Goûter le silence quand les réseaux sociaux s'affolent

Quel silence. Très vite, cette pensée m’est venue à l’esprit. Jeudi dernier en rentrant du travail, j’ai désinstallé de mon smartphone les applications des réseaux sociaux sur lesquels j’allais depuis des mois. Je l’ai fait, aussi étrange que cela puisse paraître, le pouce presque tremblant...

Note du 12 janvier 2020 : 

Depuis la publication du billet ci-présent, je l'ai retravaillé afin de le compléter et d'en rendre l'architecture plus claire. Vous pouvez désormais le trouver, publié en deux parties distinctes, regroupées sous le titre Réseaux sociaux : anatomie d'une addiction.

La première partie est littéraire et s'appelle Coupe de mon cerveau après un usage excessif de twitter

La seconde partie est quant à elle une analyse des mécaniques à l'oeuvre dans l'usage des réseaux sociaux, plus spécifiquement lorsqu'on évolue dans un milieu engagé politiquement : Penser une pratique raisonnée des réseaux sociaux

Que vous choisissiez de lire ce billet d'origine, les deux parties ou bien certains passages, je vous souhaite en tout cas une bonne lecture. 

Merci à mon amie, l'artiste Pauline Fargue qui, grâce à nos discussions toujours fructueuses, m'a aidée dans mes réflexions sur ce sujet. 

 

Silence © Maud Assila Silence © Maud Assila

 

Quel silence. Très vite, cette pensée m’est venue à l’esprit. Jeudi dernier en rentrant du travail, j’ai désinstallé de mon smartphone les applications des réseaux sociaux sur lesquels j’allais depuis des mois. Je l’ai fait, aussi étrange que cela puisse paraître, le pouce presque tremblant... Dans la soirée, je n’ai pas pu m’empêcher de retourner consulter trois ou quatre fois mes profils sur mon ordinateur. J’ai préféré m’en amuser. Mais dès les premières heures, après l’envoi compulsif d’une série de textos, pour faire comme si, j’ai senti que je commençais à le goûter. Ce silence.

Petit à petit, les cris des manifestants tabassés par la police, les coups secs des matraques et les tirs de LBD se sont étouffés, comme éloignés. Mais aussi les débats sur les chaînes d’information continue, leurs haussements de tons et leurs punchlines. Les soliloques des éditorialistes, les chants des grévistes et leurs chorégraphies tapant du pied. Le grand show, saucissonné en mille extraits que j’avais regardés un à un, et certains plusieurs fois, par erreur, oubli ou pour un mot mal compris, de Carlos Ghosn, un homme affirmatif, sûr de lui et hableur, avec comme on dit le verbe haut, et qu’on voit jubiler d’être parvenu si facilement à tenir les médias entre ses doigts. Ce Carlos Ghosn, aussi remonté qu’un coucou, a déjà perdu sa voix. Je ne me souviens plus que d’un vague (mais sympathique) accent oriental lorsqu’il parle anglais. C’est déjà ça de gagné.

Ses gestes saccadés et fouettant l’air qui me rappelaient tant les spectacles d’enfants se sont évanouis, tout comme les interviews, celles de FOG, de Vanessa Springora et ce mot, « consentement », prononcé partout, ad nauseam – mais désormais haussé d’un point d’interrogation –, tonalité montante sur la dernière syllabe prétexte à faire sortir d’outre-tombe et comme par miracle, les « minettes » de Bernard Pivot soudain devenues des « petites filles flétries » dans la bouche de Denise Bombardier. Et puis les koalas, leurs petits poils ras, brûlés. Les sanglots des kangourous qui semblent se tomber dans les bras, le crépitement des flammes.

Les prières et les appels à la vengeance aux haut-parleurs, scandés à Téhéran, à Bagdad, à Kerman puis l’écho fascinant d’une foule infinie. Les koalas encore, celui que porte une petite fille qui me regarde, bien droite dans ses bottes de caoutchouc et la question qui nous taraude : fake pas fake ? Le feu qui crépite. Petit à petit, comme tout le reste, les suaves intonations de Léa Salamé riant de tenir le héros du moment dans la boîte : éteinte.

Éteintes aussi, les insultes ; celles qui défilent sous la phalange avec une constance remarquable, fallacieusement écrites en guise de « réponses » mais toutes lancées comme des crachats sous les tweets, sous quelque post que ce soit, les miens comme ceux des vidéos, sous les témoignages poignants, les disputes de plateau et les interviews de salon, sous la débâcle de la patronne de Radio France s’adressant tant bien que mal aux chœurs de l’orchestre, de son orchestre, de sa maison et dont on comprend qu’elle ne manquera pas d’écraser chaque membre à la prochaine occasion.

Oui, évanouis, les insultes et l’enthousiasme mêlés, inscrits sous le film interminable de son humiliation, où elle demande piteusement de quitter la scène à ceux qui ne veulent pas entendre ses vœux et qui, plutôt que disparaître, ont décidé, eux, ce jour-là, qu’ils ne se tairaient pas mais lui couvriraient la voix. Longtemps, elles sont restées dans mon oreille, toutes ces bouches restées dans la pénombre et qu’on devine pourtant lui chanter au nez, dans un souffle magistral, huer, applaudir de plus belle.

Aujourd’hui leurs voix grondent encore, certes, mais très légèrement. Tout comme vibre à peine au fond de ma rétine la procession d’habitude si vivace des émoticônes pleurant de rire ou vomissant, des bombes et des visages rouges de colère, des langues pendantes, de ces affreux étrons qui bon sang se publient toujours par grappes. Mais également. Également, oui. Peu à peu, très lentement : même les images les plus assourdissantes. Les images qui hurlaient. Ces images, d’un homme se faisant broyer le larynx. 

Presque muette maintenant, la vidéo de cet homme en train d’étouffer. Ç'aurait pu être en direct. Alors, nos yeux devant ses jambes qui s’agitent, notre cœur s’emballant quand on imagine ses hurlements réduits en miettes au fond de la gorge, là, soudain, sans qu’on y soit tout à fait prêts, tous nos corps figés, ensemble jetés dans la lentille incrédule des téléphones de quelques passagers de voiture installés ce jour-là par hasard à la place du mort, à cet instant précis et dans ce fil infini ; là encore, là toujours, ces images, l’horreur et l’impuissance plantés au milieu de l’écran commencent enfin à s’évanouir. Tandis qu’ailleurs déjà, à deux clics seulement, pendant une manifestation - laquelle ? où ça ?-, un CRS essayait de calmer un gréviste paniqué par les coups qu’il venait de recevoir en lui répétant « ça va aller, ça va aller ». Cela, tout cela a fini par se taire. 

Voilà donc le tableau qui se dresserait aujourd’hui si l’on devait me scanner le cerveau. Si j’avais eu une autre identité, un autre âge, d’autres opinions politiques, il aurait été différent. Si j’avais arrêté de surfer deux jours plus tard aussi. Sans doute d’ailleurs semble-t-il déjà décalé de l’actualité, forcément brûlante.

Mais différente, l’imagerie cérébrale n’aurait pas été moins effrayante. Car ces torrents de signes tous équivalents et d’infos non triées m’apparaissent de plus en plus souvent sur un même mode : celui de l’indignation. Rien de plus partagé qu’une vidéo assortie d’une insulte. Politique, sociétal, le post efficace se veut coup de gueule. Il devient franchement redoutable quand il se scandalise contre une personne précise. Ainsi nommée, montrée et surtout clairement désignée coupable, celle-ci se trouvera aussitôt transformée en symbole de ce que l’on hait. La mécanique militante est implacable : plus la publication sera véhémente, écœurée, emportée, plus elle aura de chance d’être partagée.

Ce lieu d’expression qu’est le réseau social génère ses propres codes, y compris moraux mais somme toute assez restreints, qui créent les conditions de la conformité à un groupe – celui des anticapitalistes en ce qui me concerne. Tu conspues la médiocratie via une déclaration pro-libérale de Jean-Michel Apathie ? Je te like. Et toi, pouce bleu quand j’écris ma révolte devant une charge policière. Les gestes sont rodés. Pourtant, au-delà de la communauté d’opinions que nous matérialisons par ces signaux simples, quasi immédiats, il faut, je crois, se poser la question : que signifie un monde, même virtuel, où chacun de nous « aime » ce qui avait d’abord provoqué la colère ou l’agacement – et où nous attendons des partages et de l’engouement là où nous avons exprimé notre dégoût ou notre révolte ? Qu’est-ce que cela génère dans le cortex d’un être, même (et surtout) au départ sain d’esprit ?

On m’opposera peut-être qu’aimer et partager ce que j’écris dans mon post n’est pas aimer ce que je dénonce. Mais justement. Entre le récepteur et l’objet de l’indignation (la vidéo, la petite phrase pro-Macron, le tweet va-t-en-guerre de Trump), il y a moi. Moi, mais pas tout à fait : moi tronquée, éphémère et mise en scène, tel un personnage de théâtre s’incarnant, le temps de la lecture de la publication, dans le verbe. Ainsi, d’un événement qui au départ ne me concerne en rien, dans lequel je ne suis pas directement impliquée, je deviens le filtre. Je m’interpose. Et me retweeter, ce n’est plus retweeter l’événement mais retweeter moi faisant corps avec l’événement. Et voilà ce nouvel être hybride offert en bouquet, comme une proposition, le stimulus négatif auquel je me suis associée ne demandant qu’à être repris et démultiplié. Dans cette course folle, désespérée, le like et le partage de l’autre semblent seuls capables de me sauver un peu de l’anéantissement auquel j’avais, pourtant, consenti.

Tordue, mon introspection ? Je ne le crois pas. En cherchant des données sur l’influence des réseaux sociaux sur mon cerveau (car j’ai du temps, maintenant, et compte bien en profiter), j’ai trouvé ceci dans un article de 20 minutes :

Chamath Palihapitiya, l’ex vice-président de Facebook a parlé « d’outils qui déchirent le tissu social ». « C’est plus qu’une déchirure, ça transforme le tissu social en jeu de miroir, explique Dominique Boullier. Il y a une fonction de stimulation d’une image, que l’on gère comme une politique éditoriale, ce qui créé des fictions évidemment, ce qui n’est pas tout à fait le sens qu’on pouvait donner aux réseaux sociaux au début.

Avec un décalage in fine entre la réalité et l’image renvoyée, qui peuvent fatiguer les gestionnaires de comptes : « Désormais il y a peu de choses à se dire et beaucoup à mettre en scène. Regardez le nombre de gens qui quittent les réseaux sociaux : c’est épuisant, c’est un travail constant de mise en scène de soi. C’est un réseau social certes, mais de pure fiction », poursuit le sociologue. »

 

En réalité, on ne compte plus le nombre de scientifiques qui cherchent à sonner l’alarme, tout comme les anciens leaders du milieu repentis. Oui, l’expérience individuelle parle : "épuisant" est bien le mot. Mais à la limite, ce n’est peut-être pas ce qui pourrait poser le plus problème. Car à l’inverse, quand je vais sur les réseaux sociaux, qu’est-ce qui m’arrive du dehors ? En y participant, je ne suis en effet pas la seule à me « décaler » du réel car nous le faisons tous. Les événements y sont donc tous doublés d’un ou de plusieurs filtres, avec la dissonance cognitive intrinsèque que j’évoquais plus haut. Je résume, mais c’est en réalité à donner le vertige : à chaque vidéo de militant ensanglanté, je reçois mon shoot d’ACTH et de cortisol (hormones du stress) ; à la publication de mon commentaire, un shoot d’adrénaline ; à chaque retweet, un shoot de dopamine ; à chaque réponse désobligeante, un shoot d’ACTH et à chaque commentaire qui défend ma publication, de la dopamine à nouveau. Sans parler des interférences, innombrables, qui se révèlent ambiguës ou des malentendus inhérents à toute communication. Tout cela se mélange et forme un étrange cocktail sans que j’aie fait autre chose que bouger les pouces.

Toutes ces hormones, lorsqu’elles se diffusaient dans des corps en action, ceux de chasseurs à la poursuite d’un cerf ou d’un zèbre, permettaient la survie de notre espèce dans des conditions particulièrement hostiles. Mais aujourd’hui, dans le confort feutré de nos fauteuils de bureau et de nos canapés, alors que ce bouillon de chimie se décharge des dizaines, voire des centaines de fois par jour en nos corps sédentaires, il me semble difficile de croire que ce ne soit pas sans conséquence sur notre perception du monde, et plus particulièrement de nos semblables. Qu’est-ce que c’est, aujourd’hui, que vivre en société quand une partie de notre temps est consacrée à ce type de relations ? Quand on cherche l’approbation des membres d’un groupe en une série de déformations, de filtrages, d’annihilations et ce, dans une absence totale d’interaction physique ? Quand pas un muscle ne bouge ni un sens n’est stimulé ? Peut-être l’adrénaline sans danger, le cortisol sans effort et la dopamine sans récompense rongent-ils quelque chose en nous de l’intérieur. Peut-être, poussés par l’instinct et la frustration, faut de bête à dépecer nous tournons-nous vers la chasse à l’homme.

Je ne cherche à provoquer personne, je ne cherche pas la polémique : j'en éprouve une sincère lassitude. Il ne s’agit pas non plus pour moi de fustiger des comportements en faisant mine d’être au dessus de l’humaine condition. Je me contente de suivre des pistes ouvertes par le malaise intime et confus que génère l’usage quasi automatique d’un outil que je considérais au départ comme essentiellement politique et militant. Je sais aussi ce que la diffusion sur les réseaux sociaux a permis ces dernières années de révéler de mensonges et de crimes. Par ailleurs, je ne jette l’opprobre sur personne, pas même sur moi-même.

Mais alors que je me sentais ainsi noyée sous les jets d’images trop brutes, trop graves, trop intenses, tout me semblait devenir uniformément tragique et anecdotique. Sans tri, jetés en pagaille, les stimuli se révèlent à la fois puissants et voués à disparaître dans l’instant. Or, que tout soit équivalent, je le refuse. Je ne veux plus m’indigner pour des pitres, pas plus que participer à la traque du méchant. Surtout, et c’est ce qui me pend au nez, je ne veux pas courir le risque d’avoir un jour à me forcer pour retrouver, au prix de grands efforts, la déflagration intime que devraient susciter spontanément la souffrance, l’injustice ou la mort. Je ne veux pas avoir à faire cet effort de mémoire parce que j’aurais vu trop de choses et attendu trop de likes. Je ne veux pas me dissimuler à moi-même l’horreur derrière le désir sans cesse renouvelé de me voir partagée. De ce monde, de l’époque, de ses cruautés comme de ses mécaniques, je ne veux m’habituer à rien.

Cela ne signifie pas cependant que l’usage des réseaux sociaux serait à proscrire. Tout de même, une réflexion paraît indispensable sur une pratique la plus saine et constructive possible, la plus détachée d’ego également, y compris dans les milieux militants : en un mot, une pratique raisonnée. Au milieu toutes ces pistes et de ces remarques inachevées, une seule chose me semble certaine. C’est qu’il faut laisser de nouveau une chance au temps de faire son travail. Comme un ami autrefois abandonné par goût de la nouveauté, l’illusion de la popularité et l’espoir de l’influence, je voudrais désormais renouer avec lui et arrêter de le fuir. Les événements ne sont pas des séquences composées d’une succession d’images de durée et de valeur égales. Tous recèlent des aspects divers, voire contradictoires. Pour qu’ils puissent se révéler dans toute leur complexité, il faut alors leur laisser ce temps : celui de s’emparer de nous et nous d’eux, de nous pétrir. Alors seulement, ils pourront changer notre perception, notre lecture du monde et, à terme, nous transformer. En silence.

 

 

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