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Billet de blog 19 nov. 2021

« La tristesse est un mur entre deux jardins » : dialogue en temps de détresse

Une historienne française, Michelle Perrot, et une avocate algérienne, Wassyla Tamzali, entament un dialogue passionnant autour de sujets passionnels : la colonisation, la guerre d'Algérie, le féminisme, l’universel... Une année plus tard, leur livre sort en pleine controverse mémorielle, alors que les deux pays concernés peinent à s’entendre sur « une politique de la juste mémoire ».

NADIA HADDAOUI
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Comment réparer des mémoires blessées quand le passé n’en finit pas de passer ? Comment les féminismes ont-ils investi l’universel ? Peut-on construire un nouvel ordre du monde sans une rupture avec la colonialité ?

Des questions intempestives abordées par deux féministes engagées qui posent « un regard sans précédent », d’abord l’une sur l’autre, puis sur les mémoires blessées et irréconciliables. Inspiré du poète libanais Gibran Khalil Gibran, le titre du livre est comme une promesse du paysage de l’Autre, quand tombent les murs (1).

La conversation est traversée de références aux œuvres d’artistes visuels comme Kader Attia, Georgina O’keeffe, Mona Hatoum, Ghada Amer, Khadija T’Nana, Fella Tahari Tamzali, Laila Muraywid, ou encore au cinéma d’Agnès Varda, Chantal Ackermann, Claire Denis et Jane Campion, et même au théorème de l'incomplétude de Gödel.

Pourquoi sommes-nous en temps de détresse ? Sûrement parce que l’oubli du passé a appauvri l’expérience et amené « une nouvelle espèce de barbarie ».

« A quoi sa pauvreté en expérience amène-t-elle le barbare ? Elle l’amène à recommencer au début, à reprendre à zéro, à se débrouiller avec peu, à construire avec presque rien, sans tourner la tête de droite ni de gauche », prévenait Walter Benjamin. Résultat: « tous les jours, le rêve universaliste se fracasse sur les images de la diversité, qui était un espoir et qui est devenu un cauchemar », dit Wassyla Tamzali. Où que l’on se place, on constate que la déshumanisation et la négation de l’Autre mettent en cause le langage lui-même qui dérive et s’enlise dans le ressentiment, mettant en péril le lien social.

Déconstruire disent-elles !

Paul Ricœur évoquait « l’inquiétante étrangeté de l’histoire », à la fois remède et poison de la mémoire. Inversement, on peut évoquer « l’inquiétante familiarité » des mots et « l’inconscient du temps » qui les habite. On comprend alors pourquoi Michelle Perrot et Wassyla Tamzali commencent par désamorcer les « pièges du récit binaire » et « sortir les mots de leur évidence ». Car les mots-concepts comptent surtout quand leur définition particulière s’érige en norme et entrave le mouvement de l’histoire.

Et plus le dialogue entre l’historienne et l’avocate avance, plus il nous apparait que les divergences et les solidarités de l’une et de l’autre procèdent de la même tension qui tient dans la proximité et l’écart, la mémoire et l’histoire. Car il s’agit ici de ne pas reproduire du même. Les « convictions universalistes et féministes » étant « peut-être dépassées » et « demandent en tout cas à être interrogées », dit Michelle Perrot. Plutôt, tisser une toile avec « nos précipités d’idées et de savoirs différents » jusqu’à faire apparaître « l’image dans le tapis », propose Wassyla Tamzali.

Différence/altérité

« Différence/altérité, subtile distinction, et pourtant utile; la compréhension de “l’autre” y trouverait son compte », dit Wassyla. « Est-ce que l’altérité nous sauve de la différence ? Peut-on reconnaître l’autre sans le comparer, sans le classer, l’idéaliser ou le diminuer, sans le jugement de valeur sournoisement tapi dans les flancs de la différence ? », rétorque Michelle. Oui, répond Wassyla, car « la posture différentielle conduit soi et l’autre à deux solitudes, l’altérité conduit à la rencontre de l’autre ».

Michel Foucault disait que « la vérité est toujours dans un rapport à l’altérité » (2).

Et puis, « comparer, différencier sont des démarches qui ont été utilisées à des fins de domination, de hiérarchisation dont les effets nous reviennent en pleine figure aujourd’hui ; au XVIIIe et XIXe dans les discours colonialistes et orientalistes, au XXe et XXIe siècle dans le relativisme culturel, le racisme, l’islamophobie. Comparer les femmes occidentales et non occidentales est un exercice constant ».

Mais comment « se libérer du ressentiment, sortir des cycles de la libération et entrer dans ceux de la liberté. La liberté d’homme et de femme. Sortir de cette prison qu’est le besoin de se définir par rapport à l’autre, surtout quand cet autre a été un ancien “maître” », se demande Wassyla.

Alors même que « les pays décolonisés sont peu à peu tombés entre les mains de dictateurs sans envergure qui ont perdu de vue la tâche principale : changer l’ordre du monde colonial ».

Et la langue dans tout ça. « Est-elle le support de l’universel ? Non, justement. Il faut toujours traduire. La langue est un obstacle à surmonter, il faut trouver les mots. Même la devise de la République – “Liberté, Égalité, Fraternité” – que nous tenons pour expression de valeurs universelles, requiert traduction », dit Michelle Perrot.

Il faudra alors traduire dans une langue étrangère, comme le dit Deleuze, car pour dire le proche, le Soi-même, il faut le rendre autre. C’est de cette tension-là qu’est faite la pensée.

« Certains mots, évolué, progrès, moderne étaient récusés par les enfants des pays décolonisés, ils renvoyaient en creux à l’idéologie impérialiste », rappelle Wassyla Tamzali.

Qu’elle soit « butin de guerre » ou  « prothèse d’origine », la langue témoigne du « monolinguisme de l’autre », c’est à dire « d'abord le pouvoir souverain de nommer, qui témoigne de la structure coloniale de toute culture » (3), écrivait Derrida.

« Le français est à jamais la langue du colonisateur, comme il fut celle d’un Etat jacobin acharné à détruire les langues régionales », constate l’historienne, référant à la Bretonne Mona Ozouf et à sa Composition française.

« Entre moi et la langue française, il y a un espace-temps infinitésimal qu’il me faut franchir à chaque fois », dit Wassyla Tamzali.

Universel/intempestif

Au milieu, il y a « l’autre langue des femmes » (4) qui trace des « continuités souterraines » et « des ruptures de solidarité » comme avec #Metoo, faisant définitivement tomber le mur entre le privé et le public. Car « la conquête de l’intime pour les femmes a une longue histoire ». Et à bien y réfléchir, les femmes apportent de l’intempestif au moulin de l’universel et à ses concepts. « Les concepts sont intempestifs et inactuels », dit Deleuze.

 « Les femmes ont toujours dit ces choses. C’est la réponse à leur égard qui a changé », dit Michelle Perrot, citant Catherine Mackinnon.

 « La société patriarcale pèse sur nos imaginaires, autant que le colonialisme sur celui de l’indigène. Pour nous, il nous faut nous libérer des deux et ce n’est pas une mince affaire. Il ne suffit pas de déclarer l’indépendance d’un pays ou l’égalité des femmes et des hommes, pour que l’ex-indigène et la femme soient libres », dit Wassyla Tamzali.

« Faire l’histoire des femmes algériennes : oui, c’est une grande tâche, que seules elles – et vous – pouvez entreprendre. Et pour cela, que d’obstacles à vaincre, et d’abord l’idée qu’elles n’ont aucune influence, passée et présente, sur le cours des événements », répond Michelle Perrot.

Mise en miroir : La « révolution sans visage » des Algériennes occultée et récupérée par « les grands frères », face à l’histoire tourmentée des Françaises déçues par la Révolution française. De Christine de Pisan à #Metoo en passant par le féminisme décolonial et jusqu’aux images des maquisardes brandies par les manifestantes du Hirak, on mesure le trouble de l’universel intempestif. « Dans l’intempestif, disait Nietzsche, il y a des vérités plus durables que les vérités historiques et éternelles réunies : les vérités du temps à venir. C’est une nouvelle dimension du temps et du sujet de l’Histoire » (5).

« L’intempestif, c’est aussi l’expérimentation », dit Wassyla Tamzali, reprenant Deleuze, mais « sans l’histoire, l’expérimentation resterait indéterminée ». « Parler de cette chose que l’histoire n’attendait pas, et par quoi arrive l’histoire. Je pourrais ainsi expliquer ce qui est à l’œuvre dans le soulèvement du 22 février 2019, le Hirak (Algérie), qui à ce jour n’est pas sorti de l’expérimentation de la résistance », philosophe l’avocate.

Michelle Perrot rappelle la formule datée de Simone de Beauvoir : « les femmes n’ont pas d’histoire » parce que « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes ». Cependant, dit l’historienne, « chercher l’histoire des femmes exige d’autres démarches, et surtout d’autres questions, un autre regard. Or, c’est le regard qui fait l’histoire. Un regard sans cesse modifié par les interrogations du présent ».

En jetant un regard au présent sur l’autrice du Deuxième sexe (écrit dans les années 40), on constate qu'elle a elle-même participé du « fantasme d'une altérité radicale ». Ainsi, dans le premier tome de son brûlot féministe, ignorant tout de l’histoire des Amazighes persécutés par les différentes conquêtes, elle décrit la misère de « bédouines » contraintes aux travaux domestiques, dans un village troglodyte du sud tunisien.

L'exemple lui sert à généraliser sa thèse sur « la musulmane voilée et enfermée, encore aujourd’hui dans la plupart des couches de la société une sorte d’esclave ». Et cela, sans jamais faire allusion à la colonisation française. Encore une histoire de malentendu sur l’autochtonie.

Depuis, Silvia Federici a démontré, dans son Caliban et la sorcière, que les femmes et les colonisés sont des variables d'ajustement du capitalisme, en réécrivant l'histoire du passage du féodalisme au capitalisme, comme contre-révolution vis à vis des luttes passées. L'autrice a surtout démontré que les hiérarchies sexuelles sont au service d'un projet de domination et qu’il faut donc questionner les oppositions binaires construites par « la culture occidentale » pour comprendre le genre.

Peut-être que pour « comprendre ce qui permet à un moment donné, la reconnaissance et le basculement d’une société d’un ordre ancien à un ordre nouveau », il faut jauger ce qui est « émotionnellement acceptable », comme le dit Wassyla Tamzali, empruntant la formule impeccable de Françoise Héritier.

Or, les écrivains ne sont-ils pas, avec les médias, des façonneurs « émotionnels » qui construisent les imaginaires et hantent « l’inconscient de la vision »? Par exemple, le sens du mot « Arabe » entretenu par « l’inconscient colonial » camusien. « L’Algérien, c’est lui Albert Camus, les autres ce sont des Arabes. Voilà pourquoi désigner les Algériens comme “arabes” me gêne, comme de continuer à les appeler “émigrants” après trois générations », dit Wassyla Tamzali.

Michelle Perrot suggère qu’un travail analogue à celui d’Edward Said dans l’Orientalisme, ou à la recherche de Pap Ndiaye sur les Noirs, devrait être opéré à propos des « Arabes ».

Justement, Edward Saïd l’a fait dans Culture et impérialisme où il parle de « la survivance de l’universalité » de la « figure impérialiste très tardive » de l’auteur de L’étranger. De Tocqueville aussi qui, « croyant que les indigènes sont des nomades, estimait que tous les moyens de désoler les tribus doivent être employés ».

« Quel est le poids de Huda Sharawi dans l’imaginaire des jeunes filles arabes avides de liberté ? Savent-elles que Huda et son assistante sont descendues dévoilées du train à la gare centrale du Caire en 1923 revenant de la rencontre de l’Alliance internationale des femmes à Rome, qu’elles provoquèrent un choc dans toute la société cairote », se demande Wassyla Tamzali.

D’où l’importance pour l’avocate de la transmission des images et de l’imaginaire dans l’élaboration de l’identité. Mais une histoire « trou-matique » (6) ne peut produire qu’un imaginaire troué. Dans son livre-somme (7), Karima Lazali rapporte cette phrase du comédien et metteur en scène français Daniel Mesguich qui écrit, dans une lettre à Leila Sebbar : « La guerre d’Algérie en moi n’est qu’un grand trou » !

Une histoire « trou-matique »

Au cœur de l’échange entre Michelle Perrot et Wassyla Tamzali, véritable « parcours de la reconnaissance » (8), au sens que lui donne Ricoeur, les différences n’excluent pas les différends. Voilà d’un côté, l’historienne mue par l’« ambition légitime de quête de vérité » d’une « Histoire à la fois compréhensive et critique, capable de penser contre soi », et de l’autre, l’avocate plaidant pour la réparation afin d’exorciser les fantômes et de raccommoder les fêlures.

Derrida disait que « les fantômes, qu’ils soient déjà morts ou qu’ils ne soient pas encore nés … ne sont autres que les passeurs de justice au-delà de la loi, irréductible au droit, facteur de la vérité dans et devant l’histoire ».

« Entre les générations passées et la nôtre existe un rendez-vous mystérieux: le passé réclame une rédemption, il exige que nous répondions à cette attente » (9), dit quant à lui Walter Benjamin

Or, nos deux dialoguantes ne voient pas du même œil cette « histoire de fantômes pour des personnes adultes ». Ainsi du rapport Stora sur Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie.

Pour Wassyla Tamzali, ce rapport est « un pétard mouillé », c’est « la politique des petits pas » qui « n’ouvre aucune fenêtre sur l’avenir. Par rapport aux déclarations du candidat Macron à Alger, il est une régression. Seule la réparation apaiserait les mémoires et leur ferait lâcher prise ».

Michelle Perrot, elle, estime que ce rapport « met en lumière notre différence, de part et d’autre de la Méditerranée, de part et d’autre de l’Histoire » et que « pour la génération des années 1960, l’initiative du président de la République et le rapport Stora sont un soulagement, une libération, un acte à peine concevable dans la conjoncture politique passée ; et pour leurs héritiers, une source salutaire d’interrogations ».

Et il est intéressant de noter que Michelle Perrot s’était positionnée au départ du livre comme une témoignaire face à l’avocate-témoin, arguant de « l’inégalité des positions » de l’une et de l’autre.

« Wassyla est l’héroïne de ce livre, c’est elle qui a été avocate, qui a subi dans sa famille, avec l’assassinat de son père, la guerre d’Algérie dans sa chair et qui tout au long de sa vie a porté l’indépendance de l’Algérie. Donc je me suis vue comme une questionnante. Elle l’a transformé autrement en un dialogue », a redit l’historienne sur les ondes de France culture.

Étonnant quand on sait que les historiens se méfient de l’héroïsation. On dira plutôt de Wassyla Tamzali qu’elle est un témoin exceptionnel des séismes de l’histoire. En l'occurrence, la lecture de son livre Une éducation algérienne. De la révolution à la décennie noire, où elle parle justement avec les fantômes, s’impose pour comprendre la teneur de son échange avec Michelle Perrot.

D’ailleurs, Michelle Perrot n’est pas simplement historienne. Elle est la militante anticolonialiste engagée dans le combat contre la torture en Algérie en participant, dans le sillage de Pierre Vidal-Naquet, au comité Audin. Sans compter ses travaux pionniers sur l’histoire des femmes et du genre, sur « les silencieux, les exclus du récit historique, les dominés, voire les victimes » du mouvement ouvrier et du milieu carcéral. Son témoignage sur l’époque est donc essentiel.

 « Pour ma génération, on avait honte de cette histoire quand même. Mais la colonisation durait », dit l’historienne.« À partir de 1954, les “événements d’Algérie”, comme on disait alors, nous mobilisèrent à Caen, autour des premiers “rappelés”, surtout chrétiens, qui très vite témoignèrent sur les tortures, puis autour de Pierre Vidal-Naquet, assistant à l’Université, qui nous révéla le drame de Maurice Audin. Le viol de Djamila Boupacha, que défendait Gisèle Halimi, nous horrifia.», témoigne Michelle Perrot.

Vidal-Naquet lui-même a joué un rôle crucial dans la dénonciation de la torture dans la guerre d’Algérie, dont il dira qu’elle « n'était pas un accident, mais un système dans lequel l'Etat tout entier s'était trouvé engagé ».

« La torture déconsidère à jamais la prétention de l’universel », dit Michelle Perrot dans La tristesse est un mur entre deux jardins.

En outre, l’historienne apporte un éclairage inédit sur les causes de l’oubli volontaire de la France qui a viré à l’amnésie et compliqué le travail de mémoire et le travail de l’histoire.

« II y eut sans doute le désir de tourner la page d’un épisode peu glorieux, d’une honte refoulée, un vrai désir d’oubli qu’a évoqué si justement Annie Ernaux (Les Années, 2008) : “Les gens avaient plus qu’assez de l’Algérie. Leur désir de bonheur et de tranquillité coïncidait avec l’instauration d’un principe de justice, une décolonisation naguère impensable. Cependant, ils manifestaient toujours autant de crainte, au mieux d’indifférence à l’égard des « Arabes »…Sur l’Algérie, convertie en terre de mission financièrement avantageuse pour jeunes enseignants, la page était tournée” ». Benjamin Stora, qui cite ce passage, souligne de son côté cette amnésie plus ou moins volontaire qu’il a connue : « La révolution algérienne n’était pas évoquée dans les années 1970 en France ». Ce qui contraste avec l’investissement antérieur des années 1950-1960 où « l’Algérie coloniale était devenue une sorte de laboratoire d’analyse », écrit-elle.

L’ordre colonial : une fêlure dans l’universel

D’un autre côté, Wassyla Tamzali n’est pas une simple avocate. De son travail à l’Unesco où elle a dirigé le programme sur la condition des femmes de la Méditerranée, elle ramène le paradigme intempestif de « l’expérimentation » pour tenir l’histoire par tous ses versants. Autrement à travers « ce travail de mettre ensemble les histoires, les parcours et les savoirs » qui transforme les mécanismes de l’universel, à l'écoute de la parole des survivals, ces victimes de la violence silencées par l'histoire officielle.

On comprend alors que pour l’avocate et juriste, la question mémorielle n'est ni historique ni juridique, mais politique, une « révolution de la pensée » en somme pour rétablir l’ordre du monde enfreint par la colonisation. Il s'agit concrètement d' « une rupture décisive entérinée par une déclaration solennelle », comme celle qui a précédé La Déclaration universelle des droits de l'homme. En effet, à considérer l’échelle des « atrocités » commises et les données factuelles, la colonisation et la guerre d’Algérie sont à la fois, un crime de guerre et un crime contre l’humanité, au regard du droit international humanitaire.

« Nous sommes tous en danger » (10), prévenait Pasolini qui dénonçait la complicité des médias dans le retour des fascismes. « Il faut avoir la force de la critique totale, du refus, de la dénonciation désespérée et inutile. Si quelqu’un accepte, dans un esprit réaliste, une transformation qui n’est que régression et dégradation, cela veut dire qu’il n’aime pas ceux qui subissent cette régression et cette dégradation, c’est-à-dire les hommes en chair et en os qui l’entourent », précise l'écrivain et cinéaste italien.

Face à l’impossible résilience, seule la réparation « apaiserait les mémoires et leur ferait lâcher prise », insiste Wassyla Tamzali.

Ce qui fait la réparation, c’est sa trace même. Elle est comme une évidence et une composante du présent. La pratique du kintsugi au Japon, qui est la réparation des vases brisés avec de l’or, autant qu’elle est source d’esthétique, est une parabole de ce que nous sommes. Les résultats de la réparation sont moins lisses que ceux de la résilience. Jamais la fissure ne se referme complètement. Plus qu’un regret il faut en faire un souhait puisque c’est par là que passe la lumière, comme le dit si bien Léonard Cohen, le poète et chanteur canadien. « Il y a une fissure dans tout, comme ça que la lumière peut entrer », poétise la fondatrice des Ateliers sauvages.

Enfin, les connaissances de Wassyla Tamzali en matière d’art apportent une approche intéressante de l'image comme trace invisible et « non-inscriptible » dans la mémoire, pour le dire dans les termes de Karima Lazali. Il s’agit de l’approche de l’histoire de Walter Benjamin comme « histoire de fantômes » et de remontage du temps. En reprenant le concept de « survivance » d’Aby Warburg, le philosophe allemand nous dit que l’intempestif est ce qui permet de résister à la binarité et de réinventer les filiations de la résistance. « L'image survivante » consistant à saisir, dans l'inactuel, « toutes ces bribes de témoignages qui existent, résistent et qui sont là seulement si on choisit de les voir ». (11)

Et qu’y a-t-il à voir ? Probablement la catastrophe inaperçue par "l’Ange de l’histoire" dont le « visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds ». (12)

Et Ricœur de commenter Walter Benjamin ainsi : « Quelle est pour nous cette tempête qui paralyse à ce point l’ange de l’histoire ? N’est-ce pas, sous la figure aujourd’hui contestée du progrès, l’histoire que les hommes font et qui s’abat sur l’histoire que les historiens écrivent ? ». (13)

(1) Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent. L'identité nationale hors la loi ?

(2) Michel Foucault, Le Courage de la vérité/ Le Gouvernement de soi et des autres II/ Cours au Collège de France.

(3) Derrida, Le monolinguisme de l’autre, ou La prothèse d’origine.

(4) Titre d’un livre de Leonora Miano

(5)Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles.

(6) Karima Lazali emprunte le mot à Lacan.

(7) Karima Lazali, Le trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie.

(8) Titre d’un livre de Paul Ricœur

(9) Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire.

(10)  P. P. Pasolini, « Nous sommes tous en danger », dans Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société.

(11) Georges Didi-Huberman, L’image survivante.

(12) Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire.

(13) Paul Ricoeur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli.

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