Quelques jours en mai 68, suite : 20,21,22,23, 24 mai

En 2006, j'ai publié un roman, «32 jours de mai». En plusieurs épisodes, je reprends ici des extraits qui disent, du 14 mai au 16 juin 1968, le quotidien d'une soixanthuitarde, alors étudiante en philosophie à la Sorbonne, et très engagée dans ces journées de lutte, de suspension de la vie ordinaire, d'emballement des corps, des cœurs et des âmes. Troisième épisode les 20, 21,22,23 mai

Premier épisode

Deuxième épisode

Ci dessous troisième épisode

Lundi 20 mai,

quand même tu es à nouveau à la Sorbonne, le nombre de grévistes a encore augmenté, sept millions, toujours sans mot d’ordre des centrales ouvrières, comme on les appelait alors, grèves déclenchées sans elles et même contre elles, puis trahies par elles, il faut s’en souvenir de la trouille des bureaucraties syndicales, de leur façon de tout mettre en œuvre d’abord pour enrayer les grèves, ensuite pour les arrêter, bureaucraties qui freinent des quatre fers toute la semaine sans parvenir à empêcher le développement du mouvement, sept millions de  grévistes le lundi 20 mai, ouvriers, employés, enseignants, étudiants, et aussi médecins, acteurs, avocats. Et Georges Séguy qui insiste : « pas de grève insurrectionnelle ». Et pourquoi pas ? Pourquoi pas une insurrection ? Pourquoi pas la révolution ?

 Pour l’heure, à défaut d’insurrection et de révolution, monceaux d’ordures ménagères sur les trottoirs, queues aux guichets des banques qui limitent les retraits d’argent à 1000 puis 500 francs, stations-service qui commencent à manquer d’essence, gens qui se mettent à stocker pâtes, riz, huile, sucre. Et les Français qui marchent, qui font du stop, qui enfourchent leurs vélos, qui grimpent dans les camions militaires. Et le soir, à nouveau une foule considérable qui se presse à la Sorbonne, attirée cette fois par les célébrités intellectuelles qui doivent se produire dans le grand amphithéâtre, avec, en tête d’affiche, Jean-Paul Sartre.

 Tu es émue à la perspective de voir en chair et en os Sartre et Beauvoir que tu ne connais pas mais que tu admires, autant pour leur vie que pour leur œuvre, que tu ne sépares pas. Tu ne les a vus et entendus qu’une seule fois, c’était en décembre 1964, le 9 exactement, lors du débat organisé à la Mutualité par Clarté, le mensuel de l’Union des étudiants communistes, autour de la question Que peut la littérature ? Tu avais alors vu en chair et en os, celle et celui que tu avais tant lus, et qui t’avaient donné une représentation romanesque et romantique du Quartier latin, de la Sorbonne, de Normale sup, de la vie d’étudiante et peut-être même de la vie tout court. Et c’est sans doute grâce à eux que tu as choisi de faire des études de philosophie, comme si celles-ci, immanquablement, menaient à une existence semblable à la leur, faite d’engagements, de voyages, d’amours.

Mais tu arrives en retard, l’amphi est archibondé, tu ne peux pas rentrer, tu vas au café parler avec les uns, les autres.

 Mardi 21 mai,

encore davantage de grévistes, dix millions, encore de nouvelles occupations, celles de tous les grands magasins, de Opéra et de l’Opéra-comique, des sièges de la Confédération générale des cadres, de la Société des gens de lettres, de l’ordre des médecins, de la fédération française de football et même du CNPF !

Inouï. Magnifique. Merveilleux. A-t-on déjà vu cela en France ? « C’est mieux qu’en 36 » affirment ceux qui ont vécu le Front populaire.

A-t-on déjà ressenti cette légèreté qui a conquis Paris, cette allégresse qui traverse les quartiers, comme une grâce imprévisible, née on ne sait comment ? A-t-on déjà vu autant de gens se rencontrer, se parler, dans les rues, les usines, les bureaux, transformant le pays en une immense assemblée générale?

 Dans leur mépris ou leur peur, les autres disent « psychodrame », les autres disent « défoulement collectif », et toi tu estimes que si les gens se défoulent, c’est qu’ils en ont assez de taire ce qu’ils ont sur le cœur : la dureté du travail ou l’ennui du boulot, l’injustice et l’humiliation de chaque jour. Enfin ils se mettent à parler publiquement, sans honte, sans crainte, des cadences, des fins de mois, à dire leur refus d’une société sans âme, leur envie d’autre chose, leur aspiration à autre chose, sans qu’il soit possible de préciser vraiment cet « autre chose », avec l’évidence que les formules quelles qu’elles soient - « en finir avec le gaullisme », « en finir avec le capitalisme » - ne parviennent pas à traduire ce désir de vivre autrement, tandis que s’esquisse une mise en acte de cet autrement, dans une nouvelle manière d’être ensemble, joyeuse, solidaire, fraternelle.

 Mais comment aller plus loin ? Comment transformer cette formidable aspiration en force révolutionnaire capable de changer la société ? Combien de réunions qui débattent de cette question ? Combien de tracts qui prétendent apporter la réponse ? Rendus euphoriques par cette expansion des grèves, les étudiants de philo, réunis en AG à Censier, n’ont qu’un souci, savoir comment ils peuvent continuer à contribuer à cette paralysie qui prend peu à peu le système, conscients pour la plupart d’être devenus, après avoir joué leur rôle historique de détonateurs, des acteurs secondaires. 

« Il faut quitter les facs, aller aux portes des usines pour soutenir ceux qui sont déjà en grève, pour pousser ceux qui ne le sont pas encore à s’y mettre » soutiennent les uns. « Il faut rester dans les facs, et y développer une stratégie radicale et maximaliste, refuser les revendications partielles, faire avorter toute tentative de négociations, empêcher les projets de réforme de l’université » affirment d’autres. « Il faut nous investir dans nos quartiers, créer des comités d’action partout où c’est possible, pour y développer une perspective révolutionnaire, résister aux réformistes et aux staliniens » proclament les troisièmes. Derrière l’apparente diversité de ces propositions, un point commun : l’attente des étudiants à l’égard de la base ouvrière, jugée révolutionnaire, leur espoir qu’elle ne se laissera pas manipuler par les directions syndicales et enfermer dans des revendications traditionnelles.  

 Le pays tout entier réfléchit. Le pays tout entier attend. Mais qu’attend-il ? De quoi est-il attente ? On l’ignore. On devine que l’actuelle situation ne peut durer infiniment sans savoir d’ailleurs pourquoi. Pourquoi en effet ne pourrait-on pas toujours vivre dans cette parenthèse? Pourquoi n’est-ce pas la parenthèse, avec cette grève continue, sans cesse recommencée, avec la beauté de ces femmes et de ces hommes qui parlent, qui se parlent, à chaque coin de rue, à chaque carrefour, dans chaque cour d’immeubles, qui est la vie ? N’est-ce pas ainsi qu’il faudrait toujours vivre? N’est-ce pas ainsi que devrait être la vie ? N’est-ce pas cela « changer la vie » ?

 Que va-t-il se passer ? Que va faire le gouvernement ? Est-il encore capable de prendre une décision ? Oui, il en est capable : il interdit à Daniel Cohn Bendit, parti à Berlin, de revenir en France. Le motif ? En déclarant que le drapeau tricolore devait être déchiré pour devenir un drapeau rouge, Dany n’a-t-il pas insulté le drapeau national ?

 Mercredi 22 mai,

après le gouvernement c’est la gauche qui veut prouver son existence en déposant une motion de censure à l’Assemblée nationale. Renverser Pompidou, prendre sa place, voilà ce qu’ils veulent, les Guy Mollet, les Mitterrand, les Waldeck Rochet, prêts à brader la grève pour un fauteuil ministériel, un bout de pouvoir, une petite place au soleil. Mais que croient-ils ? Que le changement de gouvernement va passer pour un changement de la société ?

 Jeudi 23 mai,

tu te réjouis d’apprendre qu’à Saint-Brieuc des paysans fraternisent avec les cheminots en grève, « ouvriers, paysans, étudiants, même combat ». Mais tu t’inquiètes d’entendre les syndicats annoncer qu’ils sont « prêts à négocier », toi tu penses qu’il faudrait dire : « prêts à brader la grève ». Neuf jours de grève et déjà prêts à négocier, à la faire entrer dans les quelques pour cents d’augmentation de salaire qu’ils vont demander, ont la trouille, les syndicats, peut-être autant que le gouvernement. Négocier quoi ? La révolution ? ».

Tu ne cesses de répéter ces accusations pendant que tu distribues le tract de l’UNEF qui appelle, pour le lendemain, à un rassemblement devant la gare de Lyon : « faut que les travailleurs refusent le piège des négociations annoncées »... « faut se battre contre l’interdiction de séjour de Cohn Bendit »... « faut que de Gaulle quitte le pouvoir »... « faut pas penser que Mitterrand ou même Mendès France représentent une solution »... « faut affirmer la solidarité des étudiants et des travailleurs »... « faut continuer la grève et l’occupation des lieux de travail »...« faut coordonner les luttes et créer des comités qui regroupent, à la base, les ouvriers, les paysans, les enseignants, les étudiants »... Tu passes des heures à enfoncer ces clous, répéter ça, sans être certaine qu’ils suffiront à briser les manœuvres des uns et des autres. Mais que faire d’autre ?

 A Censier tu vas de salle en salle, d’amphi en amphi, distributions de tracts et discussions sans cesse répétées.

A quatre heures de l’après-midi, tu déboules à la commission baptisée Contenus et méthodes, juste pour distribuer tes tracts car l’objet de ladite commission, bâtir un nouvel enseignement de la philosophie, élaborer d’autres contenus et d’autres méthodes d’enseignement, tu t’en fiches, ou plutôt tu t’en méfies, tu le juges susceptible d’être récupéré par les réformistes, utilisé pour donner un vernis moderniste à l’université, mieux l’adapter à la société telle qu’elle est. Tu entends des profs dire : « on ne peut pas enseigner dans le désordre ... l’acte même d’enseigner suppose un ordre... les enseignants peuvent vouloir un ordre différent de celui qui existe mais que c’est tout de même un ordre qu’ils veulent... l’exercice de leur profession suppose un fonctionnement de l’Université... »…

Tu entends ces propos, tu t’empares de la parole : « de quel ordre est-il question ? Les patrons aussi peuvent faire l’éloge de l’ordre, l’estimer nécessaire au travail, à la production... l’ordre n’est-il pas aussi ce qui permet l’exploitation...Et l’ordre qui régit l’actuelle organisation de la société, qui distingue ceux qui dirigent et décident de ceux qui exécutent, qui commandent la division du travail et du savoir, qui se fait passer pour un ordre naturel, intangible, voilà bien ce que notre mouvement conteste... Quant à l’enseignement, il se peut qu’il suppose un ordre, mais lequel ? Et pour enseigner quoi ? Et à qui ? Et comment ? Et pour quel usage social ? » 

Vendredi 24 mai,

d’abord c’est une promenade dans la douceur printanière, vers cinq heures, à quelques centaines on quitte Censier pour rejoindre la gare de Lyon, un cortège bon enfant, détendu, qui s’engage dans la rue Daubenton, longe le jardin des Plantes. Sur le pont d’Austerlitz, le cortège s’accroit d’autres manifestants arrivant on ne sait d’où, impossible d’atteindre l’esplanade de la gare de Lyon, tant la foule est déjà nombreuse, et de tous côtés, continuent d’affluer des étudiants mais aussi des jeunes ouvriers qui, après avoir participé, dans l’après-midi, aux manifestations de la CGT, rejoignent, malgré les mises en garde répétées du parti communiste, le rassemblement de l’UNEF.

 Il fait beau et chaud, la foule est calme, massive, presque immobile, brouhaha de conversations, L’Internationale reprise à intervalles réguliers, bribes de discours qui parviennent d’une invisible tribune, vagues des slogans « Les usines aux travailleurs », « Nous sommes tous des Juifs-Allemands », « Le pouvoir est dans la rue », « Ouvriers et étudiants solidaires ». Et toi tu ne tiens pas en place, tu virevoltes, tu bavardes avec l’un, avec l’autre, en attendant le discours de de Gaulle, juste avant vingt heures, des groupes se forment, compacts, autour de ceux qui ont eu la bonne idée d’apporter un transistor, la voix s’élève de centaines de postes, « mutation nécessaire de la société » ... « participation »... « reconstruction de l’Université »...« évolution du pays »...« adaptation de l’économie aux nécessités nationales et internationales »... Le discours se termine, un referendum est annoncé et de Gaulle précise : « au cas où votre réponse serait « Non ! », il va de soi que je n’assumerais pas plus longtemps ma fonction ».

Alors comme les autres, tu agites ton mouchoir, tu chantes, sur l’air des lampions, « adieu de Gaulle, adieu de Gaulle, adieu ! » tu lances « Quel vieux con ! » Tu es alors trop jeune pour excuser un présent que tu juges médiocre au nom d’un passé magnifique.

Bien des années plus tard, tu ne t’es pas mise, comme d’autres, à regretter d’être passée à côté du général de Gaulle, à le parer de toutes les vertus, pour chaque moment de sa carrière et de l’exercice du pouvoir. Tu as continué à penser que le de Gaulle de ta jeunesse n’était pas celui de la guerre. Ton regret cependant fut d’avoir recouvert complètement le premier par le second, et des années après, comme pour Cavaillès, tu pris la mesure de son courage et de la grandeur de son geste en 1940.

 Mais ce 24 mai 68, tu identifies de Gaulle à ce pouvoir que tu combats, à ces tirs de grenades lacrymogènes qui commencent à se faire entendre. En effet, alors que les manifestants sont encore debout devant la gare de Lyon, que le cortège paraît encore immobile, hésitant, il semble qu’ailleurs, tout près - mais où exactement et pourquoi ? - des affrontements avec la police ont déjà commencé.

Les chaînes se forment, les bras s’accrochent, un mouvement s’esquisse, d’abord vers la Nation, on marche, on court, on s’arrête, on court à nouveau, la foule change de direction, envahit le boulevard Voltaire, bombes lacrymogènes, cocktails Molotov, la nuit est tombée, on avance toujours, on est place de la République, puis tu cours, tu cours rue de Turbigo, tu as beau chercher des visages connus, tu n’en remarques aucun, tu cours rue Réaumur, tu arrives devant la Bourse, les flammes qui sortent du palais Brongniart sont les seules lumières dans la nuit. Adossée, pour reprendre ton souffle, à la vitrine de la brasserie Le Vaudeville, tu n’en crois pas tes yeux : « qui a mis le feu au symbole du capitalisme? Qui a osé? »

Soudain tu as la trouille, tu penses que les flics vont sûrement arriver, tu t’engages dans la rue du 4-Septembre, et, sur la place de l’Opéra, tu tombes, étonnée, sur un vrai cortège. Mais d’où peut-il bien venir ? Tu es crevée, tu en as a marre, te fondre dans la masse te rassure, tu reprends ta marche, place Vendôme, Louvre, Pont Neuf en courant, étroite rue Dauphine, ciel de lacrymogènes, manifestants serrés qui se protègent les yeux avec les linges humides jetés des fenêtres par les riverains, troupe silencieuse qui s’avance sans slogan, sans chant, un instant, tu as l’impression étrange, folle, de partir au combat, croisement du boulevard Saint-Germain et du boulevard Saint-Michel, tu ne distingues plus, devant et derrière toi, que des barricades, amas d’arbres abattus, de grilles, de poteaux, tu te mets aussi à passer des pavés, tantôt tu te demandes ce que tu fous là, tantôt tu te crois en train de vivre une scène des Misérables, d’être avant l’assaut final. Mais l’assaut de quoi ?

Dans l’obscurité de la rue que seules éclairent les flammes des barricades, tu ne vois rien d’autre que les trois ou quatre mètres qui sont devant toi, tu entends des bruits assourdissants, des explosions répétées, des salves de grenades offensives, tu as envie de te tirer, tu sais qu’il faut partir, tu devines que le nettoyage du quartier va être terrible. Mais comment sortir de là ? Comment trouver une issue ? Tu ne sais pas, tu reprends le parcours en sens inverse, les flics ne doivent plus y être, boulevard Saint-Germain, rue Mazarine, tu repasses sur la rive droite, tu prends les quais, la rue de Rivoli, d’autres rues, ici l’impression d’être dans une autre ville, ici pas de manif, pas de barricades, pas de flics, calme de la nuit, un silence qui te paraît étrange après le vacarme des heures écoulées.

 A suivre

 

 

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