Toujours Tartuffe: 6 janvier, le bal des hypocrites

La Licra, le Printemps républicain et le Comité Laïcité République se battent pour la censure de discours qui dérogeraient à leur conception de l'antiracisme et de la laïcité. Ce sont les mêmes qui prétendent aujourd'hui rendre hommage à 'Charlie Hebdo' et défendre la liberté d'expression - exclusivement la leur.

Ce samedi 6 janvier, veille de l'anniversaire de l'attentat contre Charlie Hebdo, trois organisations se réclamant des valeurs républicaines organisent une journée d'hommage, de débats et d'animations intitulée « Toujours Charlie ». Elles affirment y défendre la liberté d'expression.

Or, une des principales activités de ces trois organisations est liberticide. Elle consiste à entraver les militantEs antiracistes (Rokhaya Diallo, le collectif Mwasi, Lallab, le Camp d'été décolonial : le plus souvent des femmes), les universitaires et les enseignantEs qui travaillent sur les questions liées au racisme à partir de concepts qui déplaisent aux « républicainEs ».

Bien loin de répondre sur le terrain de la science en présentant des faits qui invalideraient les concepts de « racisé-es » ou de « racisme d'État », bien loin de se placer sur le débat d'idées, même vif, même conflictuel, où l'on respecte la parole de ses interlocuteur-rices et leur droit à s'exprimer, la Licra, le Printemps républicain et le CLR se sont positionnés en censeurs. Les organisations ont demandant aux autorités académiques ou universitaires, et au gouvernement d'interdire des colloques de chercheur-ses ou des formations d'enseignant-es. Des journées d'échange entre universitaires et enseignantEs du premier et second degré, un colloque universitaire ou la formation de Sud Education 93 en ont fait les frais, d'une manière ou d'une autre. Leur combat se mène en mentant sur les sciences sociales, leur méthode et leurs résultats – à cet égard, les réseaux de la Manif pour tous avaient ouvert la voie contre le concept de genre.

Les critiques de ces organisations pourraient donner lieu à un vrai débat d'idées. Encore faudrait-il qu'elles pratiquent les valeurs républicaines autant qu'elles les rabâchent dans leur discours, descendent de leur piédestal et acceptent l'égalité et le pluralisme des points de vue. Encore faudrait-il que le racisme soit une vraie priorité de ces structures. Le week-end où, à la suite du site d'extrême-droite fdesouche, elles s'en prirent à Sud Education 93, l'ancien ministre Luc Ferry établissait un lien entre les mauvais résultats scolaires de la France dans les évaluations internationales et les « 15 % de territoires », avec leur « 98 nationalités » qu'il faudrait supprimer. Silence des organisations républicaines. La semaine qui suivit, Sud Education 93 fut leur cible privilégié. Elles ne firent rien contre la manifestation déposée par Génération Identitaire à Paris (quand ce même groupe affrétait un bateau pour noyer des migrantEs, ces mêmes associations ne firent rien, trop occupées à s'en prendre à des militantes afroféministes : les organisations républicaines ont leur priorité).

« Toujours Charlie », c'est donc porter atteinte aux libertés syndicales quand un syndicat antiraciste organise un événement qui critique l' État et qui touche 100 personnels de l'Éducation nationale ; mais c'est se taire quand un ancien ministre stigmatise par des propos racistes, devant des centaines de milliers de téléspectateur-rices, les élèves de quartiers populaires ; c'est se taire quand l'extrême-droite envahit la rue ou finance un engin de morts destiné aux migrant-es.

Oui, c'est un beau bal des hypocrites qui s'ouvre ce samedi, fêtant les valeurs républicaines et rendant un hommage respectueux autour d'un buffet à l'égalité sélective (voir les tarifs à ce lien). Les plus riches y auront le privilège d'approcher les intervenant-es pour 150 euros. La piétaille devra rester loin des people, du pain-surprise et du champagne de deuil, à écouter les débats et le spectacle pour 45 euros (15 euros pour les seuls débats). Les précaires devront s'acquitter de 25 euros pour assister à l'intégralité de la journée. 25 euros quand on a l'AAH, le RSA, le chômage ou quand on est étudiant-e. Ces gens ont-ils jamais croisé un précaire pour fixer un tel tarif ? On ne sait s'ils en verront ce samedi : mais ils vérifieront bien leur statut.

La plus grande hypocrisie consiste à utiliser les morts pour séparer entre les gentils « Je suis Charlie » et les méchantEs autres. Charlie Hebdo s'est toujours illustré par son irrespect pour les morts. Que l'on se souvienne de la caricature faisant du petit Aylan, mort noyé sur une plage, un agresseur sexuel à Cologne. Et cela remonte à loin : vous avez oublié Hara-Kiri et « le bal tragique à Colombey » ?

Rire d'un enfant fuyant la guerre et tué sur le chemin de l'exil en supposant avec l'extrême-droite que tout réfugié est un violeur en puissance, rire d'un fait divers ayant tué 146 personnes parce qu'il arrive presqu'au même moment que la mort d'un ancien président : c'est permis par « l'esprit Charlie ». Mais ce même esprit interdirait qu'on critique de façon argumentée la ligne éditoriale du magazine (par exemple son terrible dossier lesbophobe, reprenant tous les arguments et les visuels de la Manif pour tous), ou qu'on critique les personnes ou les groupes ayant déposé un brevet sur « Je suis Charlie » et traquant celles et ceux qui refusent leur marchandise frelatée ?

Quel respect dû aux morts (et aux survivant-es de la rédaction , dont le travail se fait dans des conditions terribles du fait des menaces qui pèsent toujours sur elles et eux) est-il manifesté quand on utilise ainsi les victimes pour faire taire le pluralisme des débats ? C'est bien au contraire trahir leur mémoire, et donner aux terroristes ce qu'ils veulent.

Et puis donner des leçons de respect aux morts quand on annonce un buffet-hommage à 150 euros...

 

Edit : lors de son intervention pour l'atelier "Etre Charlie dans le 93" (comme si ce département posait plus de problèmes à la liberté d'expression, voir à ce lien), Samuel Mayol explique qu'il ne faut rien laisser passer face au sexisme ou à l'homophobie. C'est sans doute pour cela que le président du Printemps républicain et le compte Twitter "Je suis Charlie" relaie des remerciements à Valérie Pécresse.  L'élue étant blanche, pas musulmane et ne vivant pas dans le 93, sa politique homophobe ne pose aucun souci aux valeurs républicaines. Il y a quatre fois plus de suicides chez les jeunes LGBTI, et le Printemps républicain remercie celle qui fait diminuer les subventions aux associations LGBT et qui milite pour que les homos et les trans restent des sous-citoyen-nes. Quand on vous parle de bal des hypocrites...

© peabodyjoshua


Et puisqu'on parle d'homophobie, voici, en mise à jour du 9 janvier, le fil twitter que j'ai publié sur la caution à l'homophobie que certainEs intervenantEs de Toujours Charlie ont apportée par le passé (ou au sexisme) :

© peabodyjoshua

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