Ghetto et Islam (7-9)

Le terme de «ghetto» est au centre d'une guerre intellectuelle, politique et médiatique. Son utilisation provoque des effets négatifs sur les habitants, perçus seulement à partir de leurs handicaps. Lamentation, hystérisation du débat, assimilation du désir d'islam à l'islamique politique, sans être dans le déni des problèmes, il faut sortir de ces cadres misérabilistes.

Plan de l'écrit

1. Le ghetto, une réalisé ou une erreur intellectuelle ?

     a. L'argumentaire du « ghetto »

     b. Un contre-argumentaire du ghetto

     c. L’image du ghetto a modifié la politique de la ville

     d. Le ghetto, un terme inapproprié ?

 

2. Islamisation et désir d’Islam

     a. Inch’Allah, une enquête fourvoyée

     b. Le désir d’Islam n’est pas que synonyme de communautarisme

 

Introduction

Avant de discuter des visions politiques particulières relatives aux quartiers populaires qui seront exprimées dans un prochain billet, je désire dans celui-ci commencer une esquisse de deux problématiques. Dans un premier temps, j’exposerai un conflit intellectuel qui est présent dans le champ des sciences sociales. Celles-ci se déchirent sur la pertinence du terme de « ghetto » pour caractériser la situation française des cités. En effet, est-il pertinent d’utiliser un concept provenant tout droit des réalités américaines ? Dans un deuxième temps, je tâcherai d’opérer une critique d’un livre qui a fait grand bruit : « Inch’Allah, une enquête sur l’hypothèse de l’islamisation de la Seine-Saint-Denis ». Sans nier qu'il peut se produire des problèmes liés à certaines formes d’islamisation dans divers quartiers, je tenterai de montrer comment ce livre hystérise bien plus le débat qu’il ne le permet à cause d’une méthodologie d’enquête fortement discutable. D’autre part, je montrerai qu’il est dangereux de confondre le désir d’islam et l’islamisation, un raccourci très fréquent dans la société française. Pour finir, j’esquisserai l’idée qu’un certain désir d’islam et de spiritualité chez de nombreux jeunes, est un facteur d’apaisement et parfois même de sortie de la délinquance, et pas le glissement d’une communauté tout entière vers un Islam radical et violent.

1. Le ghetto, une réalisé ou une erreur intellectuelle ?

Le terme de ghetto provient tout droit de la situation américaine. Il concerne les espaces qui subissent une ségrégation socio-spatiale et raciale carabinée. Il tend à souligner la dimension territoriale de la pauvreté contemporaine : « la ségrégation aurait atteint un tel degré que la concentration spatiale des pauvres et des immigrés serait désormais une des causes majeures de leur exclusion sociale. »

Ce vocable est de plus en plus utilisé dans le champ médiatique, politique et scientifique (Stébé, Marchal, 2009). Dans le champ des sciences sociales, il y a querelle depuis les années 2000 au sujet des cités HLM françaises paupérisées, autrefois « Zones Urbaines Sensibles » et devenues « Quartiers prioritaires de la politique de la ville » (Q.P.V) le 1er janvier 2015. D’autant plus que la question du ghetto devient un enjeu important face un séparatisme social et un accroissement des ségrégations entre les riches et les pauvres : d’un côté les riches urbains préservent l’entre-soi par le choix résidentiel, le contournement de la carte scolaire, l’augmentation du prix du bâti et des loyers expulsant le prolétariat, et de l’autre côté les quartiers populaires dont les habitants connaissent une dégradation sociale et économique de leurs conditions d’existence, malgré la farce politique affirmant qu’on met « trop d’argent dans les banlieues ». Le choix de l’utilisation du mot ghetto et donc des représentations qui lui sont affiliées, est encore plus important car ceci influence directement les politiques publiques. En effet, l’emploi d’une certaine rhétorique a des effets réels sur les territoires pauvres, sur l’image que l’on a d’eux, et sur l’image que les habitants eux-mêmes ont de leur espace.

a. L'argumentaire du « ghetto »

Au sein des sciences sociales, la thèse du « ghetto » s’appuie sur deux arguments centraux : la relégation et les effets de quartiers. Dans un premier temps, il faut concevoir que les mécanismes d’accès au logement produisent une relégation spatiale des classes sociales les plus précaires et dominées, majoritairement ceux issues de l’immigration. Dans un second temps, il y a les effets de quartiers : cette relégation spatiale et sociale des classes les plus pauvres favorisent des modes de vie spécifiques, avec des normes et valeurs alternatives, dont leurs effets sont essentiellement néfastes pour l’intégration sociale des habitants des quartiers.

La première idée repose donc sur le constat de la concentration des classes prolétaires issues de l’immigration au sein d’un territoire qui cumule un ensemble de handicaps : chômage, pauvreté, échec scolaire, faiblesse des équipements socio-culturel, habitat ancien ou insalubre etc. Le vocable « ghetto » appuie sur le « caractère subi de la situation résidentielle de ces habitants disposant de faibles ressources sur le marché du logement. » Ainsi, pour les chercheurs Marchal et Stébé, la cohérence théorique du terme, tout comme la ségrégation des afro-américains, repose sur le constat que les cités HLM ne sont pas des « sas d’adaptation à la société » (2010, p44), permettant aux habitants immigrés de pouvoir s’intégrer socialement, mais sont au contraire des ilots au sein desquels les habitants sont enfermés. Un autre chercheur, Eric Maurin titre son livre de 2004 : « Le ghetto français », dont la thèse centrale est de montrer comment les processus de ségrégation « résultant, à la fois de politiques de peuplement relatives au logement social, de critères de détermination des aides publiques et de l’agrégation de comportements individuels ségrégatifs », provoque un double processus de ghettoïsation : d’une part l’entre-soi des ménages les plus riches dans les quartiers aisés, d’autre part une assignation à résidence des habitants les plus pauvres, dans des cités HLM enclavés.

La deuxième idée pour justifier le terme de ghetto repose sur le fait que le quartier ségrégé provoque des effets majoritairement négatifs. Les habitants subissent au quotidien leur situation résidentielle. L’économie souterraine et la « culture de rue » favorisent un univers où « les relations sociales de l’ensemble des habitants sont organisées et dominées par la violence et l’économique souterraine. » Par ailleurs, outre l’augmentation des inégalités sociales, scolaires et l’accroissement du chômage, le terme de ghetto vient spécifier une ethnicisation de certains quartiers français jusqu’alors inconnue. Des barrières symboliques viennent enclaver les territoires ethnicisés en séparant le monde en deux : ceux qui sont à l’intérieur et ceux qui sont en dehors, préservant du même coup l’entre-soi. Dans certains territoires, les relations sociales se seraient donc progressivement « ethnicisées » voire « racialisées », selon des critères identitaires opposant les français de souche européenne et français d’origine arabe, et ces derniers avec la communauté juive. Le critère identitaire devient peu à peu un outil d’identification à soi et à autrui, qui progresse également en raison de « la non-reconnaissance des identités ethniques au sein de la sphère publique » par l’illusion de l'égalitarisme républicain.. Le terme ghetto permet donc de montrer les effets néfastes de la ségrégation spatiale sur la réussite scolaire, la santé, les transport publics, ou l’insertion professionnelle. On appréhende le quartier majoritairement comme « le quartier (pauvre) et ses effets sous le seul registre du handicap », reposant sur un faible réseau de sociabilité, et une sous-culture faisant obstacle à l’intégration sociale.

Le ghetto n'est donc aucunement, et comme tout phénomène social, le fruit d’une évolution naturelle et sans responsabilités des décideurs politiques, mais bien la conséquence d’une « construction sociale, politique et culturelle. »

b. Un contre-argumentaire du ghetto

Tout d’abord, on pourrait objecter qu’il est complexe ou ambitieux d'utiliser un terme américain définissant une réalité Outre-Atlantique, pour définir ce qui peut se produire en France. Le risque est, qu’au lieu de partir de l’expérience sensible des habitants et de données empiriques et théoriques locales, on fasse ressortir de notre recherche seulement les données qui viendront justifier l’emploi du terme en question.

Ensuite, l’histoire nationale et ses effets dans le présent des choses n'est pas la même pour les USA et la France. C’est ce que remarque Sophie Body-Gendrot (2007) qui insiste particulièrement sur la dimension historique des Etats-Unis, « laquelle marquée par un conflit racial fondateur qui relègue ceux qui sont jugés inférieurs dans un espace stigmatisé. ». Or, sans être dans le déni de la violente raciste systémique française provenant tout droit de l’héritage coloniale, notre histoire a été épargnée par la ségrégation raciale qui produit des effets plus violents aux USA. Par ailleurs, le sociologue Loic Wacquant (2005 ; 2006), insiste sur les grandes différences entre les ghettos noirs américains et les cités HLM françaises. Par exemple, il met en opposition la taille des ghettos US et ceux des Q.P.V bien plus petits. Il tente de montrer qu’en France, les Q.P.V ne sont pas des « îlots résidentiels » qui sont totalement coupés du monde, dont la diversité ethnique est présente notamment avec des personnes blanches, contrairement aux ghettos américains entièrement noirs et totalement coupés des autres territoires et institutions publiques. Par ailleurs, les ghettos américains présentent des données structurelles (pauvreté, chômage, phénomènes de violences, trafic de drogue, d’armes et de femmes) sans équivalent en France.

En ce qui concerne l’idée de la relégation spatiale, Pierre Gilbert émet une critique sévère puisque qu'elle ne dit rien sur la mobilité résidentielle des habitants. Les conclusions du rapport de l’Observatoire National des Zones Urbaines Sensibles (ONZUS) de 2005 montre que dans les ZUS, la mobilité résidentielle est élevée : 61 % des habitants ont déménagé dont les 2/3 vers des zones résidentielles plus valorisées. Les conclusions sont que « le fait d’habiter en ZUS ne constitue pas un blocage dans les trajectoires résidentielles : il est possible d’en partir et d’emménager dans d’autres quartiers ».[1] Loin de l’image de l’enfermement dans les ghettos, le quartier peut être un tremplin vers des trajectoires résidentielles ascendantes, associées à des trajectoires professionnelles en progression. Ce rapport montre également qu’habiter une cité ne relève pas uniquement de la contrainte résidentielle, avec un vécu et un ressenti subi des événements. D’une part l’arrivée en ZUS améliore les conditions de logement pour les ménages quittant le parc privé[2], d’autre part l’arrivée en ZUS des habitants peut résulter d’un choix consenti. En effet, la recherche de l’entre-soi avec des personnes qui nous ressemble n’est pas que le fruit des classes aisées. Dans les cités, de nombreux habitants construisent et détiennent un réseau social, amical et familial plus facilement, et enrichissent ainsi leur capital social (Bozon 1984, Hoggart 1970, Bacqué et Sintomer 2002, Bonvalet 2003). Il semblerait donc que l’idée déterministe de l’enfermement dans un territoire est à relativiser notamment parce tous les quartiers en France ne se ressemblent pas. Pour autant, le changement de paradigme de la politique de la ville avec la mise en place de la rénovation urbaine et son objectif de mixité sociale a été un échec flagrant. En effet, les premières évaluations des relogements effectués à la suite des démolitions d’immeubles montrent que les habitants sont majoritairement relogés dans des quartiers de même nature, et fragilisant leur réseau social.[3]

Le deuxième argument du « ghetto » repose cet argument du déterminisme résidentiel qui produirait des « effets de quartiers », c’est-à-dire des effets quasiment que négatifs. Cette image construit un imaginaire où la violence, la « culture de rue » et l’économie souterraine dominent la vie du quartier. Cette représentation empêche de voir autre chose que la négativité. Il ne s’agit pas de nier que ces phénomènes existent, mais de là à penser qu’il constitue la vie quotidienne du quartier est un saut qualitatif dangereux. Il y a d’autres espaces, des relations, des activités, des liens sociaux qui montrent une autre réalité du territoire (tissu associatif, collectifs, activités sportives, culturelles, sociabilités locales, formes d’échange et de solidarité communautaire ou transcommunautaire…). L’image du ghetto invisibilise donc les ressources positives dans les cités et les habitants qui en sont les détenteurs, ces derniers présentés comme des citoyens de seconde zone, déviant de l’idéal républicain en « développent des modes de vie présentant un danger pour le corps social ». Il ne faut surtout pas faire l'impasse sur toutes ces dynamiques dans les quartiers quartier, la richesse de sa vie sociale, économique, et culturelle pour s'éloigner de la seul noirceur du « ghetto » (Beaud 2002, Faure – Thin 2007, Schwartz 1990).

c. L’image du ghetto a modifié la politique de la ville

Le succès de la notion de ghetto à la fin des années 90, notamment dans le champ politique et médiatique a modifié l’approche que l’on avait des quartiers, en préférant « aux politiques sociales et économiques menées jusque-là des politiques agissant sur les territoires et leur peuplement, notamment autour de l’objectif de mixité sociale. ». Ces nouvelles politiques de rénovation urbaine ont été mené à partir du début des années 2000. Or, des évaluations montrent que le renouvellement de population des quartiers après des démolitions d’immeubles sont souvent le fruit d'habitants relevant des mêmes conditions. Après 15 ans de rénovation urbaine, il n'y a eu ni déplacement, ni gentrification massive dans les quartiers populaires. Au contraire, les opérations de rénovation urbaine ont même abouti à une re-concentration de population socialement homogène à l'échelle de quartiers ou d'immeubles.[4]

Par ailleurs, il semble que la très grande majorité des habitants touchés par les démolitions d’immeubles sont marquées par une envie de rester sur le quartier (Lelevrier, 2010). En effet, le déplacement des populations à la suite des démolitions et le renouvellement de la population pour la mixité sociale, a pour conséquence de fragiliser les liens de sociabilité construit par les habitants pauvres dans la cité, et leurs ressources liées à l’insertion dans les réseaux ancrés sur le territoire. On voit ici que le caractère subi et contraignant du quartier est à relativiser par « l’aspiration à rester » des habitants, après avoir construit des repères sur leur territoire. La rhétorique du ghetto définissant les individus par leur seul manque faisant obstacle à leur intégration relèverait donc d’une tendance misérabiliste.

d. Le ghetto, un terme inapproprié ?

Il semble qu’il ne soit pas pertinent d’utiliser le terme de ghetto pour définir la réalité des quartiers en France. Cependant, on peut observer pour certaines cités, minoritaires et au sein des grandes métropoles, un ensemble de critères qui recouvre des handicaps très divers, s’influençant les uns les autres : géographiques (environnement dégradé, insalubrité, bâti ancien, fort taux d’immigrés…), socio-économiques (chômage élevé, aides sociales en quantité…), scolaire (fort taux d’échec), sanitaires (peu de médecins), qui enferment les habitants par des barrières autant sociales, économiques que symboliques. Le médiateur Yazid Kherfi est originaire du Val-Fourré, un quartier cité comme exemple de la réussite de la politique de la ville, il affirme que la rénovation urbaine est un leurre, voire même néfaste. En effet, la rénovation urbaine du quartier est une aberration selon lui car cela a crée un repli communautaire et un « ghetto ethnique ».[5] Au sein de l'école du quartier, il n'y a que des enfants français noirs et d’origine maghrébine. Pour Y. Kherfi, l’entre-soi a ses côtés positifs (liens chaleureux et solidaires entre les foyers), mais les enfants ne rencontrent plus un autre différent.

Ainsi, ne serait-il pas plus adéquat d’utiliser le terme de processus de ghettoïsation pour seulement certains Q.P.V afin d'éviter toute généralisation sur les situations diverses et variées des quartiers populaires de France ?

2. Islamisation et désir d’Islam

Depuis une quinzaine d’années, de nombreux livres, témoignages et documentaires font écho de l’islamisation de la société française. Dans certains livres, on en vient à tout mélanger : désir d’islam et islamisation, et lorsque d’une forme de séparatisme s’opère, aucune analyse socio-économique n’est réalisée et seul le culturel et le psychologisme dominent. En 2018 est sorti le livre « Inch’Allah, L’islamisation à visage découvert » écrit par Gérard Davet et Fabrice Lhomme. Ce livre veut être le constat objectif de l’islamisation de la Seine-Saint-Denis, en montrant la banalité des comportements en rupture avec la république française. Dans cette ouvrage, ce n'est pas moins d'une vingtaine de témoins et d’acteurs institutionnels qui permettent de mesurer le séparatisme social et religieux du département. Or, nous verrons que ce livre est loin d’être une référence en la matière, malgré le grand impact médiatique qu’il a eu.

a. Inch’Allah, une enquête fourvoyée

La notion d’ « Islamisation » est apparue en France depuis peu : « Au milieu des années 2000, un mot étrange commence à imprégner les débats publics dans la plupart des sociétés européennes : islamisation. Les musulmans, dont le nombre s’accroîtrait dangereusement, chercheraient à submerger et, in fine, à dissoudre les cultures nationales.[6] » Les médias de nombreuses personnalités politiques usent beaucoup de cette notion, qui est en réalité l’un des corollaires de la théorie du « grand remplacement ».

Les auteurs du livre partent du principe suivant : « Oublier tous les a priori, les clichés, les intox, et en revenir à ce qui fait l’essence même de notre métier : les faits ». Or, il ne faut pas attendre longtemps pour se rendre compte que cette règle d’or n’a pas été respectée. Ce livre repose sur une vingtaine de témoignages qui se transforment en faits réels et incontestables. Les auteurs offrent un crédit aveugle à ceux et celles qui dénoncent une islamisation de la Seine-Saint-Denis, et de la méfiance envers ceux qui sont considérés par les deux journalistes comme ses promoteurs. Déjà, les informations délivrées dans les témoignages ne sont jamais vérifiées. Prenons comme exemple le chapitre consacré à l’aéroport de Roissy : « Des salariés en sandwicherie ne veulent plus toucher de jambon. D’autres ne manipulent plus les alcools vendus dans les duty-free. » Ces informations ont-elles été vérifiées ? Puis, est-ce que celles-ci relèvent véritablement d’une islamisation ? Comment ces personnes vivent-elles au quotidien ? D’autre part, on ne fait la différence entre une pratique de l’Islam et un phénomène d’islamisation.

On pourra m'objecter que certaines nuances apparaissent, mais elles sont rares et noyées dans une accumulation de témoignages constituant la matrice et la seule légitimité du livre. Sans remise en cause des informations récupérées, les journalistes laissent penser que tout le 93 serait désormais sous le contrôle d’islamistes radicaux. Par ailleurs, de nombreuses erreurs parcourent le livre. On apprend que la Police Judiciaire du 93 serait coupée en deux au nom de l’Islam. Ainsi, on apprend que pendant le barbecue annuel, c'est la viande halal qui est la norme. Pourtant, Abdoulaye Kanté, fonctionnaire de police et de l’organisation du barbecue affirme que c’est complètement faux ! De plus, les policiers musulmans n’étaient même pas présents en 2017 et en 2016 à cause du Ramadan ! Malgré cette grossière erreur de débutant, les deux journalistes affirment que les barbecues de la P.J représentent parfaitement l’islamisation de la Seine-Saint-Denis puisqu’il est « difficile de trouver exemple plus frappant du processus. » Dommage que ce soit totalement faux.

Véronique Decker fut l'une des personnes interrogées du livre. Elle a fait part de sa stupéfaction lors de sa sortie en librairie. Ses propos ont été décontextualisés. Alors qu’elle a voulu témoigner de la « nécessité constante de se battre pour que ces enfances de banlieues ne soient pas bafouées par le manque de moyens des services publics, par les difficultés sociales des parents, par les discriminations qui pèsent dès que nous franchissons le périphérique. », elle a l’impression d’avoir participer à un « projet islamophobe » à des « fins commerciales ». Elle n’a pas été autorisé à relire les passages qui lui été consacrés et a été choqué de la tenue du livre.  Ce livre présente V. Decker comme « une enseignante soldat » dont son objectif serait de « contenir l’islam ». Pourtant l'enseignante a appuyé sur le fait qu'elle voit de plus en plus de parents attentifs aux parcours scolaires de leurs enfants, qu'ils s'inquiètent pour eux face à l'influence d'idéologies extrémistes. Or, ce discours n'est pas accentué dans ce livre pamphlétaire. Pour finir, Martine Roman, responsable administrative des masters d’histoire de l’Université Paris-8 dénonce également une manipulation dans son témoignage.

Par ailleurs, aucune référence au fameux Bar PMU de Sevran prétendument interdit aux femmes et qui a pourtant eu une large couverture médiatique. Pour faire taire la polémique mensongère, le propriétaire, Amar Salhi avait organisé un apéritif pour la journée des droits des femmes. Une trentaine de personnes, femmes, hommes, enfants, élus politiques, clients s’y sont joints. Malgré que le propriétaire du bar est informé les médias, seul Bondy Blog est venu.

Le grand problème de ce livre est qu’il n’est construit qu’à partir de témoignages et n’engage donc aucune réflexion structurelle de l’ensemble du territoire. Bien que les auteurs rappellent que la Seine-Saint-Denis est le département le plus pauvre de France, puis divulgue à la moitié du livre le taux de chômage deux fois supérieur à celui de la France, il n’y a aucun lien entre ces chiffres et le sujet du livre traité. Il n’y a rien sur la diminution des services publics dénoncées par les élus locaux dont certains ont même annoncé porter plainte contre l’Etat, ni sur la galère des associations « prises entre le marteau de la pauvreté et l’enclume de la religion. » Les inégalités éducatives sont à peine mentionnées malgré les rapports qui montrent que les collégiens du département sont défavorisés par rapport à leurs camarades de zones plus favorisées. Par ailleurs, les deux journalistes osent prétendre que « 700 000 musulmans sont répertoriés en Seine-Saint-Denis sur une population d’1,6 millions d’habitants ». Comment arrivent-ils à ce chiffre alors que toute enquête ethnique est interdite en France ? Ce chiffre a été calculé par l’ancien préfet du département, Phillipe Galli, un chiffre jugé peu crédible par le doctorant Wilfried Serisier, spécialiste de la Seine-Saint-Denis.

La stigmatisation de l’Islam est en fin de compte omniprésente puisque les auteurs ne font jamais la différence entre une pratique de la spiritualité religieuse et l’islamisme. Ainsi, voile, halal, prière, djihadisme, djellaba, tout est mélangé au travers d’une rhétorique anxiogène : « poussée intégriste », « loi islamique qui gagne des parts de marché », « islam fort et présent comme jamais ». Le problème de la convocation de ces expressions n’est pas qu’ils caractériseraient des faits réels d’islamisme, donc dangereux pour notre société, mais qu’ils caractérisent dans aussi des désirs de pratiques religieuses sans rapport avec une quelconque forme de radicalité. Le manque de nuance et de réflexion, ancrée dans une simple accumulation de témoignages invérifiées, construit un livre anxiogène laissant penser que dans la Seine Saint Denis plus rien n’échappe au contrôle de l’Islamisme.

Pour finir, les deux auteurs stigmatisent d’autant plus l’Islam car leur livre se nomme « Inch’Allah », un terme utilisé par les musulmans au quotidien, sans aucun prosélytisme ou désir de domination politico-religieuse. Le concept d’islamisation qu'utilise les auteurs permet le « mélange entre les demandes légitimes de citoyens de confession musulmane à pratiquer décemment leur religion et les cas marginaux d’islamisme radical et d’extrémisme. »

 

b.Le désir d’Islam ?

Il serait absurde ou démagogique de penser qu’il n’y a pas de phénomènes de radicalité islamique dans certains territoires de France. Minoritaires, ceux-ci doivent être pensés en fonction des mécanismes sociaux, économiques, culturelles et symboliques permettant leur développement, et nous devons apporter des solutions pour les habitants de ces territoires. Certains jeunes se trouvent plongés dans la représentation d’un islam fantasmé. Le médiateur Yazid Kherfi a vu surgir cela ces dernières années dans ses interventions dans les cités populaires. Certains jeunes d'aujourd'hui sont très préoccupés par la religion, ce qui n'était pas le cas dans les années 1970 et 1980. A l'époque les aînés transmettaient les bases alors qu'aujourd'hui, certains jeunes se permettent d'expliquer aux plus âgés comment on fait la prière.[7] Alors quels sont les signes d'un islam radical ? Le rejet brutal des habitudes quotidiennes, la rupture avec la famille, avec les amis, l'absence prolongée du domicile, le clivage exacerbé entre hommes et femmes, le changement de décoration au domicile (comme la disparition soudaine des photos, car les portraits chez les plus radicaux sont considérés comme impurs) ... Cette liste de signaux et non exhaustive et il en faut plusieurs rassemblés pour prétendre une radicalisation.[8]

Ce désir nouveau des jeunes pour l’Islam est souvent vu de manière péjorative, notamment car un Islam fantasmé existe et fait peur en s’opposant aux valeurs de la république française. Cependant, ce désir d’Islam ne produit pas que des effets négatifs ! Le sociologue Fabien Truong a publié « Loyautés radicales » en 2017, une enquête ethnographique en Seine-Saint-Denis menée pendant 9 ans. Il traite du rapport des jeunes de quartiers à la religion et à la violence. Il montre que ce territoire, en tant qu’environnement social, produit des subjectivités particulières, des trajectoires variées, des conflits de loyauté. Ces « mauvais garçons » s’adaptent en fonction des situations et des individus. F. Truong refuse le concept de « culture de banlieue » car beaucoup de questions que se posent les jeunes sont des questions que tous les jeunes se posent également. C’est ici que la religion est un outil d’élévation et de soutien. Elle propose des rituels, des pratiques, qui apporte une régularité, une fidélité dans l’action, un soutien, et un sens à la mort et au deuil. Si nous ne pouvons pas parler d’éthique de la religion, disons plutôt que la morale religieuse a un effet important pour ces jeunes. L’épreuve du miroir est complexe pour eux. Ils savent que ce qu’ils font est mal, mais la dimension miséricordieuse de la religion permet au jeune de se « percevoir comme un être moral et de pouvoir se racheter. »

La religion islamique n’est donc pas un élément de rupture avec le monde pour une radicalité extrême, mais un support pour progresser, pour se sentir mieux en soi, se fixer des objectifs, trouver une forme de pacification intérieure et parfois pour sortir de la délinquance. Malgré les idées reçues, l'islamisme et la radicalisation sont très minoritaires chez les jeunes musulmans. L’Islam est bien plus souvent un facteur d’apaisement personnel face à la conflictualité, il aide à se poser des questions difficiles, celles du deuil, de l’injustice, de la mort, du pardon etc. Pour de nombreux jeunes, le désir d’islam permet donc de se racheter progressivement de leurs mauvaises actions en accumulant de nouvelles plus positives. Par ailleurs, c’est ce que constate Marwan Mohammed, sociologue chargé de recherche au CNRS. Dans ses recherches empiriques sur les sorties possibles de la délinquance, il montre qu'avec l’emploi et la mise en couple, la religion est un des facteurs permettant un apaisement psychologique personnel par la mise en place d'un nouveau rythme quotidien. Par ailleurs, cette nouvelle image étant valorisée et respectée dans le quartier, elle permet parfois une réintégration familiale permettant au jeune de sortir de la déviance.

 

 

[1] http://www.ville.gouv.fr/IMG/pdf/observatoire-rapport-2007_cle2558ca.pdf, p124

[2] Ibid, p125 du rapport

[3] C. Lelévrier, Mobilités et trajectoires résidentielles des ménages relogés lors d’opérations de renouvellement urbain. Synthèse de travaux menés entre 2004 et 2007, PUCA, DIV, DREIF, mars 2008.

[4] Christophe Guilluy, Le crépuscule de la France d'en haut, Flammarion, 2016, p69

[5] Yazid Kherfi, Guerrier non-violent, La découverte, 2017, p139

[6] Raphaël Liogier, le Mythe de l’islamisation, Seuil, 2012 (introduction)

[7] Yazid Kherfi, Guerrier non-violent, La découverte, 2017, p122

[8] Yazid Kherfi, Guerrier non-violent, La découverte, 2017, p123

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