Humanité et « en même temps » efficacité

« Le gouvernement va corriger les choses pour que l’humanité retrouve l’efficacité. » Emmanuel Macron, le 3 février 2020, à propos du congé de deuil pour un enfant mineur.

Résumé des épisodes précédents (voir ici et pour plus de détails). Le 30 janvier à l’Assemblée Nationale, Mme Pénicaud et les députés de la majorité ont refusé d’instaurer un congé de deuil de douze jours consécutifs pour le décès d’un enfant mineur. Le MEDEF s’étant prononcé le lendemain en faveur d’un nouveau vote, M. Macron a immédiatement réagi en demandant « au gouvernement de faire preuve d’humanité ».

En bons petits soldats de la Macronie, Mme Pénicaud et les députés LREM vont donc très prochainement approuver avec enthousiasme ce qu’ils rejetaient avec force la semaine dernière.

L’affaire aurait pu en rester là, ayant déjà révélé de manière éclatante l’essence du macronisme. Toutefois, lorsqu’il s’agit d’humanité, il y a toujours un « mais » avec M. Macron. Concernant les réfugiés, il fallait certes de l’humanité mais aussi, et même surtout, et en fin de compte exclusivement, de la fermeté.

Lundi dernier, M. Macron a donc déclaré à BFMTV que le gouvernement allait « corriger les choses pour que l’humanité retrouve l’efficacité » (voir ici). L’efficacité ??? Pour un congé de deuil suite à la mort d’un enfant ? Que vient faire l’efficacité dans cette tragédie ?

Eh bien, elle y a toute sa place car, contrairement à la plupart d’entre nous, pauvres êtres faibles et sensibles, le président de la République, lui, ne perd jamais de vue l’essentiel, à savoir la rentabilité du capital investi et la rémunération des actionnaires. En effet, il ne faudrait surtout pas que cette mesure « d’humanité » vienne compromettre la compétitivité de nos entreprises. Certes le MEDEF semble ne pas s’en inquiéter mais M. Macron veille sur les intérêts du patronat même quand  celui-ci ne lui demande rien.

Car, dans sa grande clairvoyance, le président de la République a identifié un risque majeur : les bénéficiaires de ces congés pourraient en profiter pour aller passer une semaine aux Caraïbes aux frais de la princesse. En octobre 2017, M. Castaner, alors porte-parole du gouvernement, s’était déjà inquiété de la propension des chômeurs à profiter de leurs allocations-chômage « pour partir deux ans en vacances » (voir ici). Et M. Macron, connaissant bien les mauvais penchants des pauvres qui coûtent « un pognon de dingue », sait qu'« il y en a qui déconnent » (voir ici).

Offrir sans contrepartie un congé de deuil de douze jours à la suite de la mort d’un enfant, ce serait donc inévitablement inciter les Français, ces éternels assistés, à en profiter et même en abuser. Alors qu’ils devraient se préparer à reprendre ardemment le travail afin de créer de la valeur pour les actionnaires.

M. Macron a donc entièrement raison de s’inquiéter de l’efficacité de cette mesure et il sait pouvoir faire aveuglément confiance à Mme Pénicaud pour y veiller. Il n’est pas question que ce congé supplémentaire soit à la charge des entreprises pour les raisons mentionnées plus haut, c’est une affaire entendue. Pourquoi alors ne pas imaginer que la mesure puisse être prise en charge par les Caisses d’Allocations Familiales ? Comme toute augmentation de la dépense publique est évidemment à proscrire pour ce gouvernement, cette charge supplémentaire devrait être compensée par une très légère baisse des allocations familiales. Ainsi, les couples ayant deux enfants ou plus pourraient se montrer solidaires de ceux qui en ont perdu un. La solidarité, il n’y a rien de plus noble, n’est-ce pas ?

Et pour éviter que ces couples ne profitent de ces congés pour se la couler douce sur une plage, il suffirait de les obliger à pointer tous les deux jours au commissariat le plus proche de leur domicile. Pour autant, s'il est exclu qu'ils aillent se prélasser au soleil, il faut néanmoins veiller à ce qu’ils ne restent pas enfermés chez eux, ce qui n’est pas bon du tout pour leur productivité future. On pourrait donc aussi les astreindre à quelques heures de travaux d’intérêt général tous les jours. Si une telle mesure était retenue, le gouvernement et sa majorité n'iraient sans doute pas jusqu'à envoyer les parents endeuillés dans une crèche ou une école, car comme dirait la députée LREM Sereine Mauborgne (voir ici), cela serait peut-être « trop technique » et il se pourrait que « les Français n'arrivent pas à comprendre ».

 

 © Alain Goutal © Alain Goutal

 

Mes remerciements à Alain Goutal à qui j'ai emprunté ce dessin.

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