Pour une société de l'accueil, toutes et tous semblables

Dans une société de l'accueil, les personnes en situation administrative précaire, c'est-à-dire sans droit au séjour pérenne, seraient vues comme nos semblables. Or le traitement administratif inégalitaire qu'elles vivent au quotidien les empêche d'exercer leurs droits et les renvoie à une altérité radicale. La rencontre avec elles fait tomber les constructions et les préjugés.

Par « personnes en situation administrative précaire », nous désignons ici les étranger·es sans droit au séjour ou en possession d’un droit au séjour restreint (avec récépissé ou titre de séjour court). Ces personnes vivent une violence structurelle qui est le fait de normes et pratiques étatiques, institutionnelles et bureaucratiques. Cette violence est invisible pour qui ne les côtoie pas régulièrement. C'est en les rencontrant et en s'intéressant à leur situation et leur quotidien, que s'opère une prise de conscience et que le traitement administratif violent est alors rendu visible. Il peut être pointé et dénoncé plus largement dans la société. Cette discrimination fondée sur le fait de n'avoir pas la nationalité française et l’oppression par la précarité administrative une fois révélées à leur juste valeur, changent le regard sur les personnes étrangères. Cela suscite et renforce la solidarité qu’elles méritent, comme nos semblables.

Appréhender le réel

Partout en France, des personnes, reconnues ou non comme citoyennes, participent de fait à la vie de la société en mettant en pratique l'accueil par différents moyens : en créant de l'hébergement, en facilitant l'alimentation et les besoins vitaux du quotidien, en permettant l'accès aux droits et aux procédures, aux activités culturelles, à l'éducation, aux loisirs… Ces initiatives montrent que les habitant·es du pays sont ouvert·es à la rencontre et à l’accueil.

Et de fait, de multiples collectifs et associations se forment partout sur le territoire dans cette intention.

Ces actions sont l’occasion de prendre conscience de l’ensemble des freins et obstacles rencontrés par les personnes en précarité administrative. Cela permet d’observer la complexité de démarches contraignantes, voire paralysantes, produisant des souffrances psychologiques désastreuses.

Ces engagements citoyens permettent d'apercevoir ce que les discours politiques et médiatiques ne montrent jamais : la volonté des personnes en précarité administrative de s'insérer, et de vivre tout simplement. Ces engagements permettent par ailleurs de comprendre que ces personnes veulent plus que tout travailler et être indépendantes, loin des soupçons de chercher à profiter des aides de l’État. Enfin, le suivi des personnes en situation administrative précaire dans le quotidien permet de comprendre les ruptures qu'elles expérimentent – en termes de liens sociaux, de scolarité, de formation, d’activités, d’emplois – et qui sont produites dans leur parcours en raison de décisions administratives arbitraires absurdes et du contrôle social.

De ce fait, en étant solidaire, une partie des habitant·es du pays découvre les choix politiques qui se logent dans des pratiques de dissuasion, de découragement et d’hostilité1 et prend conscience que les institutions empêchent de vivre2 des personnes qui souhaitent simplement s’installer sur le territoire.

S’identifier comme semblable

La frontière provoquée par l’ignorance, la méconnaissance et fabriquée par des représentations collectives de figures négatives de l’« étranger » ou du « migrant » se déconstruit au fur et à mesure que les personnes créent des relations et apprennent à se connaître. En effet, le traitement médiatique, les discours politiques et les pratiques à l’égard des étranger·es racisé·es et pauvres forment un ensemble de facteurs qui façonnent une différence entre « eux » et « nous ». Nous appelons cela un processus d’altérisation car la personne est ainsi conçue comme radicalement « autre ». Par exemple, en France, le fait d’empêcher l’autonomie en interdisant le droit au travail permet de contraindre les personnes à dépendre de l’humanitaire, de la charité et d’activités informelles. Les personnes qui ne peuvent travailler légalement et dont le droit à l’hébergement n’est pas respecté finissent pour certaines par vivre dans des bidonvilles. Nous associons ainsi un certain nombre de caractéristiques à ces étranger·es que nous voyons vivre dans ces bidonvilles : une image de saleté, une impression de nombre puisqu'ils et elles se regroupent au même endroit dans l’espace public, c’est-à-dire aux yeux de tou·te·s, les expulsions par les forces de l’ordre et la destruction permanente des abris construits. Cela participe de la fabrication d’êtres humains indésirables et donc illégitimes. Comment s’identifier à une personne qui vit dans le bidonville devant lequel nous passons tous les matins ? Le traitement différencié des personnes entraîne ainsi des représentation d’elles comme fondamentalement différentes de nous. La victimisation accrue dans les discours dominant – quand ce n’est pas la criminalisation – participe également de l’altérisation. Comment s’identifier à une personne qui arrive en Europe en traversant la Méditerranée au risque de mourir dans un bateau fragile et qui est secourue par un bateau d’ONG alors que nous prenons facilement l’avion ou le train pour nous déplacer dans le monde ?

A l'inverse du processus d'altérisation ici décrit, la rencontre et la mise en relation avec les personnes en précarité administrative permet d'apercevoir les ressemblances. Nous ne voyons plus un « migrant » mais une personne singulière, qui parfois fait des études, qui a des compétences spécifiques, des envies et des rêves qui peuvent être les mêmes que les nôtres, qui peut nous apprendre des choses, avec laquelle on peut discuter, rire, faire des choses, etc. Cela conduit à considérer l’autre comme un·e semblable, une personne qui, comme nous, cherche à construire sa vie du mieux possible, en souhaitant des améliorations, en poursuivant des espoirs. C’est un processus qui, par l’effet du réel et l’identification, permet de lever la logique du soupçon caractéristique des politiques d’immigration et d’asile.

La solidarité comme action politique

L'accompagnement et la solidarité font passer de la réaction à la contestation. Poser un regard critique sur la politique et les pratiques actuelles de l’État nourrit l'indignation des citoyen·es impliqué·es qui ne peuvent plus rester passifs.

Le territoire briançonnais est un exemple de l’engagement des habitant·es pour accueillir en dépit des choix et pratiques étatiques. La répression des gendarmes et de la police envers les personnes à la recherche d’un refuge et la criminalisation de leurs soutiens par des interpellations, contrôles d’identité, arrestations, convocations récurrentes et abus d’autorité ne suffit pas à empêcher les pratiques de l’accueil. L’éthique de l’accueil par le secours en montagne des personnes qui traversent la frontière dans des conditions dangereuses et leur mise à l’abri produit la construction d’un discours de légitimation des pratiques au-delà de la dichotomie légal-illégal.

De plus, l’État lui-même met en œuvre des pratiques illégales et réprime les actions légales. La défense et la protection des personnes à la recherche d’un refuge deviennent le principe éthique fondamental qui guide les actions. La solidarité peut ainsi prendre la forme d'actions de résistance voire de désobéissance civile. Par ces actes, se fonde la mise en pratique concrète d’autres formes de relations avec les personnes en situation administrative précaire et ainsi s’élabore une mise en œuvre de l’accueil opposée aux politiques publiques étatiques.

Cette mise en pratique l’accueil est une façon de reconnaître aux personnes en situation administrative précaire comme des semblables, c’est-à-dire de les considérer à égalité.

 

Quelques sources bibliographiques sur le sujet :

Agier, Michel. 2012. « Frontières de l’exil. Vers une altérité biopolitique ». Hermes, La Revue n° 63 (2): 88‑94. https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2012-2-page-88.htm.

———. 2016. Les migrants et nous: comprendre Babel. Paris: CNRS Éditions.

Bachellerie, Sarah. 2018. « Montagne dangereuse ou frontière douloureuse ?La mise en danger des étranger∙es indésirables par la frontière franco-italienne des Hautes-Alpes ». Mémoire de Recherche M1 – Sciences Sociales ENS de Lyon.

Fassin, Éric, Carine Fouteau, Serge Guichard, et Aurélie Windels. 2014. Roms & riverains: une politique municipale de la race. Paris: La Fabrique éditions.

Gatelier, Karine, Claske Dijkema, Herrick Mouafo, Nathalie Cooren, et Cyril Musila. 2017. Transformation de conflit: retrouver une capacité d’action face à la violence.

 

1 https://blogs.mediapart.fr/modop/blog/100620/denoncer-la-fabrique-legale-de-lhostilite-envers-les-personnes-etrangeres-precaires 

2 https://blogs.mediapart.fr/modop/blog/120620/permettre-l-autonomie-des-personnes-en-precarite-administrative 

 

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