morts, si vous avez appris à comprendre que la guerre est un mal, et que la Russie a porté ce mal en Ukraine, vous commandez tout de même du vin, vous allez au théâtre et vous binez votre jardin. Tel est l’effet d’une guerre qui dure. On s’y habitue. Tout comme, à l’époque, on s’est habitué à la guerre en Tchétchénie.

     On s’habitue aux cadavres, aux maisons détruites, aux brasiers de la technique guerrière. Ceux qui ne sont pas dans les zones de combat, et ne vivent pas sous occupation, mais suivent cela de loin, s’habituent à la guerre. Et c’est effrayant, en même temps que cela s’explique, comme les plaies que l’on lèche après avoir perdu des proches : on souffre, et graduellement on s’y fait, et la vie continue. Tu te fais des reproches, tu passes ton temps à demander pardon en ton for intérieur, tu es mal à l’aise, mais, pour les vivants, la vie continue. Seuls les plus sensibles, les plus scrupuleux ne peuvent sortir de la dépression, ne peuvent oublier la guerre, ne peuvent arrêter de voir et ne peuvent s’habituer.

     J’écris à propos de ce que j’observe. Je vois se tarir l’enthousiasme des premiers mois de philanthropie et de collecte pour l’aide humanitaire. Les fondations ont plus de mal à recueillir de l’argent. Les gouvernements occidentaux commencent à limiter l’aide aux réfugiés, en ce qui concerne, par exemple, la gratuité de leurs déplacements. Et la guerre se poursuit. Les sièges, les canonnades. En Ukraine, les gens continuent à souffrir et à périr. L’aide médicale et humanitaire est toujours aussi nécessaire. Et cela durera encore longtemps, semble-t-il.

     La guerre en Tchétchénie se passait à deux heures d’avion de Moscou. Il arriva un moment où l’on n’y pensa plus, tout simplement. Moscou vivait de sa vie joyeuse et tranquille au moment même où l’on effaçait, en Tchétchénie, des villes de la face de la Terre. Kiev [Kyiv] est à peu près à la même distance de Moscou, à trois heures de vol de Paris. Au centre de l’Europe, là où l’on efface des villes de la face de la Terre. 

     Le premier choc est passé. La guerre fait partie de l’ordinaire. Et puis ? J’entends de plus en plus souvent : « Il faut faire en sorte que la Russie ne se sente pas humiliée. » On comprend que c’est une allusion au Traité de Versailles, humiliant pour les Allemands, qui suivit la fin de la première Guerre mondiale, et utilisé ensuite avec succès par la propagande hitlérienne pour déclencher une nouvelle guerre mondiale. Henry Kissinger estime que l’Ukraine doit faire des concessions territoriales à la Russie, revenir au minimum au statu quo précédant le 24 février. Le Pape adresse des reproches à l’OTAN, laquelle aurait pu provoquer l’agression russe, et il veut rencontrer Poutine. Tout cela rappelle bien davantage 1938 et la tentative d’user de tous les moyens possibles, et pas toujours d’une extrême moralité, pour conserver la paix, comme on le pensait naïvement, pour ne pas laisser une grande guerre s’ouvrir. La paix ne fut pas conservée. Cette leçon a coûté à l’humanité des millions de vies.

     Il n’en est pas moins vrai qu’à l’heure actuelle, l’Occident souhaite collectivement la défaite de la Russie dans cette guerre.     

     Il serait bon, au moins, de dire ce qu’on tiendra pour une défaite. On comprendrait alors de quoi discuter avec Poutine, en particulier dans le cas du président de la France. Je ne vois pour ma part rien d’affreux dans l’empressement manifesté, avec une patience infinie, par Emmanuel Macron à discuter avec l’initiateur de la guerre, à condition que je sache de quoi l’on parle. Mais, pour l’instant, je ne comprends pas. C’est une guerre si étrange, lorsqu’un seul pays – l’Ukraine – souffre physiquement. Moscou ne craint pas de voir pleuvoir les bombes sur les têtes russes. Pour la population de la Russie, cette guerre se passe au loin, on tire des coups de feu, mais ce n’est pas sur nous, on ne nous bombarde pas, on ne détruit pas nos maisons, nous ne nous réfugions pas dans des abris antiaériens et n’enterrons pas de cadavres dans nos cours. À partir de ce moment-là, on peut vivre. Il semble jusqu’à présent qu’on puisse vivre, même avec les sanctions.     

     Il est vrai que que nous enterrons ceux qui, partis combattre en terre étrangère, sont revenus dans un cercueil, mais on a en Russie une étrange relation à la perte d’un enfant, d’un fils, d’un frère ou d’un mari. Cela fut et cela demeure. Et puis, ce sont des milliers parmi cent quarante millions, toutes les familles ne sont pas touchées, cela ne concerne pas tout le monde, on ne pleure pas un peu partout. Cependant, dans chaque foyer se  trouve un téléviseur avec Soloviev et les autres propagandistes de la prétendue opération militaire spéciale. 

     L’Occident redoute manifestement l’extension du conflit au-delà des frontières de l’Ukraine. Alors quoi ? Combien de temps l’Ukraine devra-t-elle, et pourra-t-elle supporter, au prix de la vie de ses habitants et de toutes les privations qu’elle subit, le poids de cette guerre, avant la satisfaction de cette exigence de défaite de la Russie ? Et si cette exigence est bien réelle, alors fournissez au plus vite à l’Ukraine tous les moyens nécessaires à sa réalisation. 

     Pour le moment, voici le tableau : l’Occident attend que se manifeste pleinement le résultat des sanctions prises contre la Russie, Poutine ne fait pas le compte de ses pertes et il est prêt à poursuivre le combat, l’Ukraine se bat seule pour toute l’Europe, compte sur de l’aide et n’est pas prête à céder un seul pouce de sa terre, parce qu’elle paye cette guerre d’un prix bien trop élevé. Personne n’avance de plan net pour des pourparlers, aucune vision ne se dégage de la victoire et de la défaite, et pour qui. Au-delà des frontières de l’Ukraine, les gens se sont en majorité accoutumés à la guerre, ils compatissent mais le thème perd de l’intérêt. Devant eux, voilà l’été et les congés prévus. Et les victimes ou les villes ukrainiennes rayées de la surface de la Terre ne sauraient y faire obstacle.

     C’est une guerre du XXIe siècle. Pour la plupart des gens, elle se passe sur un écran de téléviseur ou d’ordinateur. Écrans que l’on peut toujours éteindre. Je me dis souvent que nous avons changé de siècle, mais que les stéréotypes intellectuels des hommes politiques sont restés ceux du siècle précédent. Et pas seulement les manières impériales du président russe, mais également l’incapacité de ses opposants à prévenir l’agression. Plus le fait que les institutions et organismes internationaux, dont la vocation est de maintenir la paix, ne fonctionnent tout simplement pas. Ne se sont pas trouvés dans le monde les outils pour empêcher une puissance nucléaire de recourir à la force. Je ne suis pas prête à accepter que les évènements suivent simplement leur cours actuel. Autrement, il me faudrait accepter autre chose : que l’humanité n’a pas avancé d’un pouce en 77 ans, depuis l’écrasement et l’anéantissement du précédent imbécile aux ambitions géopolitiques. Sans parler de ce que je pense à présent de l’efficacité de la théorie de la dissuasion nucléaire, et du chantage que l’arme atomique permet.

     Il n’y a pas moyen de prévenir l’accoutumance à une guerre qui se prolonge. On ne saurait reprocher aux gens de vivre comme d’habitude. On peut tout de même se dire à soi-même : nous pouvons éteindre le téléviseur ou l’ordinateur, ce qui, dans notre poche, nous transmet les nouvelles, les gens continuent à mourir là où nous ne sommes pas, où il n’y a ni été ni congés, où la nourriture et les médicaments manquent, où il y a des explosions et des corps entassés dans des fosses communes, où notre aide, des mois plus tard, demeure indispensable. Plus nous serons indifférents, plus nous simplifierons la tâche aux porteurs de mort.

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Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

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