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Billet de blog 2 avr. 2022

Le PCF défend-il la santé et la science ? 1/2

Sida, cancer, COVID : les positions et déclarations de Fabien Roussel et de son parti contredisent sur de nombreux points le consensus scientifique et les recommandations médicales.

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« Nous sommes le parti qui défend la science (…) Jamais nous ne ferons huer les scientifiques dans nos meetings. », déclare Fabien Roussel lors d'un meeting à Toulouse le 27 mars. Il fait allusion à un meeting de Jean-Luc Mélenchon où la foule aurait sifflé à son évocation des vaccins (la réalité est plus compliquée que cela). Il est vrai que pendant la crise, les positions de Roussel et du PCF sur les masques ou les vaccins ont été sans ambiguïté, reposant sur l'état des connaissances scientifiques tout en critiquant de façon pertinente la gestion gouvernementale ou l'emprise de l'industrie pharmaceutique. Le programme communiste accorde une grande place aux questions de santé : défense d'un hôpital public fort, lutte contre les déserts médicaux, pôle public du médicament, etc.

Pourtant, le candidat et son entourage n'ont que très peu mis en avant ces points pourtant essentiels du programme. De plus, la défense de la santé publique est contredite par d'autres points du programme qui ont, eux, été sans cesse priorisés depuis trois mois : la promotion de l'alcool, de la viande, ou encore la lutte abolo-prohibitionniste contre les travailleuses du sexe, aux dépens de leur sécurité et de leur santé. Autant de points cruciaux sur lesquels le candidat, son équipe de campagne et ses relais sur les réseaux sociaux, notamment des responsables du Mouvement des Jeunes Communistes (MJCF) piétinent le consensus scientifique.

Sida

En matière de recommandations pour la prise en charge du VIH, l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a inclus les travailleuses du sexe dans les « populations-clés1 » aux côtés des personnes trans, des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes, des détenus et des usagErEs de drogues. Il s'agit de populations particulièrement vulnérables et exposées au VIH/sida, vulnérabilité renforcée par un cadre légal, socio-économique stigmatisant et discriminatoire. La notion de « populations-clés » permet d'insister sur le rôle central qu'elles doivent jouer dans une réponse effective à la pandémie du sida2.

Dès 2006, s'appuyant sur les preuves scientifiques (« evidence-based strategy »), l'OMS indiquait qu'en promouvant des réponses fondées sur la défense des droits humains, elle demandait aux États de prendre des mesures qui pourraient être « controversées au sujet des femmes et des enfants, des travailleuses du sexe, des usagers de drogues par voie intraveineuse ou des hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes ». Néanmoins, rajoutait l'agence, « il est de la responsabilité de tous les États d'identifier les meilleurs moyens de concilier leurs obligations à l'égard des droits humains et de la protection de la santé publique dans leurs contextes politiques, culturels ou religieux3. » Le PCF a rapidement su adapter son discours sur les drogues, dès les années 1990, pour le rendre compatible avec les exigences de santé et de réduction des risques et le consensus scientifique. Il n'en a pas été de même avec les travailleuses du sexe.

Les principes de l'OMS impliquent un dialogue constant avec les travailleuses du sexe et leurs organisations, un soutien à leurs structures, un effort particulier pour toucher les personnes qui ne se définissent pas comme travailleuses du sexe tout en vendant des services sexuels, et qui, de fait, échappent aux actions de prévention. S'appuyant là encore sur l' evidence-based strategy, le Programme national des Nations-Unies pour le Développement (PNUD) reprend ces principes4 et l'ONUSIDA en fait même le deuxième pilier de ces recommandations5. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose indique sur son site : « Nous savons que nous avons un plus grand impact sur les trois maladies lorsque les populations-clés participent à la conception et à la réalisation des services de santé. Pour permettre aux populations clés de jouer ce rôle important, le Fonds mondial soutient les efforts visant à renforcer les réseaux sociaux et les organisations qui sont dirigés par des membres des communautés de populations clés et représentent les besoins de ces communautés ». Le PCF appellerait un des plus gros bailleurs de la lutte contre le sida complice de la traite.

Les agences onusiennes s'appliquent leurs recommandations et travaillent en collaboration avec le Global Network of Sex Work Projects6 (NSWP). Le PCF contrevient à ces recommandations scientifiques à tous les niveaux : il refuse de dialoguer avec les travailleuses du sexe (TDS) et leurs organisations, met en danger leurs structures en refusant de financer des actions de prévention avec et pour les TDS, les fragilise en les discréditant dans l'espace public, que ce soit en accusant le Strass de proxénétisme, le NSWP d'esclavagistes ou en poursuivant Act Up-Paris d'une plainte-baillon.

Le consensus scientifique7 amène l'OMS, le PNUD, ONUSIDA ou encore le Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose, à demander l'abrogation de toutes les lois criminalisant, même indirectement, le travail du sexe. Le PCF participe à cette criminalisation par sa défense de la pénalisation des clients et sa participation à des majorités municipales, comme à Paris, qui s'en prennent aux travailleuses du sexe par des arrêtés municipaux. Le groupe communiste a récemment fait voter un vœu qui aura pour conséquence la précarisation et l'expulsion possible de travailleuses du sexe asiatiques.

Une étude sur 27 pays européens8 a montré que les pays où le travail du sexe était le moins criminalisé étaient aussi ceux où la prévalence au VIH chez les personnes concernées était le plus bas. « Les preuves sont de plus fortes que jamais, écrit le PNUD en 20189, que la criminalisation du travail du sexe entraine un risque accru face au VIH et que les modèles orientés vers la fin de la demande [parmi lesquels la pénalisation des clients] ne le réduisaient pas. » Aides écrit dans son livret de campagne pour la présidentielle de 2022, page 16 : « Les dix pays qui criminalisent le travail du sexe (répression directe ou indirecte) connaissent des taux de prévalence du VIH 8 fois supérieure (environ 4%) aux 17 pays où celui-ci est légal (environ 0,5%). » Onusida enfonce le clou : « La criminalisation de tout aspect du travail du sexe a des effets négatifs similaires sur la santé publique, et des conséquences en matière de violences et de bien-être. » Et de rajouter : « Les agences des Nations Unies (ONU) ont clairement indiqué que les États doivent mettre fin à la criminalisation directe et indirecte des professionnel(le)s du sexe, y compris les sanctions administratives [par exemple, des amendes pour stationnement de camionnettes] et autres mesures utilisées contre les travailleurs du sexe et les clients. »

En France, la loi pénalisant les clients a été promulguée en 2016 sans aucun égard pour les preuves montrant que son modèle suédois n'avait pas permis d'atteindre les objectifs fixés de diminution de la traite et de recours à la prostitution. Le rapport du PNUD de 201210 indiquait que la pénalisation des clients votée dans le pays en 1999 avait précarisé les travailleuses du sexe, fait déplacer la prostitution hors de l'espace public, dans les hôtels ou sur Internet, rendant plus difficile l'action de la police et des associations, notamment pour la prévention du VIH. Les TDS migrantes étaient particulièrement impactées et de plus en plus dépendantes de la protection de réseaux d'exploitation. Le Groupe d'experts de la lutte contre le trafic d'êtres humains (GRETA) du Conseil de l'Europe fait le même constat sur la loi de 2016 en France : « la pénalisation des clients serait contreproductive car il en résulte que les clients sont plus réticents à signaler les situations d’exploitation et les personnes engagées dans la prostitution deviennent plus dépendantes des intermédiaires pour trouver des clients via internet, ce qui peut conduire à leur exploitation. Certains acteurs de la société civile ont également noté que cette loi a favorisé le déplacement de la prostitution de voie publique vers la prostitution dans les hôtels et appartements, ce qui entraverait la détection des victimes de la traite par des forces de l’ordre mais également par des associations qui sont souvent la première porte de sortie de l’exploitation11 » Le taux de refus des parcours de sortie est de 20 %. Il est appliqué diversement sur le territoire : dans certains départements, des droits aussi essentiels que le logement, un titre de séjour, des ressources, une couverture santé sont soumis à l'arrêt de la prostitution, qu'importe que le délai d'attente et le montant trop bas des prestations rendent cela impossible. L'application de la loi s'accompagne de nombreuses expulsions de TDS alors même que la loi est censée les protéger.

Tout en défendant ce bilan indéfendable, tout en laissant des femmes précaires être soumises à un chantage institutionnel, précarisées, sans droit, voire expulsées, le PCF refuse de prendre en considération les conséquences sanitaires de la loi pourtant documentées par les associations de santé communautaire et le Planning familial, Aides, Médecins du Monde, Arcat, Act Up-Paris, etc. La diminution du nombre de clients conduit à une baisse du pouvoir de sélection de ceux-ci, donc une plus grand exposition aux clients violents, et à une moindre possibilité d'imposer une relation protégée. Pourtant, les travailleuses du sexe sont historiquement les premières actrices de prévention du VIH et de promotion de la capote. L'augmentation du temps d'attente des clients induit un plus grand stress et de la fatigue physique. L'augmentation du temps de travail a les mêmes conséquences. Le constat de ces organisations est que la loi de 2016 s'est accompagné d'une augmentation des pratiques à risques, de la consommation d'alcool et de drogues.

Le prochain billet portera sur les positions du PCF incompatibles avec la lutte contre les cancers et le COVID-19.

1World Health Organizations, Consolidated guidelines on HIV prevention, diagnosis, treatment and care for key populations, 1er juillet 2016.

2Ibid., page 7.

3WHO, International Guidelines on HIV/AIDS and Human Rights, 2006.

4UNDP, HIV and the Law: Risks, Rights & Health, 2018

5UNAIDS, « Pillar 2:Build Supportive Environments, Strengthen Partnerships and Expand Choices », Guidance Note on HIV and Sex Work, 2012.

6WHO, UNFPA, UNAIDS, NSWP, The World Bank and UNDP, Implementing Comprehensive HIV/STI Programmes with Sex Workers: Practical Approaches from Collaborative Interventions, 2013
WHO, UNFPA, UNAIDS and NSWP, Prevention and Treatment of HIV and Other Sexually Transmitted Infections for Sex Workers in Low- and Middle-Income Countries, Recommendations for a Public Health Approach, 2012

7 Decker, M., et al, « Human Rights Violations Against Sex Workers: Burden and Effect on HIV », The Lancet, 385:9963, p 186-199

8Reeves, A., et al., (2017), « National Sex Work Policy and HIV Prevalence Among Sex Workers: An Ecological Regression Analysis of 27 European Countries », The Lancet HIV, 4:3 134 - 140

9UNDP, HIV and the Law: Risks, Rights & Health, 2018, page 31.

10UNDP, HIV and the Law: Risks, Rights & Health, 2012, page 38.

11GRETA, Rapport pour la France, février 2022, page 59.

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