Le Veau d'or (Ilf et Petrov), chapitre 29

Une inauguration et des retrouvailles...

Chapitre 29

La source crépitante

 

      À 5 heures 02 minutes 46 secondes, le soleil se leva au-dessus du désert mamelonné. Quelques instants plus tard, ce fut le tour d’Ostap. Le photoreporter Mienchov avait déjà accroché plein de sacs et de courroies sur lui. Il mit sa casquette devant derrière afin d’éviter d’être gêné par la visière pour regarder dans le viseur. Le photographe avait une grande journée qui l’attendait. Ostap espérait également avoir une grande journée devant lui, et il sauta hors du wagon sans même s’être débarbouillé.. Il avait pris avec lui sa chemise jaune.

     Arrivés de Moscou, de Sibérie et d’Asie Centrale, les trains formaient, avec leurs invités, des rues et des ruelles. Ils s’approchaient de toutes parts de la tribune, les locomotives sifflaient, la vapeur blanche des cheminées s’accrochait à la longue bannière de toile portant le slogan : « LE TURKSIB EST LE PREMIER-NÉ DU PLAN QUINQUENNAL ».

     Tout le monde dormait encore, et le vent frais agitait les drapeaux au-dessus de la tribune vide, lorsqu’Ostap vit soudain des nuages de poussière surgir au loin dans le ciel pur de ce terrain quadrillé. Des chapeaux pointus sortaient de tous les côtés des collines.  Assis sur leurs selles de bois et pressant leurs petits chevaux à longs poils, des milliers de cavaliers se hâtaient vers la flèche de bois se trouvant au point exact choisi deux ans plus tôt comme lieu de la future jonction.

     Les nomades arrivaient par aouls entiers. Les pères de famille en tête, suivies par leurs femmes, à cheval elles aussi ; les enfants avaient leurs propres montures, chacune en portant trois, et même les méchantes belles-mères poussaient en avant leurs fidèles montures en leur envoyant des coups de talon sous le ventre. Les groupes de cavaliers tournoyaient dans la poussière, galopaient dans la plaine avec de rouges étendards, se dressaient sur leurs étriers et, se tournant sur le côté, observaient d’un regard curieux les  merveilles – et des merveilles, il y en avait beaucoup : les trains, les rails, les hardies silhouettes des cadreurs, la salle à manger grillagée qui avait inopinément surgi en cet endroit désert, les haut-parleurs dont sortait une voix jeune égrenant : « un, deux, trois, quatre, cinq, six » pour vérifier l’installation radiophonique. Les deux « petites villes » de pose des rails, ces chantiers mobiles avec leurs hangars de matériel, leurs cantines, leurs bureaux, leurs bains et leurs logements pour les ouvriers se faisaient face devant la tribune, seulement séparées par vingt mètres de traverses non encore reliées par les rails. Là serait posé le dernier rail et enfoncé le dernier crampon. La ville du Sud portait en tête l’écriteau : « Vers le Nord ! » et celle du Nord l’écriteau : « Vers le Sud ! »

     Les ouvriers des deux « cités » s’étaient mélangés, ne formant plus qu’une seule masse. ils se voyaient pour la première fois, même s’ils pensaient les uns aux autres depuis le début, alors que les séparaient quinze cents kilomètres de désert, de roches, de lacs et de rivières. Leur émulation au travail avait fait gagner un an à leur rendez-vous. Le dernier mois, la pose des rails s’était faite au pas de charge. Le Nord comme le Sud, chacun aspirait à devancer l’autre et à arriver le premier à la Source Crépitante. Le Nord l’avait emporté. À présent, les directeurs des deux villes, portant l’un une blouse gris graphite et l’autre une chemise russe blanche, bavardaient tranquillement auprès de la flèche, un sourire de vipère naissant de temps en temps, involontairement, sur les lèvres du chef nordiste qui le chassait au plus vite et faisait l’éloge du Sud, mais le sourire revenait sur ses lèvres décolorées par le soleil.

     Ostap courut vers les wagons de la cité du Nord, mais celle-ci était déserte. Tous ses habitants étaient partis du côté de la tribune devant laquelle les musiciens avaient déjà pris place. Se brûlant les lèvres aux embouchures de métal surchauffées, ils jouaient une ouverture.

     Les journalistes soviétiques occupaient l’aile gauche de la tribune. Se penchant vers le bas, Lavoisian implorait Mienchov de le photographier en pleine activité. Mais Mienchov n’avait pas la tête à ça. Il prenait en photo les travailleurs de choc du Turksib, en groupes et individuellement, obligeant les enfonceurs de crampons à brandir leurs marteaux et les terrassiers à s’appuyer sur leurs pelles. À l’aile droite siégeaient les étrangers. À l’entrée des gradins, des soldats de l’Armée rouge vérifiaient les cartes d’invitation. Ostap n’en avait pas. Le chef de train les attribuait d’après une liste où ne figurait pas le représentant du Journal de Tchernomorsk O. Bender. Gargantua faisait en vain signe au Grand Combinateur de le rejoindre en haut, en criant : « N’est-ce pas vrai ? N’est-ce pas exact ? », Ostap refusait de la tête, tout en parcourant des yeux la tribune où se serraient les héros et les invités.

     Le contrôleur des entrées et des sorties de la « ville » du Nord, Alexandre Koreïko, était tranquillement assis en haut au premier rang. Un journal replié en tricorne protégeait sa tête du soleil.

     Il avait juste pointé un peu une oreille pour mieux entendre le premier orateur qui se frayait déjà un chemin vers le micro.

     « Alexandre Ivanovitch ! » cria Ostap, les mains en porte-voix.

     Koreïko regarda en bas et se leva de son siège. Les musiciens se mirent à jouer l’Internationale, mais le riche contrôleur l’écouta d’une oreille distraite. La silhouette conflictuelle du Grand Combinateur courant dans l’espace laissé libre pour la pose des derniers rails lui avait aussitôt fait perdre sa tranquillité d’esprit. Il regarda au-delà des têtes des assistants pour voir où il pourrait s’échapper, mais c’était le désert, tout autour.

     Les quinze mille cavaliers n’avaient cessé d’aller et venir, passant à gué des dizaines de fois un ruisseau froid pour finalement se ranger en formation derrière la tribune, au tout début du meeting. Mais certains, timides et fiers, continuèrent toute la journée à se montrer en haut des collines, sans se décider à s’approcher du meeting bourdonnant et rugissant.

     Les bâtisseurs du Turksib fêtèrent leur victoire bruyamment, en poussant des cris de joie, en musique et en lançant dans les airs leurs héros et leurs favoris. Les rails volèrent et furent posés en tintant sur la voie. Une minute suffit à les mettre en place et les ouvriers poseurs de rails, qui avaient enfoncé des millions de crampons, cédèrent aux chefs leur droit à donner les derniers coups de masse.

     « Conformément aux lois de l’hospitalité » dit le buffetier, assis avec les cuisiniers sur le toit du wagon-restaurant.

     Un ingénieur décoré de l’ordre du Drapeau rouge fit basculer sur sa nuque son grand chapeau de feutre, s’empara d’un marteau à long manche et, pleurant presque sous l’effort, frappa un coup par terre. Un rire amical salua la manœuvre, s’élevant du groupe des marteleurs, qui comptait en son sein des costauds capables d’enfoncer un crampon d’un seul coup. Tout de même, entre les coups étouffés sur le sol s’intercalèrent bientôt des sons indiquant de temps à autre le contact entre un marteau et un crampon. Le secrétaire du Comité régional du Parti et des membres du gouvernement, le directeur du Nord comme celui du Sud, ainsi que des invités brandirent le marteau à leur tour. Le Constructeur en chef enfonça le dernier crampon dans sa traverse, cela lui prit une petite demi-heure.

     Les discours commencèrent. Chacun d’eux prononcé deux fois : en kazakh et en russe. 

     « Camarades, dit lentement un marteleur de choc en s’efforçant de ne pas regarder l’ordre du Drapeau rouge qu’on venait d’épingler à sa chemise, ce qui est fait est fait, il n’y a pas grand chose à en dire. Mais ce que notre collectif de pose de rails tout entier demande au gouvernement, c’est de nous envoyer immédiatement sur un nouveau chantier. Ensemble, nous avons bien travaillé, et les derniers mois nous avons posé cinq kilomètres de rail par jour. Faisons-nous une obligation de maintenir et d’accroître cette norme. Et vive notre révolution mondiale ! Je voudrais encore dire, camarades, que les traverses étaient souvent défectueuses, nous devions les mettre au rebut. Il faut que cela soit à la hauteur. »

     Les correspondants ne pouvaient plus déplorer l’absence d’évènements. Ils consignaient les discours. Ils attrapaient les ingénieurs par la taille et exigeaient d’eux des informations et des chiffres précis. C’était l’affairement, dans la chaleur et la poussière. Le meeting dans le désert se mit à produire de la fumée, tel un énorme brasier. Ayant griffonné dix lignes, Lavoisian courait au télégraphe, envoyait un express et se remettait à prendre des notes. Oukhoudchanski n’écrivait rien et n’envoyait pas de télégramme. Il avait dans sa poche L’assortiment solennel, lequel lui permettait de composer une excellente rédaction avec décoration asiatique. L’avenir d’ Oukhoudchanski était assuré. Du coup, il s’adressait à ses confrères avec, dans la voix, une intonation plus satirique que d’habitude :

     « Vous faites du zèle ? Ça alors ! »

     Liev Roubahckine et Ian Skamiéïkine, qui avaient raté le train à Moscou, firent une apparition inattendue dans la loge des journalistes soviétiques; Un avion ayant atterri au point de jonction tôt ce matin les avait pris à son bord. Il s’était posé à dix kilomètres de la Source Crépitante, sur un terrain d’atterrissage naturel situé derrière une colline éloignée, et les jumeaux du journalisme venaient juste d’en arriver à pied. Ayant à peine dit bonjour, Liev Roubahckine et Ian Skamiéïkine sortirent leur blocs-notes et s’attelèrent à rattraper le temps perdu.

     Clic ! faisaient sans trêve les appareils photo des étrangers. Les gorges étaient desséchées par le soleil et les discours. Les gens regardaient de plus en plus souvent vers le bas, vers la petite rivière fraîche et la cantine où les bandes d’ombres de l’auvent s’étendaient sur les tables de banquet d’une longueur interminable et garnies de vertes bouteilles de Narzan. Des buvettes se dressaient à proximité, où couraient par moments se désaltérer les participants au meeting. Koreïko mourait de soif, mais tenait bon sous son chapeau de papier enfantin. Le Grand Combinateur le taquinait de loin en levant au-dessus de sa tête une bouteille de limonade, et aussi la chemise jaune à lacets de bottines.

     Une petite pionnière fut installée sur la table à côté d’une carafe et d’un micro.

     « Eh bien, petite fille, fit gaiement le Constructeur en chef, dis-nous ce que tu penses du Turksib. »

     On n’aurait guère été surpris de voir la fillette taper soudain du pied et de l’entendre commencer : « Camarades ! Permettez-moi de dresser le bilan des réalisations auxquelles… », et ainsi de suite, vu qu’on rencontre chez nous des enfants modèles qui prononcent avec une triste applications des discours de deux heures. Mais la pionnière de La Source Crépitante prit d’emblée, de ses faibles menottes, le taureau par les cornes, et s’écria d’une voix comiquement grêle :

     « Vive le Plan quinquennal ! »

     Palamidov s’approcha de l’économiste étranger avec le désir d’obtenir une interview.

     « Je suis enthousiasmé, dit le professeur d’économie. Toutes les constructions que j’ai vues en URSS sont grandioses. Je n’ai aucun doute au sujet de l’accomplissement du Plan quinquennal. Je vais écrire là-dessus.

     Et il publia en effet six mois plus tard  un livre dans lequel il démontrait en deux cents pages que le Plan serait accompli dans les délais et que l’URSS allait devenir l’une des plus grandes puissances industrielles. Et à la deux cent unième page, le professeur affirmait que, précisément pour cette raison, il fallait anéantir au plus vite le pays des Soviets, sinon il causerait tout naturellement la perte du monde capitaliste. Le professeur s’avéra plus doué de sens pratique que le bavard Heinrich.

     Un avion blanc sortit de derrière une colline. Les Kazakhs se jetèrent de tous côtés, ce fut une débandade. La grande ombre de l’avion tomba sur la tribune, puis elle se redressa et s’enfuit dans le désert, suivie par les Kazakhs poussant des cris et levant leurs fouets. Les cadreurs surexcités tournaient leurs manivelles. La poussière et le tohu-bohu s’accrurent. C’était la fin du meeting.

     « Écoutez, camarades, dit Palamidov en se hâtant vers la cantine avec ses confrères, mettons-nous d’accord pour ne pas écrire de banalités. »

     « La banalité est répugnante, affreuse ! » l’appuya Lavoisian.

     Et, en se dirigeant vers la cantine, les correspondants décidèrent à l’unanimité de ne rien écrire au sujet d’Ouzoun-Koulak ou Longue-Oreille, bref, du télégraphe des steppes. Tous ceux qui étaient allés en Orient avaient écrit là-dessus, on ne supportait plus de lire la moindre chose sur ce thème. Défendus également les essais intitulés La légende du lac Issyk-Koul. Les banalités dans le style asiatique, ça suffisait !

     Il n’y avait plus que Koreïko à rester assis dans les gradins désertés, au milieu des mégots, des notes déchirées et du sable venu du désert. Il n’arrivait pas à se décider à descendre.

     « Descendez, Alexandre Ivanovitch ! lui criait Ostap. Ayez pitié de vous-même ! Une fraîche gorgée de Narzan ! Non ? Vous n’en avez pas envie ? Eh bien, ayez au moins pitié de moi ! J’ai faim ! Je ne partirai pas, vous savez ! Vous voulez peut-être que je vous chante la sérénade de Schubert “Viens à moi d’un pas léger, mon amie” ? Je peux le faire ! »

     Mais Koreïko jugea inutile d’attendre. Même sans sérénade, il voyait bien qu’il lui faudrait céder l’argent. Courbé et s’arrêtant à chaque marche, il se mit à descendre.

     — Vous portez le tricorne ? badina Ostap. Et où est passé votre veston gris de campagne ? Vous ne pouvez pas savoir à quel point vous m’avez manqué. Eh bien, bonjour, bonjour ! Nous nous embrassons ? Ou nous rendons-nous directement aux coffres à grains, à la caverne de Leichtweis où vous gardez vos tougriks ?

     — Déjeunons d’abord, dit Koreïko dont la langue, desséchée par la soif, était toute râpeuse.

     — On peut aussi déjeuner. Mais pas d’entourloupette, cette fois. D’ailleurs, vous n’auriez pas la moindre chance.  Mes gaillards sont cachés derrière les collines, mentit Ostap, à tout hasard.

     En repensant à ses gaillards, il ressentit de la tristesse.

     Le déjeuner prévu pour les bâtisseurs et les invités était dans un style eurasien. Les Kazakhs s’installèrent sur les tapis, les jambes repliées sous eux comme tout le monde le fait en Orient, tandis qu’en Occident c’est réservé aux tailleurs. Les Kazakhs mangeaient du plov dans de petites écuelles blanches, en buvant de la limonade. Les Européens s’assirent à table.

     Durant ces deux années de labeur, les constructeurs du Turksib avaient pris beaucoup de peine et enduré une quantité de soucis et d’émotions. Mais l’organisation d’un banquet en plein désert leur causa également pas mal de tracas. On étudia longuement le menu, tant l’asiatique que l’européen. La question des boissons alcoolisées fut longuement débattue. Durant quelques jours, la direction de la Construction ressembla aux États-Unis pendant une campagne présidentielle. Partisans et adversaires de la prohibition se livrèrent un combat singulier. La cellule du Parti se prononça finalement contre l’alcool. Une autre complication surgit alors : les étrangers, les diplomates, les gens de Moscou ! Quelle nourriture stylée leur offrir ? Chez eux, à Londres ou à New-York, ils étaient quand même habitués à toutes sortes d’excès culinaires. Et l’on fit venir de Tachkent un vieux spécialiste, Ivan Ossipovitch. Il avait été autrefois maître d’hôtel à Moscou, chez le fameux Martianytch et finissait à présent sa vie comme directeur d’une cantine populaire près du Marché à la volaille.

     — Attention,  Ivan Ossipovitch, lui disait-on à la direction de la Construction, nous comptons sur vous. Il y aura des étrangers. Il faut du chic, de l’élégance dans tout.

     — Croyez-moi, balbutia le vieillard, les larmes aux yeux, si vous saviez les gens que j’ai servis ! J’ai donné à manger au prince de Wurtemberg ! Je ne veux aucun argent. Comment pourrais-je, à la fin de ma vie, refuser de nourrir des gens ? Je vais les nourrir – et puis je mourrai !

     Ivan Ossipovitch montra une émotion extrême. Apprenant le rejet définitif de l’alcool, il fut bien près de tomber malade, mais ne put se résoudre à laisser l’Europe sans repas. Le budget qu’il présenta subit une coupe sévère, et le vieil homme, chuchotant pour lui-même : « Je vais les nourrir, et puis je mourrai », y ajouta soixante roubles de ses propres économies. Le jour du déjeuner, Ivan Ossipovitch arriva dans un habit sentant la naphtaline. Pendant que se tenait le meeting, lui s’énervait, jetait des regards vers le ciel et invectivait les nomades qui, par simple curiosité, essayaient de rentrer à cheval dans la salle à manger disposée en plein air. Le vieillard levait sur eux une serviette et disait d’une voix de crécelle :

     « Retire-toi, Mamaï, ne vois-tu pas ce que l’on fait ici ? » Ah, Seigneur ! La sauce piquante va se gâter. Et le consommé à l’œuf poché qui n’est pas prêt ! »

     Les hors-d’œuvre étaient déjà sur la table. La table était dressée de belle façon et avec un grand savoir-faire. Les serviettes raides se tenaient bien droites, le beurre roulé en pétales reposait sur la glace dans de petites assiettes en verre, les harengs avaient des rondelles d’oignon ou des olives dans la bouche, il y avait des fleurs et l’ordinaire pain de seigle lui-même avait l’air tout à fait présentable.

     Les invités se mirent enfin à table. Ils étaient tous couverts de poussière, rouges à cause de la chaleur et affamés. Pas un qui ressemblât au prince de Wurtemberg. Ivan Ossipovitch sentit soudain l’imminence d’un malheur.

     « Je prie instamment les invités de me pardonner, dit-il, le déjeuner commencera dans cinq petites minutes ! J’ai une prière personnelle à vous adresser : d’ici là, ne touchez à rien sur la table, que tout soit comme il faut. »

     D’un pas sautillant d’homme du monde, il partit un moment dans la cuisine, et lorsqu’il en revint avec un plat contenant un poisson splendide, il vit avec horreur que la table avait été mise à sac. C’était si peu conforme au cérémonial de déjeuner élaboré par Ivan Ossipovitch qu’il s’arrêta net. L’Anglais à la taille de tennisman mangeait avec insouciance du pain beurré tandis qu’Heinrich, penché au-dessus de la table, retirait avec ses doigts une olive de la bouche d’un hareng. Le désordre était complet, sur la table. Ayant satisfait leur premier appétit, les invités échangeaient leurs impressions.

     — Qu’est-ce que cela signifie ? demanda le vieil homme avec découragement.

     — Où est la soupe, papa ? cria Heinrich la bouche pleine.

     Ivan Ossipovitch ne répondit pas. Il agita juste sa serviette et s’en alla, laissant à ses subordonnés le soin de s’occuper du reste.

     Lorsque les deux combinateurs se frayèrent un chemin vers la table, un homme corpulent avec un nez pendant comme une banane était en train de prononcer la première allocution. Ostap reconnut avec un étonnement extrême l’ingénieur Talmudovski.

     « Oui, nous sommes des héros ! s’exclamait Talmudovski en tendant son verre de Narzan. Salut à vous, constructeurs du Turksib ! Mais dans quelles conditions s’est effectué notre travail, citoyens ! Je parle notamment des appointements. Il est indiscutable qu’ils sont meilleurs ici qu’à d’autres endroits, mais que dire des commodités, sur le plan culturel ? Pas de théâtre ! Le désert ! Pas de canalisations !… Non, vraiment, je ne peux pas travailler dans de telles conditions ! »

     — Qui est-ce, vous le connaissez ? se demandaient les constructeurs les uns aux autres.

     Cependant, Talmudovski avait déjà retiré ses valises de dessous la table.

     « Je m’en fiche, du contrat ! criait-il en se dirigeant vers la sortie. Comment ? Rendre les indemnités de déplacement ? Un procès, faites-moi donc un procès !

     Et, heurtant les convives avec ses valises, au lieu de dire pardon, il criait d’un air féroce : « Faites-moi donc un procès ! »

     Tard dans la nuit, il roulait déjà à bord d’une draisine à moteur en compagnie de chefs d’équipe qui avaient à faire à l’extrémité méridionale du Turksib. Assis sur ses valises, Talmudovski expliquait aux contremaîtres les raisons pour lesquelles un spécialiste honnête ne pouvait pas travailler dans un trou pareil. Ils avaient avec eux le maître d’hôtel Ivan Ossipovitch qui rentrait chez lui. Dans sa peine, il n’avait pas retiré son habit, et il était très ivre.

     « Barbares ! criait-il en se penchant, la tête exposée au vent rasant, et en montrant le poing à la Source Crépitante. Allez donc servir des salopards pareils !… J’ai servi les repas chez Anton Pavlovitch, le prince de Wurtemberg. !… Je rentre chez moi pour y mourir ! Alors, ils se souviendront d’Ivan Ossipovitch. Va servir une table de quatre-vingt-quatre couverts, ils diront, va servir un banquet à des salopards.  Mais il n’y aura personne pour le faire ! Pas d’Ivan Ossipovitch Trikartov ! Il est mort ! Il est parti dans un monde meilleur, qui ne connaît ni la maladie ni la peine ni les soupirs, le monde de la vie éternelle… Nous nous sou-viendrons éter-nel-lement !… »

     Et, tandis que le vieillard chantait pour lui-même l’Office des morts, les basques de son habit flottaient au vent comme des fanions.

     Sans laisser Koreïko finir sa compote de fruits, Ostap le leva de table et l’entraîna afin de procéder au règlement de comptes. Ils grimpèrent par une petite échelle dans le wagon de marchandises servant de bureau à la « ville » du Nord et où le contrôleur des entrées et des sorties avait installé son lit pliant en toile. Ils s’y enfermèrent.

     Après le déjeuner, tandis que les passagers du train spécial se reposaient, reprenant des forces en vue de leur participation aux festivités de la soirée, le feuilletoniste Gargantua pinça les journalistes jumeaux en pleine activité défendue. Liev Roubahckine et Ian Skamiéïkine apportaient au télégraphe deux papiers. L’un contenait une brève communication :

 

     « URGENT MOSCOU TÉLÉGRAPHE STEPPES TIRET OUZOUN-KOULAK GUILLEMETS LONGUE OREILLE VIRGULE APPORTÉ AOULS NOUVELLE JONCTION TURKSIB ROUBACHKINE. »

 

     Le deuxième était rédigé sur toute la page. Voici  ce qu’il contenait :

 

LA LÉGENDE DU LAC ISSYK-KOUL

     « Le vieux Karakalpak Oukhoum Boukhéïev m’a raconté cette légende auréolée d’éternité. Il y a de cela deux cent mille quatre cent quatre-vingt-cinq lunes, la jeune Soumbouroun, épouse du khan et beauté aux pieds rapides, s’éprit ardemment du jeune noukèr Aï-Boulak. Immense fut le chagrin du vieux khan quand il apprit l’infidélité de son épouse bienaimée. Durant douze lunes, le vieillard adressa des prières au ciel, puis, les larmes aux yeux, il enferma la jeune beauté dans un tonneau, y attacha un lingot d’or pur pesant sept djassassynes (18 kilos), et jeta le précieux fardeau dans un lac de montagne. C’est depuis ce temps que le lac s’appelle Issyk-Koul, ce qui signifie : “Le cœur des belles est enclin à la trahison.”

                                                                              Ian Skamiéïkine-Sarmatski (Le Piston) »

 

     — N’est-ce pas vrai ? demandait Gargantua en montrant les papiers pris aux deux frères. N’est-ce pas exact ?

     — Bien sûr, que c’est révoltant ! répondait Palamidov. Comment avez-vous osé écrire cette légende après tout ce que nous avions dit ? Ainsi, d’après vous, Issyk-Koul se traduit par « Le cœur des belles est inconstant et enclin à la trahison » ?  Vraiment ? Et si votre curieux Karakalpak Oukhoum Boukhéïev vous avait menti ? Ce nom ne sonne-t-il pas plutôt comme ceci : « Ne jetez pas de jeunes beautés dans le lac, jetez-y les journalistes crédules cédant à la funeste influence de l’exotisme » ?

     L’écrivain obèse au blouson d’enfant rougit. L’Ouzoun-Koulak figurait déjà dans carnet de notes, de même que deux légendes ornées de décorations asiatiques.

     — À mon avis, dit-il, il n’y a là rien de bien terrible. Du moment que l’Ouzoun-Koulak existe, il faut bien que quelqu’un écrive à ce sujet, non ?

     — Mais cela a déjà été fait mille fois ! dit Lavoisian.

     — L’Ouzoun-Koulak existe, soupira l’écrivain, et il faut en tenir compte.

 

 

     Notice synthétique

 

     Rappel : la chemise jaune cartonnée d’Ostap contient le fameux dossier au sujet de Koreïko.

     Un aoul est un village montagnard. On a rencontré ce terme au début du roman de Liermontov, Un héros de notre temps.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Aoul#:~:text=Un%20aoul%20(mot%20d%C3%A9riv%C3%A9%20du,les%20kazakhs%20et%20les%20kalmouks.

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/110619/un-heros-de-notre-temps-mikhail-lermontov

     L’Internationale : rappelons qu’elle tint lieu, en URSS, d’hymne national, jusqu’en 1944.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Hymne_de_l%27Union_sovi%C3%A9tique#:~:text=En%201917%2C%20le%20Gouvernement%20provisoire,Marseillaise%20comme%20hymne%20national%20officieux.&text=La%20musique%20de%20l'Hymne,loutchche%2C%20jit'%20stalo%20vessele%C3%AF!

     Comme le remarque A. Préchac, le discours du marteleur de choc est un « superbe exemple d’émulation prétendument spontanée, quoique de commande. Mais les étranges naïfs (Romain Rolland, le jeune Malraux, Bernard Shaw, R. Tagore) y croyaient ferme. »

     Sur L’assortiment solennel, se reporter au chapitre précédent.

     Sur Liev Roubahckine et Ian Skamiéïkine, revoir le départ du train, au chapitre 26.

     Déjà rencontrée, la Narzan est une eau minérale gazeuse.

     Sur les Pionniers : https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_pionniers . L’allusion critique à leur égard est à nouveau plutôt osée.

     Le télégraphe des steppes semble être l’équivalent du téléphone arabe… Quant au lac Issyk-Koul : https://fr.wikipedia.org/wiki/Yssyk_Koul

     Sur la Sérénade de Schubert : on a ici une traduction infidèle (signalée par A. Préchac) de ce que l’on trouve à la première strophe du Chant du cygne :

https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9r%C3%A9nade_(Le_Chant_du_cygne)

     Et où est passé votre veston gris de campagne ? Ivan Chtcheglov signale qu’il y a là une allusion à un poème de 1840 de Liermontov, Le Vaisseau volant, « libre adaptation de Geisterschiff, du poète romantique autrichien Joseph von Zedlitz, où est évoqué le fantôme de Napoléon (tricorne [bicorne, en fait…] et redingote grise de combat) » Il y voit un nouvel avatar de l’hypostase Ostap-Napoléon déjà rencontrée.

     La caverne de Leichtweis est le titre d’un roman d’aventure des années vingt (note d’A. Préchac). Les tougriks sont les roubles mongols, déjà rencontrés au chapitre précédent.

     Pour le plov, voir la notice du chapitre précédent.

     Rappel : au moment où Le Veau d’or paraît en feuilleton, les USA sont encore sous le régime de la Prohibition…

     Chez le fameux Martianytch : grand complexe de restauration ouvert au sein de ce qui devint ensuite le GOUM pat le riche marchand Piotr Nikolaïévitch Martianov.

     Le prince de Wurtemberg : https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_de_Wurtemberg

      Mamaï : Mongol vaincu par un descendant d’Alexandre Nevski en 1380.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mama%C3%AF

     Pour A. Préchac, l’exclamation du vieux maître d’hôtel est xénophobe et même raciste. Je serai plus nuancé, y voyant le désespoir grandiloquent d’un cuisinier inquiet…

     Les personnages épisodiques : revoici l’ingénieur Talmudovski, encore en train de râler à propos de son traitement comme il le fait depuis le premier chapitre. Ses valises sont toujours prêtes…

     Anton Pavlovitch, le prince de Wurtemberg : complètement saoul, le pauvre maître d’hôtel mélange Tchékhov et son prince, qui s’appelait Albert (Albrecht). Un peu plus loin, le nom Trikartov évoque les « Trois cartes, trois cartes, trois cartes… » du délire de Hermann, à la fin de l’opéra de Tchaïkovski La Dame de pique, d’après Pouchkine* (note due à I. Chtcheglov).

     * Dans le texte de Pouchkine, tout à la fin, Hermann, devenu fou, ne répond pas aux questions et marmonne à toute vitesse : « Trois, sept, as ! Trois, sept, dame ! »

     La Légende du lac Issyk-Koul : voir le lien ci-dessus. Sur les Karakalpaks :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Karakalpaks#:~:text=Les%20Karakalpaks%20constituent%20un%20peuple,de%20la%20mer%20d'Aral.

     Le nom d’Oukhoum Boukhéïev évoque celui du gouverneur Ougrioum Bourtchieïev, héros grotesque et odieux du livre Histoire d’une ville, chef-d’œuvre satirique de Saltykov-Chtchédrine (note trouvée chez A. Préchac).

     Le noukèr est un guerrier chez les Mongols. Je ne comprends pas la fin de la signature du deuxième texte.

 

Répertoire général des traductions de ce blog :

https://blogs.mediapart.fr/m-tessier/blog/280418/deuxieme-repertoire

 

 

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